Petites cruautés ordinaires...

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Ecrire des histoires, c'est avoir en ma possession une baguette magique ! Et c'est espérer aussi, au moins, que certains lecteurs pourraient être sensibles à ma façon de dire les choses et ainsi  [+]

Ulysse a dix ans. Il est au collège, en classe de cinquième. Son père est mort dans un accident de voiture, il y a cinq ans. Sa mère restée seule ne s'est jamais remariée.
Elle est très satisfaite des résultats scolaires de son fils. Ce premier trimestre de travail assidu a été récompensé par les félicitations de l'ensemble des professeurs. Ulysse arbore un large sourire au regard des appréciations, toutes plus élogieuses les unes que les autres, mais comme il n'est pas prétentieux, une bonne note en chasse une autre. L'important n'est pas de s'enorgueillir de ses connaissances ou de s'endormir sur ses lauriers. L'essentiel est de progresser encore et toujours car sa mère lui a dit :
- Si en cinquième, tu as des difficultés, qu'est-ce que ce sera plus tard ?
Alors, il travaille, pour lui faire plaisir, mais aussi parce qu'il a soif de connaissances, et que son esprit, toujours à l'affût de curiosités, s'engourdirait sans cette sollicitation permanente. Il organise son planning de façon à s'octroyer une plage horaire pour ses loisirs qu'il emploie à fouiner dans les livres, à déguster des chapitres entiers sur le mystère des étoiles et des planètes. Attentif en classe, ses connaissances sont rapidement mémorisées de sorte que son travail à la maison, le soir, se limite à relire le cours et à faire ses exercices.
Ulysse est un enfant particulièrement doué. Mais il pense qu'il est tout à fait normal à son âge de savoir que la lune se déplace en orbite autour de la Terre, qu'à la Nouvelle lune, celle-ci se trouve exactement entre le Soleil et la Terre, que le Soleil est une étoile naine jaune qui se compose de 74 % d’hydrogène, de 24 % d’hélium et d’une fraction d’éléments plus lourds... Mais ce qui le fascine le plus, c'est que l'univers soit en expansion et que celui ci ne se soit pas déjà effondré sous l'effet de la gravitation....
La seule ombre au tableau : il se trouve dans une classe très hétérogène. Les élèves ont des niveaux très différents, contrastés, allant de 02 à 19 de moyenne, une moitié de la classe n'atteignant pas 10, l'autre moitié s'envolant vers des 13, 14, 15. 16. Seule la moyenne d'Ulysse culmine tout en haut de cette pyramide à 19/20.
Quand les professeurs interrogent les élèves, le jeune garçon lève toujours la main, mais sans ostentation, attendant qu'on lui donne la parole car il a toujours dans un coin de sa tête, la solution.
En anglais, en français, en sciences humaines, en sciences de la vie et de la terre, dans toutes les matières, il brille, sauf en éducation physique où il est un peu maladroit. Ses mouvements ne sont pas tout à fait coordonnés et l'énergie dont il fait preuve en classe semble l'avoir abandonné, que ce soit en foot, en gym ou en danse. Certains élèves teigneux, aux résultats médiocres dans toutes les matières et en manque de reconnaissance, en profitent pour se moquer de lui :
- T'as vu l'intello, il a deux de tension !
- Une vraie chiffe-molle, un ballon de baudruche dégonflé, surenchérit un gaillard qui a déjà redoublé sa 6e et dont le vocabulaire semble plus élaboré, tout au moins plus mature dans le domaine de l'insulte, que celui de la plupart de ses camarades.
Ulysse est un peu triste, non pas qu'il voudrait briller en sport, mais parce qu'il déteste la méchanceté et que lui-même a beaucoup de compassion pour ses camarades en difficulté, n"étant pas le dernier à aider, lors d'un exercice en binôme en mathématiques ou en français.
L'année scolaire se poursuit avec ses hauts et ses bas, ces petites cruautés dont il remplit son quotidien bien malgré lui. Mais le jeune garçon étant d'un naturel heureux se contente de ces relations médiocres, se concentrant surtout sur ce qui est le plus important pour lui : ses résultats scolaires. Et puis, il y a Alexis, avec qui il s'est lié d'amitié depuis peu. Mais son camarade est souvent absent car il est malade. Il a des crises d'asthme, pénibles, fatigantes.
Au mois de janvier arrive un nouvel élève, du type petit caïd, exclu de plusieurs établissements, pour manquement grave à la discipline. C'est la raison pour le moins imprécise qui est écrite sur son dossier scolaire. Le professeur principal est chargé d'informer l'équipe pédagogique de l'arrivée de cet énergumène.
Jordan n'a jamais redoublé car les professeurs ont jugé que son cas étant désespéré, il était inutile qu'il encombre trop longtemps les chaises de l'institution et qu'il valait mieux qu'il passe en coup de vent plutôt qu'il ne s'éternise ici.
Il arbore avec une certaine insolence son un mètre soixante quinze, dépassant largement de deux têtes ses camarades.
- On l'a mis dans cette classe calme pour "le canaliser", en supposant que les élèves les plus influençables ne soient pas aspirés dans son sillage... a précisé madame Lemaitre, la conseillère d'éducation, au professeur principal.
Bien sûr, Jordan le belliqueux a tout de suite repéré Ulysse qui devient sa tête de turc. Pour la énième fois de la semaine, il est mis en retenue.
- Jordan, dit le professeur de mathématiques. Cessez d'ennuyer Ulysse avec votre compas, vous pourriez le blesser!
Pour isoler le margoulin, le professeur a formé une sorte de cordon sanitaire autour de lui, l'entourant de petites filles attentives et tout à coté du "surdoué". Le pauvre Ulysse s'étiole chaque jour un peu plus. Ses réponses se font plus rares, sa voix devient atone. Et enfin, à la grande satisfaction de certains élèves envieux, sa moyenne commence à baisser.
Le professeur de français interpelle Ulysse :
- Que vous arrive-t-il ? De 18,8 de moyenne, vous êtes passé à 14.
L'élève baisse la tête et n'ose pas lui dire qu'il ne parvient plus à se concentrer pendant les contrôles car Jordan s'est ingénié à lui piquer régulièrement les fesses avec son compas, lui enfonçant son stylo dans les côtes, au nez et à sa barbe. Monsieur Gentile, un peu rêveur, ne voit rien, et n'entend pas le bourdonnement incessant de sa classe qui s'amplifie un peu plus chaque jour, depuis l'arrivée de Jordan le Terrible.
C'est dans le cours de monsieur Durand qu'Ulysse se sent le mieux. En physique-chimie, Jordan le perturbateur est placardé, seul, au fond de la classe, relégué près des radiateurs. Et puis, le professeur est comme un magicien. Il fait participer ses élèves à des expériences extraordinaires. Il crée des pâtes gélatineuses aux couleurs bleues qui sentent bon l'amande ou la mandarine. On les roule dans la main et elles se déforment au gré de l'imagination. Il parle aussi d'étoiles, de planètes aux confins de l'univers et même l'affreux Jordan pousse des cris d'admiration. Lui, qui semble ne rien comprendre d'habitude, est tout à coup exalté par le cosmos, la voie lactée...Mais cet intérêt retombe très vite en cours d'anglais ! Le français est pour lui une langue étrangère, alors, en anglais, on peut imaginer le pire ! Et l'année prochaine, il lui faudra ingurgiter une nouvelle langue...
Madame Sola, le professeur de musique est un peu forte. Ulysse trouve, avec tout le respect qu'il lui doit, qu'elle ressemble à un tambour. Elle est toujours en train de chanter ou de crier après les élèves indisciplinés. Sa voix résonne contre les murs peints et les grandes vitres de la classe. Pendant que les collégiens chantonnent sous sa férule, elle jette un œil sur le caïd, au cas où il lui prendrait l'envie de cisailler les cordes de sa guitare ou de taillader le bois d'ébène de son piano avec un cutter. Quand l'indiscipliné fait une bêtise, elle le punit sur le champ en lui faisant recopier à l'infini des portées de notes. Quand il se rebelle, est insolent, gêne la classe par ses gloussements ou son égosillement par trop gouailleur, elle l'exclut. Alors, Ulysse qui se trouve aussi à côté de Jordan en cours de musique, est tranquille pour un moment et peut suivre les leçons sans être gêné. Il pense parfois avec amertume qu'il sert de bouclier. A lui, les coups sournois et les injures chuchotées en douce pendant que la classe travaille sereinement.
Un jour, Ulysse a surpris une conversation entre Madame sola et le Principal, Monsieur Dubout :
- Madame Sola, vous excluez trop souvent les élèves. Surtout Jordan. Ayez un peu plus d'autorité sur lui ! Les permanences sont pleines à craquer ! Les surveillants doivent rajouter des tables et des chaises dans le couloir pour faire face à l'afflux grandissant des élèves exclus.
Depuis que Jordan n'est presque plus puni, le cours de musique est un enfer pour Ulysse. L'insolent pense qu'il peut en toute impunité continuer à se comporter ainsi. Madame Sola ne l'excluant plus, il est persuadé qu'il est dans son droit de faire régner sa loi, la meilleure, certainement.
Une jeune surveillante, Julie, comprend la douleur d'Ulysse. Alors qu'il pleurait, tout seul, un jour, sous le préau, à la récréation, il s'est un peu confié à elle. Elle lui a dit  :
- Si tu as un problème avec cet élève, n'hésite pas à venir m'en parler. Je convoquerai sa mère.
C'est ce qu'a fait Ulysse. Mais il n'a pas compris pourquoi, après que la mère de Jordan a été convoquée, celui-ci est devenu encore plus agressif avec lui.
Quand la mère d'Ulysse a reçu le bulletin du deuxième trimestre, elle a été surprise de constater que la moyenne générale de son fils avait chuté de cinq points :
- je trouve que tu te relâches beaucoup en ce moment. Il y a quelque chose qui ne va pas ?
Mais le petit garçon n'a pas voulu lui faire de peine. Il s'est tu et a baissé la tête. Et puis, il avait tellement honte de lui dire qu'il était lâche. Que pouvait-il faire face à la méchanceté de Jordan ? Il avait juste envie de pleurer.
Il a promis de travailler doublement pour rattraper son retard. Le dernier trimestre serait bien meilleur.
Ce midi, quand Ulysse est rentré chez lui, il a été coursé, sur le trottoir, par Jordan qui l'a attaqué en le frappant sur la tête à coups de règle.
Jordan est très fort en course. C'est lui, le meilleur en sport. Il montre toujours ses biceps à ses camarades, retroussant ses manches, faisant le coq. Un petit cercle de garçons très intéressés se forme souvent autour de l'athlète. Ils observent, médusés, les muscles saillants de l'adolescent. Les filles, en retrait, chuchotent en souriant....
Ulysse a bien essayé de courir pour échapper au rude adversaire, mais ce dernier l'a rattrapé, exerçant ses muscles sur ce petit morveux d'intello, comme il dit toujours, tout en l'agonissant d'insultes :
- T'as pas vu ta tronche avec tes binocles de traviole !
Le pauvre petit a bien essayé de courir mais à force d'être frappé à la tête, dans le dos, à coups de poing et de pied, il en était tout étourdi et ne savait plus très bien où il était. Il est tombé sous les coups de l'assaillant, formant avec ses bras une parade pour se protéger la tête. Il n'a pas vu la voiture qui arrivait à vive allure. Sur la route, il s'est affaissé, inerte. Un peu de sang coulait à la commissure de ses lèvres. Son cartable déchiqueté a laissé s'échapper ses livres, ses cahiers et sa trousse toute neuve. Son livre de physique-chimie était ouvert au dernier chapitre :
..."Le diamètre du Soleil continuera d'enfler et englobera alors les premières planètes du système, Mercure et Vénus seront désintégrées tandis que la Terre et probablement Mars seront définitivement brûlées.
Après 12 milliards d'années d'existence, notre planète sera donc absorbée par le Soleil, devenu géant, qui détruira toute trace de présence humaine et dispersera molécules et atomes de l'ancienne Terre à travers l'espace"...
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