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Petits mensonges

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Theane

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Cette année je m'étais promis que, quoiqu'il arrive, je ne passerai pas encore une fois la Saint-Valentin seule.
Tous les ans j'avais eu des relations, avant, après, mais jamais ce jour là précisément. Non pas que l'aspect commercial de cette célébration ne m'enchante mais, juste pour me sentir comme tout le monde pour une fois ! Aimée, aimante du moins en surface, histoire de dire au monde : oui, moi aussi, j'y ai droit ! Et surtout de faire cesser ces regards de pitié que je croyais percevoir chez certaines personnes de mon entourage. Alors, j'avais minutieusement préparé un plan de bataille. Depuis la rentrée précédente, je m'étais inscrite sur plusieurs sites de rencontre, avais fait les frais de belles photos professionnelles pour me mettre en valeur, entrepris un régime et une reprise du sport, changé de coiffure, de garde robe. Bref, la panoplie complète.
J'avais eu plusieurs rendez-vous dont quelques uns avaient débouché sur des relations sympathiques que j'entretenais soigneusement. Cinq en même temps, c'était certes un peu sportif, mais sur le nombre, j'espérais bien que l'une d'entre elles puisse durer jusqu'à cette date fatidique. Au début de l'année, une de mes liaisons s’est brusquement arrêtée avec un magnifique texto de rupture de deux lignes. " Slt, c'est terminé entre nous, ya incompatibilité, on cherche pas la même chose. Bonne continuation." Comment pourrait-il savoir si nous cherchons la même chose ou pas puisque nous n'avions jamais évoqué le sujet ! Je n'ai même pas répondu, à quoi bon. Je ne sais pas si les hommes viennent de mars et les femmes de Vénus mais il est certain que nous ne sommes absolument pas reliés à la même fréquence en ce qui concerne la communication... Les femmes se serait plutôt la FM quand les hommes sont encore câblés, grandes ondes.
Il me restait donc quatre liaisons à faire tenir encore au moins un mois. Quatre soirs par semaine à dîner avec chacun d'entre eux, un soir de repos et le weekend, je le réservais à mon fils. Je commençais à sentir la fatigue de ce rythme et me surprenais parfois à manquer de me tromper de prénom sur les messages ou à donner des références à la mauvaise personne. C'est ainsi que je me suis vue demander à l'un si un morceau de musique que je venais de lui envoyer ne lui donnait pas envie de se remettre à la boxe alors qu'il n'en avait jamais fait. Heureusement, il n'a pas relevé. Ce n'était vraiment pas le moment ! A quelques semaines de mon objectif, il ne fallait pas que je flanche. J'ai continué à grand coup de vitamine C. A une semaine du jour J, qui tombait un dimanche cette année, vint se poser un problème de taille, celui du choix. Je n'avais pas envisagé cette situation, tellement convaincue que celui-ci se ferait de lui même. J'avais tellement bien mené mon affaire que j'avais quatre hommes prêts à passer cette Saint-Valentin avec moi. Cruel dilemme ! D'autant plus que j'appréciais chacun d'entre eux pour des raisons très différentes. Manu était un jeune comédien prometteur, fantasque et imprévisible, j'aimais sa spontanéité difficile à suivre mais qui me sortait de mon quotidien très organisé, une bouffée d'air frais. Carl était un trader se la jouant prince charmant et charmeur, il m'invitait dans des restaurants magnifiques. Il était très pris par son boulot et avait du mal à décrocher. Je le forçais à éteindre son téléphone lorsque nous dînions ensemble mais il savait me flatter et me mettre en valeur. Sam était un éternel chômeur beau parleur, dragueur et colérique, mais j'aimais son humour et c'était un très bon amant. Luc, il était romantique et tendre. Il écrivait, tentait d'en vivre et travaillait dans un musée pour survivre. Musicien à ses heures, il me nourrissait de beaux textes et de jolies mélodies, c'était un doux rêveur torturé.
Je n'arrivais pas à me résoudre à choisir.
Comme il s'agissait d'un dîner, je me suis décidée à passer cette soirée avec Carl, je savais qu'il ne lésinerait pas sur l'endroit pour m'épater. J'inventerai une excuse plausible pour les trois autres. Je répondis donc à mon trader débordé positivement à son invitation et déclinais les autres. J’ai dit à Manu que ma mère était souffrante et que son état requérait que je me rende promptement auprès d'elle, à Sam que j'avais une grippe qui m'obligeait à rester alitée et à Luc que mon fils avait une angine blanche qui ne supporterait pas mon éloignement même pour une soirée. Tous trois furent déçus mais me pardonnèrent : cas de force majeure ! Je promis à chacun d'entre eux de nous rattraper plus tard. Je me suis donc soigneusement pomponnée en vue de ma soirée dans un restaurant chic avec mon trader flatteur.
Il avait sorti le grand jeu. Il avait envoyé me chercher une berline noire avec chauffeur. Arrivée au restaurant, Il m'attendait à notre table, le champagne au frais, ouvrit la bouteille en me voyant entrer et nous servi deux coupes le temps que le garçon me débarrasse de mon manteau. Nous trinquâmes à cette jolie soirée. Mon regard survola rapidement les tables entourant la nôtre et s'arrêta soudain sur un homme de dos derrière Carl. Je le reconnu tout de suite, c'était Manu, mon comédien. Il était accompagné d'une femme beaucoup plus âgée que j'ai supposé être sa mère, vu la ressemblance frappante. Je fus prise d'un soudain sentiment de panique. Mon cerveau tournait à cent à l'heure. Je devais trouver un moyen de sortir de cette délicate situation. Je filais discrètement aux toilettes afin d'envoyer un texto à la baby-sitter lui demandant de me rappeler cinq minutes plus tard pour me dire que mon fils n'allait pas bien du tout et qu'il fallait que je rentre tout de suite. Je retournais à la table continuer à siroter mon champagne tout en priant que Manu ne décide pas de se lever avant que je ne sois sortie de ce restaurant. Je devais avoir l'air anxieuse car Carl le remarqua.
Ça va ma douce ? Tu as l'air préoccupée.
« - C'est juste que Théo était un peu malade quand je suis partie, ça m'inquiète un peu. Tu ne m'en voudras pas si je garde mon téléphone sur la table au cas où ? Je sais que je te fais la guerre avec le tien, mais...
- Bien sûr que non, voyons, je comprends.
- Merci et trinquons encore à cette belle soirée. »
Au même moment mon téléphone sonna, c'était Laure la baby-sitter.
« C'est Laure, il faut que je décroche.
Oui Laure, ça ne va pas ?...d'accord, j'arrive tout de suite !
C'est mon fils, il faut que je rentre et que j'appelle un médecin, il va très mal. Je suis désolée pour cette soirée, j'espère que tu ne m'en veux pas ?
- Non je comprends, Je rappelle le chauffeur pour qu'il te ramène chez toi.
- merci tu es un amour. »
J'avais tellement honte de ce que j'étais en train de faire ! Je jetais un coup d'œil rapide à la table de Manu, il n'avait pas bougé. Le serveur m'apporta mon manteau et au moment où je m'apprêtais à partir, je vis mon comédien se lever. Prise de panique, je posais un bref baiser sur les lèvres de Carl et tenta de m'enfuir avant que Manu ne se retourne. Je cru l'entendre prononcer mon nom au moment où je franchissais la porte mais je me gardais bien de me retourner. Sans doute une illusion due à l'angoisse de la situation. Installée dans la voiture qui s'éloignait du restaurant, je pu enfin souffler, il s'en était fallu de peu pour que je me fasse prendre et je n'étais absolument pas prête à une explication. Le chauffeur me déposa chez moi. Au moment où je passais la porte d'entrée de l'immeuble, Laure se précipita à ma rencontre.
« Céline, il faut que je vous dise, il y a deux hommes qui vous attendent dans le salon, ils ont l'air furieux. Ils sont arrivés quasiment en même temps et je n'ai pas compris ce qu'ils me racontaient, l'un m'a parlé de Théo soit disant malade et avait un panier avec un repas pour deux et une bouteille de champagne et le second m'a parlé d'une grippe que vous auriez attrapé et il est arrivé avec de la soupe maison et une boîte de chocolats.
- Oh mince, il ne manquait plus que ça !
- Je ne savais pas trop quoi leur dire, je leur ai dit que vous étiez sortie et ils ont décidé de vous attendre, ils ont discuté et ils n'ont vraiment pas l'air très contents. Je suis désolée Céline...
- Oh non, surtout ne le soyez pas, vous n'y êtes pour rien, tout est de ma faute. J'ai joué à un jeu qui m'a dépassé, dont je ne maîtrisais pas les règles et voilà ce qui arrive. Vous pouvez rentrer chez vous, merci.
Au même moment je reçu un texto, puis un autre quelques secondes plus tard. Le premier de Carl me disant qu'il s'est consolé de mon départ avec un verre et une conversation fort instructive avec un autre client du restaurant et que ce n'était pas la peine que je le recontacte. Le second de Manu, à peu près de la même teneur ; à croire qu'ils les avaient écrits ensembles, ce qui était fort probable d’ailleurs.
Je venais de perdre tous mes amis-amants en même temps car nul doute que les deux qui attendaient dans mon salon auraient eu le temps de discuter aussi et que le résultat serait sensiblement identique.
Je m'assis sur une marche de l'escalier du hall d'entrée de mon immeuble, dépitée.
Je récoltais le fruit de ce que j'avais semé. Le manque d'honnêteté, d'avoir jouer avec les sentiments d'autrui, tout ça pour une stupide journée sur un calendrier, tout ça pour prouver quoi ? Je ne le sais pas en définitif. Ne pas me sentir seule peut être ? Il est beau le résultat ! Seule, je le suis, avec ou sans compagnon de toute façon. Aucun d'entre eux n'aurait pu combler ce vide que je ressens depuis longtemps, ce vide que je tente de camoufler par de multiples relations, sans vraiment m'attacher. C'est à moi de le combler en m'attaquant à mes démons, ceux qui me font peur, ceux pour lesquels je fuis la solitude, la face à face avec moi même. Cette expérience m'aura beaucoup appris et m'aura obligée à affronter ma réalité. Pour la prochaine Saint-Valentin, si je suis accompagnée, ce sera pour de bonnes raisons, une vraie relation équilibrée et non par peur du manque ou de ne pas me sentir assez aimée.

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Miraje · il y a
Une bien pénible aventure que celle de ces quatre mousquetaires sans panache ☺☺☺Moi, pour la St. Valentin, j'avais adopté un chien (voir poèmes).
Sinon, après mon "ombre", tu peux découvrir mon âme ... http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-ame-2

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Bruno Teyrac · il y a
Maudite Saint Valentin ! Une histoire très bien menée. Un bon moment de lecture.
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Theane · il y a
Merci, ravie que l'histoire vous ait plu !
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Dolotarasse · il y a
Intéressante votre nouvelle. Sous fond d'humour une grande réflexion sur les sentiments, la connaissance de soi...
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Theane · il y a
Merci d'être passé lire cette nouvelle et de votre commentaire... effectivement, la connaissance de soi, en aura-t-on fait le tour un jour?
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Dolotarasse · il y a
Jusqu'à notre dernière heure pour la connaissance de soi !
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Prijgany · il y a
Eh Dolo, c'est l'histoire d'un vers ; et bien un jour il a eu connaissance de la soie. Rire.
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Dolotarasse · il y a
Rires, sacré Prij !
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Ghost Buster · il y a
Je viens de comprendre pourquoi je n'aime pas la St Valentin !
Petite histoire que j'ai vécu, une femme menant deux histoires en parallèle, ne pouvant choisir, ne voulant choisir. Mais je suis parti très vite sans dommage.
Mais en écho à ta réponse à l'excellent Prij, communiquer et être sur des longueurs d'onde compatibles est primordial.

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Theane · il y a
J'ai vécu le même genre d'expérience également...j'ai voulu me mettre à la place du "chasseur" dans ce rôle de composition si loin de moi...finalement, je vais rester comme je suis, ils sont sans doute bien plus malheureux que moi ces accumulateur de conquètes ;-)
Des ondes compatibles, oui c'est primordial effectivement.

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Ghost Buster · il y a
Voila, c'est ça ! Des ondes compatibles, du dialogue, de la franchise. Ça parait si simple. Et pourtant :-)
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Theane · il y a
Et pourtant c'est si difficile parfois.... par peur probablement
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Ghost Buster · il y a
Oui, par peur de perdre l'autre. Ou de s'engager, s'investir. Mais soyons positif, ça marche des fois :-)
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Theane · il y a
C'est exactement ça oui !! Tu lis dans mes pensées Ghost ;-) Soyons positif, il y en a pour qui ça marche.... enfin, je crois
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Ghost Buster · il y a
Si, si....
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Prijgany · il y a
Un chasseur pas trop stupide sait bien qu'à vouloir viser en même temps deux lièvres levés au même moment, il a de très fortes chances de n'en tuer aucun, surtout si ceux-ci s'enfuient dans des directions opposées.
Dans un tel cas, mieux vaut qu'il se concentre sur un seul s'il veut avoir une chance de déguster un bon civet le lendemain.
Bravo Theane pour ce texte où l'on retrouve toute ta sensibilité et une partie de tes questionnements existentiels. Je suis d'accord avec toi sur le phénomène des ondes ; l'homme et la femme ne fonctionnent pas pareillement. Mais alors pourquoi les avoir créé pour les inciter à se mettre ensemble ? Intrigant.

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Theane · il y a
Merci Prijgany pour ton commentaire. Ce texte n'a pas été retenu mais il me plaisait bien quand même alors je l'ai laissé.
Un chasseur débutant ou trop sur de lui peut faire cette regrettable et stupide erreur
Oui, pourquoi les mettre ensemble, cet homme et cette femme si différents ? C'est une excellente question que je ne cesse de me poser. Aurai je un jour une réponse? Rien n'est moins sûr. Peut être pour la complémentarité justement mais à condition de pouvoir communiquer.....on en revient au même problème en somme, les ondes et trouver une fréquence compréhensible de part et d'autres.

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