Philo au fil de l'eau

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Dans les mots si on se laissait aller dans l’émotion  [+]

Image de Automne 2020
Philomène est une petite grenouille qui vit dans une rivière douce et calme. Enfin, elle ne vit pas vraiment dans la rivière, mais plutôt au bord d’une rivière. Et puis cette rivière n’est, à vrai dire, calme que le jour, jusqu’à ce que la nuit tombe et fasse place à notre artiste sur sa feuille de nénuphar. Elle y arrive chaque soir, déposée par une chauve-souris. C’est comme cela que madame Philomène entre en scène, car, n’allez pas le répéter, c’est une grenouille qui craint l’eau. Pour rien au monde elle ne voudrait tremper ne serait-ce qu’un doigt dans ce froid… liquide. Philo, comme l’appellent ses amis, est une diva. Et comme toutes les divas, Philo est capricieuse. Elle n’aime pas l’eau, un point, c’est tout !
Cette rivière calme et douce (le jour uniquement, bien sûr !) sépare deux mondes bien différents. Il y a, à l’est, la prairie, et à l’ouest, la forêt. Évidemment, quand le crépuscule commence à se faire sentir par ses couleurs et sa fraîcheur, une ribambelle d’ombres animales s’approchent pour le concert. Le chevreuil joue de ses bois pour se frayer une place au premier rang et le lapin n’hésite pas à sauter par-dessus quelques hérissons faisant la causette. Quant à l’escargot, après avoir raté une bonne dizaine de spectacles par son retard, il a décidé de camper sur place. Les araignées se fabriquent un hamac confortable tandis que le campagnol se frotte les moustaches d’impatience. Les oiseaux se placent sur les meilleures branches. La salle est prête. Les animaux des bois d’un côté, ceux de la prairie de l’autre. Une silhouette noire plonge du ciel jusqu’à la scène dans un battement d’ailes feutré. Une fois en place, Philo soulève une perle de son lourd collier et y admire son reflet. Le spectacle peut commencer !
Tout à coup, fendant le silence du lieu, un coassement magnifique retentit. D’abord, usant de sa gorge comme d’un véritable instrument, Philo lance un chapelet de notes graves, s’interrompt puis reprend. Sa mélodie hypnotise les spectateurs. Le plumage de la chouette frémit de bonheur à l’écoute du refrain. Quelle virtuosité ! Il est vrai que tout ce beau monde n’a pas fait le déplacement pour les textes des chansons. Car Philo ne sait chanter que des « Coa ». Pourtant, elle parle, comme vous et moi, mais rien n’y fait, en chantant, aucun mot ne sort de sa bouche. Cela ne la vexe pas, au contraire, elle aime à dire qu’à l’opéra, c’est comme ça, on ne comprend rien du tout. C’est même à cela qu’on reconnaît l’art raffiné !
« Coa » qu’il en soit, aujourd’hui, Philo joue de sa voix durant des heures comme tous les soirs. Cependant, alors qu’elle attaque la fin de sa dernière chanson : « Coa, coa, co.… a », seul titre capable de mettre d’accord les groupies de la forêt et les fans de la prairie, c’est le drame. Sous l’effet d’un trémolo surpuissant, la tige du nénuphar rompt, et voilà notre diva à la dérive. Elle ne remarque pas tout de suite la chose, trop appliquée, paupières closes, à faire vibrer sa gorge. Cependant, sur les berges, des centaines d’yeux sont exagérément ouverts d’étonnement. Personne ne réagit, ni oiseau, ni chauve-souris, si bien que rapidement, Philo disparaît dans le cours de la rivière.
La dernière note achevée, au lieu des applaudissements attendus, Philo n’entend que des clapotis. Alors, elle rouvre les yeux et découvre, à son grand embarras, qu’elle glisse à la surface de l’eau. Personne ne se trouve sur les berges pour la secourir. Et puis, elle ne peut plonger à l’eau pour se sauver, c’est contraire à son idée. Alors, elle s’assoit et réfléchit. Elle déplie sa langue de temps à autre pour se concentrer davantage.
« Si je ne suis pas secourue, je mourrai de faim », pense-t-elle. « Moi qui ne connais que la forêt et la prairie, que vais-je devenir dans le monde où m’emporte cette rivière ? »
Pendant qu’elle se concentre davantage et envoie un coup de langue supplémentaire, elle attrape une mouche.
— Ne me mange pas ! fait celle-ci, entre deux bourdonnements d’angoisse.
— Et pourquoi donc, mon amie ? Tu sais, je n’ai pas vraiment le choix. Comment puis-je me nourrir ? Je ne peux regagner la berge.
— Comment cela ? s’interroge l’insecte ailé.
— Je suis incapable de plonger dans ce liquide où traîne le commun des grenouilles. Moi, je suis une diva !
— Une grenouille qui n’aime pas l’eau ! ricane la mouche.
— Tu es en bien mauvaise posture pour te moquer, n’est-ce pas ?
— Oui, je m’excuse, ma diva ! Si tu me laisses la vie sauve, je te promets de t’emmener sur la berge afin de te tirer de ce mauvais pas.

Philo, crédule, décide ainsi de se priver de cette friandise en espérant que la mouche tienne promesse. Mais, aussitôt libérée, celle-ci s’envole aussi loin que possible. Alors, notre petite grenouille perd espoir et lâche une petite larme. On a beau être une diva, on n’en est pas moins grenouille avant tout !
Soudain, la mouche réapparaît, avec à sa suite, un petit nuage noir qui semble constitué des membres de sa tribu. Tout ce beau monde atterrit sur la feuille de nénuphar qui continue de filer sur l’eau. Telle une équipe de secouristes entraînée, les mouches prennent place à différents endroits puis commencent leur manœuvre. Elles s’accrochent au nénuphar grâce à leurs pattes tandis que leurs ailes frétillent aussi vite que possible. Au début, l’affaire paraît compliquée, car il y a certes la grenouille, mais également le lourd collier ornant son cou.
— Pourrais-tu te décharger de ce bijou qui pèse excessivement ? lui demande une mouche.
— Coa, mon collier ? Mais tu rêves, ma jolie ! Pourquoi ne pas me demander de me jeter à l’eau tant que tu y es !
En redoublant d’efforts, les insectes parviennent à tirer, petit à petit, la feuille du milieu de la rivière pour l’emporter vers le bord. Tout à coup, une rafale de vent s’abat sur le groupe et s’engouffre sous la feuille. Cette dernière se soulève et s’envole. Philo, perdant l’équilibre, tombe à l’eau. Les mouches, continuant de s’agripper au nénuphar, disparaissent dans un tourbillon de vent violent.

— Pouah, pouah ! Comme c’est infâme ! Cette chose si froide et si… liquide !

« Coa » qu’il en soit, Philo finit par gagner la berge. À peine arrivée, elle se sèche sous le clair de lune, en s’enveloppant dans de longues herbes.
L’univers autour d’elle a changé. Il y a des lumières tout au fond. Elle espère y trouver du secours. Sans son chauffeur chauve-souris, elle est bien obligée de faire appel à ses pattes pour se déplacer. Trouvant son collier trop lourd, elle l’abandonne, sans vergogne, au bord du chemin.
Tout en bondissant, comme le commun des grenouilles, elle pense tout haut.
— J’ai perdu mon collier… Je me déplace sur mes pattes… Je me suis baignée… Ça y est, je suis devenue une vulgaire grenouille ! Heureusement encore que je chante comme une diva !

Plus Philo s’approche des lumières et plus une masse s’ombre s’élève au niveau de l’horizon. Quand elle voit les premiers bâtiments, la grenouille se souvient de cet endroit qu’on appelle la ville. Elle progresse, bond après bond, dans le labyrinthe des rues. Soudain, elle entend une chanson. Elle avance en silence, en essayant de contourner la lumière d’un lampadaire pour ne pas être vue. Elle entend alors un chant magnifique :
— Tu es le soleil de ma vie ! chante un garçon assis sur un trottoir, en pleine nuit, tout en s’accompagnant à la guitare.
Sans qu’elle ne le fasse exprès, Philo reprend la mélodie, mais évidemment, au lieu des mots se trouvent des « Coa ».
L’enfant, stupéfait, tourne la tête.
— Une grenouille qui sait chanter !
La diva, ébahie, lève les yeux.
— Quelqu’un qui raconte une histoire en chantant !
Le garçon continue sa chanson :
— Tu es le soleil de mes jours.
— Coa coa coa coa coa coa coa jours, répète la diva.
— Tu es le soleil de mes nuits, enchaîne l’humain.
— Coa, coa, coa, coa, coa de mes nuits, répond la grenouille.

Et c’est ainsi qu’elle apprend à chanter avec des mots. Le garçon veut, au début, l’emmener chez lui, la montrer à ses parents et projette le lendemain de la présenter à ses amis. Mais elle le convainc de garder tout cela secret.
Aux premières lueurs de l’aube, Willy, le garçon guitariste, enfourche son vélo. Il dépose Philo dans un petit panier à l’avant de la bicyclette et file selon les indications de la grenouille. Au bout de quelque temps, ils se retrouvent devant une rivière marquant la frontière entre prairie et forêt.
— Voilà, je vis ici ! lance Philo.
— C’est chouette comme endroit ! répond son nouvel ami.
Toute la journée, ils se racontent des histoires d’humains et de grenouilles, qui se ressemblent beaucoup, ma foi. Puis, vient le soir. Les animaux des deux bords, continuant le rituel malgré la disparition de la diva, s’approchent de la rivière. Et là, une fois que tout le monde est en place, Philo se glisse dans l’eau sous le regard surpris des habitants du lieu.

— Elle nage, elle nage ! chuchote la chouette hulotte.
— Elle n’a plus son beau collier de perles, dit un hérisson.
— Elle a trouvé une autre feuille de nénuphar, constate le campagnol.
— C’est devenu une vulgaire grenouille, commente un crapaud dédaigneux.

Puis, dans un épais silence, Philo commence à chanter :
« C’est comme si je t’avais attendu
Dès le matin du premier jour
C’est comme si je t’avais reconnu
Quand je t’ai vu
Venir à mon secours »

— Elle nous raconte une histoire en chantant ! s’exclame un lapin très enthousiasmé. Merci, merci !
— Mais il n’y a pas de « Coa » ! rétorque le même crapaud dédaigneux.
— Elle n’a plus rien d’une diva à l’extérieur, mais à l’intérieur elle est devenue une véritable star ! marmonne un sanglier.

Les animaux et l’enfant assistent à un concert incroyable qui n’est que le premier d’une longue série. Chose nouvelle, Philo salue même les spectateurs pour les remercier de leur écoute. En retour, les applaudissements et la clameur du public s’entendent jusqu’à la ville.
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M. Iraje · il y a
Peut-être aurions nous pu les marier ... !( https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-reine-des-pommes)
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Mijo Nouméa · il y a
J'ai aimé cette histoire que je vais raconter à ma petite voisine dès ce soir. Le "coa qu'il en soit" est savoureux. Bravo. Je soutiens.
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup pour votre intérêt !
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Dominique Fabre · il y a
vraiment original Bravo
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup
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LaNif · il y a
J'ai beaucoup aimé.
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Marie Quinio · il y a
Pas de couac dans cette histoire... :)
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Fleur A. · il y a
J'ai adoré
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Arnaud Cresson · il y a
Merci Fleur!
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Felix Culpa · il y a
Je suis sous le charme ! Un monde nouveau s'ouvre sous mes yeux et prend vie ! Magnifique, Arnaud.
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup Félix, je sais que vous écrivez aussi pour les plus jeunes et votre commentaire me touche.
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Viviane Fournier · il y a
Joliment joli ... un sourire vrai !
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Arnaud Cresson · il y a
Merci Viviane
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Tnomreg Germont · il y a
Magnifiquement bien conté👍❤👌
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Arnaud Cresson · il y a
Merci beaucoup

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