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— La liberté ! Enfin ! C’était si long.
La brise salée donnait presque des larmes de joies à Robin.
Da ! Notre condition est bien meilleure ainsi. C’était agréable de revoir les camarades du club de lutte. Il me semble n’avoir rien perdu de mes talents au billard.
Abou esquissait un sourire en se délectant, comme à son habitude, des cacahuètes du Barrel.
— C’est magique ce calme. T’imagines qu’on devrait être en plein FIF ?
La pleine Lune, qui suivait les deux amis sur la Croisette, aurait dû éclairer les acteurs, les artistes, les luxueux hôtels et les personnes prises dans l’émoi cinématographique du Festival de Cannes. Ils arrivèrent devant les célèbres marches. Elles semblaient bien austères sans les habituels touristes et leurs photographies qui amusaient les locaux. Ça manquait aujourd’hui. La mélancolie ambiante effleurait les deux amis mais ils étaient heureux de se revoir, en bonne santé. Ils s’assirent au pied du tapis rouge.


Le contact humain avait cruellement manqué à Robin. Il submergea Abou de questions : avait- il enfin appris de ses déboires amoureux ? Où en était son projet d’agence immobilière ? Comment allait l’entreprise de ses parents ?
Le visage d’Abou se ferma brusquement.
— L’enfermement... a changé bien des choses Robin. La Lioubov Architect a perdu beaucoup, mes parents ont perdu beaucoup. J’ai travaillé dans le vide. Les chantiers de la Croix des Gardes et de la Californie - Pezou ont été ralentis par la crise sanitaire, mais les investisseurs ne s’en soucient guère : les délais doivent être honorés. Business is business comme on dit. Pour se relever, il nous faut des fonds. A ce jour, ils n’existent pas.
Ses nouveaux problèmes lui donnaient des brûlures d’estomac ou alors les cacahuètes, peut- être.
— Ne t’en fais pas, l’argent n’est qu’un détail de papier, soupira Robin.
Abou posa sa main sur l’épaule de son ami et lui sourit d’un air compatissant. Il savait que Robin avait toujours dû surveiller ses dépenses. Entre son imprimerie à Forville et les soins psychiatriques de sa mère, ce n’était jamais de tout repos.
— Et toi camarade, ça va mieux ? J’ai eu peur pour toi tu sais, repris Abou.
— Je ne me suis jamais senti aussi lucide qu’aujourd’hui. Mes démons ont été détruits, je me suis offert au monde spirituel et j’ai médité. Dieu m’a dit que je devais saisir mon destin dès
que nous serions libérés. Je n’ai pas pu m’empêcher de m’atteler à cette révélation avant l’heure. Je t’explique tout autour d’une glace à Vilfeu.


Robin avait l’habitude de se laisser submerger par son flot de paroles, d’entamer des projets restants indéfiniment brouillons. Et puis, les explications farfelues sur ses croyances : un délicieux cocktail de polythéisme sophrologique laissant planer la perplexité. Abou regardait le sorbet au jasmin de son ami fondre depuis une longue demi-heure. Il coupa court aux explications.
— STOP. Je comprends bien le bonheur que t’apporte la spiritualité mais tu sais que je ne suis pas comme toi. Niet pour moi. Et puis, quel est ce « destin » ?
— J’attendais que tu me le demandes !
— Ironie ?
— Du sort. C’est absolument formidable Abou, cria-t-il en tapant sur la table. Nos destins sont liés. Dieu me l’a dit.
— Ah ?
— Béh.
Abou commençait à se gratter le crâne et à le fixer sans sourciller : ami ou non, cela n’annonçait rien de bon pour les trente-deux dents de son interlocuteur.
— Bon. J’arrête de tourner autour du pot de glace. Tu as déjà pu voir le fruit de mon travail sans même t’en apercevoir.
Robin plongea sa main dans une poche pour en ressortir une liasse bombée de billets neufs.
—... Plaît-il... Comment... Où... ? Range-moi ça, veux-tu. Cela m’ennuierait énormément de t’aider à ne pas te faire braquer. Tu es inconscient de te balader avec cette somme !


Abou avait déjà signé des contrats à plusieurs millions pour de somptueuses villas mais jamais il n’avait vu une telle somme en liquide de si près. Cinquante, cent ou deux cent mille euros en coupure de dix. Il ne savait pas. Il était émerveillé de panique. C’était un drôle de sentiment. — Oh, ne t’inquiète pas. Il me suffirait d’en réimprimer, répondit Robin. Et puis, avec une armoire à glace tchétchène comme toi, je passe juste pour un modeste milliardaire russe. Ce rôle qui m’irait bien, non ?
— En réimpr... Robin... Niet.
— Si, si.
L’air narquois de Robin était nouveau. Jamais il n’avait été aussi sûr de lui.
— Est-ce que tu te rends compte de ce que tu risques si on t’attrape ?
Abou voulait rester discret mais sa voix rauque commençait à effrayer les clients du glacier et ceux de la terrasse du Ma Nolan’s.
— Allez Coton-tige, on s’en va.
Il attrapa Robin par le bras et le tira à l’abri du peu de personnes qui étaient de sortie. La peur se lisait dans son regard, le sorbet au jasmin était resté intact.


— Salaud ! Tu n’as pas honte de me rappeler cet horrible surnom ? Brute de décoffrage, gueula Robin.
— Excuse-moi, chuchota Abou. Il faut être prudent, c’est tout. Aller, montre-moi.
Il attrapa furtivement le billet tendu par Robin. C’est fou comme il paraissait vrai.
— J’y ai travaillé tout le confinement et avec une extrême minutie. C’est un travail inégalable. Ça te tente d’en faire, demanda Robin amusé.
— Si la prison me tente c’est bien ça ta question ?
— Tous les signes de sécurité, j’ai pu les reproduire. Tu comprends ce que ça veut dire ? Le papier, les impressions reliefs, le fil de sécurité, les hologrammes, le nombre d’émeraude, les microlettres, le filigrane portrait, la fenêtre portrait, les propriétés sous infrarouge et sous UV : tout y est, ça a été du gâteau.
Robin se dispensa de détailler comment il avait eu le papier et des dégâts que cela avait causé. La vérité arrangée était belle.
— Ce n’est pas possible...
La peur d’Abou se transforma en admiration pour son ami. Et si c’était vrai ? Il pourrait sauver tout ce qu’il avait perdu en deux mois, reprendre son train de vie dépensier et être digne de sa compagne officielle, sa « petite Żubrówka » comme il l’appelait tendrement. Sa naïveté était malheureusement revenue en seulement quelques heures d’interactions sociales.
— Si tu ne me crois pas Abou, on a juste à les essayer à une roulette électronique du Barrière. Si ça marche, c’est que tu es destiné à me suivre.
— Très bien, mais on doit rester sur nos gardes. J’espère que tu te rappelles des cours d’impro du lycée, on va en avoir besoin.


Le Casino était tout aussi vide que le reste de Cannes. Seuls les habitués avaient repris possession du lieu, dans leur fauteuil fétiche dépensant retraite ou argent de poche pour les plus aisés. C’était la première fois que Robin entrait ici sans espérer quoique ce soit. L’argent n’était plus un problème.
— Allez, je mets tout sur le zéro.
Les billets entraient dans la machine sans être recrachés. Abou attendait patiemment de voir la somme totale en jeu. Voilà combien il y avait : soixante-douze mille euros et un petit vieux au bord de la surcharge de pacemaker à la vue de la perte plus que probable.
— Monsieur, veuillez respecter la distanciation sociale.
Abou se prenait à une interprétation d’homme de main. Robin rejoignit l’exercice théâtral, s’improvisant conseiller politique de Poutine. Son russe était parfait.
La bille en ivoire fit six tours, rebondit et s’entrechoqua contre quelques-uns des trente-sept numéros. Les yeux des rares spectateurs faisaient des allers-retours entre la bille, le visage de Robin, la bille, le visage d’Abou, la bille, la victoire des deux amis. La loi de la probabilité aurait droit à une prière spéciale ce soir. C’était deux millions cinq cent vingt mille euros qui venaient d’être empochés.
— Ce sont d’excellentes économies de papiers pour moi le Borz (« loup » en tchétchène).
— Mes félicitations Monsieur le conseiller, ajouta Abou qui continuait de jouer son rôle. C’est sûr : il suivrait son ami, avec une certaine crainte, mais il le suivrait quand même.
Leur victoire n’était pas passée inaperçue, ils feraient la une du Nice-Matin du surlendemain : Un éminent membre du gouvernement russe a cassé la banque d’un casino cannois. Ils n’arrivaient pas à dissimuler leur joie, qui devenait enfantine.


Robin raccompagna Abou chez ses parents. Ils habitaient dans la rue Louis Perrissol, derrière Notre-Dame-d’Esperance de Cannes. Ils riaient en chemin se rappelant des aventures de leur jeunesse. A l’approche du Suquet, le pincement au cœur était inévitable. Les restaurants restaient vides, certains le resteraient jusqu’à ce qu’un nouveau propriétaire veuille racheter les murs ou qu’un nouveau gérant tente l’aventure. Le Barbarella en faisait partie. C’était leur préféré. Ils s’arrêtèrent devant l’église, un peu comme s’ils voulaient se recueillir, un instant. On voyait les hauteurs et tout le centre-ville d’ici. Robin tendit une partie de l’argent à Abou.
— Tiens, on partage. J’imagine qu’avec ça tu auras rattrapé une partie des pertes des deux mois.
— Tu imagines bien mon ami. C’est même assez pour développer mon affaire.
— Namasté, Amen et Euréka, cria Robin à la baie cannoise.
Cette formule magique plut aux deux.
— Tu es sûr qu’on ne risque rien ?
— Les risques seront toujours présents Abou. Qu’importe ce que tu entreprends dans la vie. Moi j’ai toujours voulu habiter là, au-dessus de tous, dit-il en pointant le Super-Cannes. Je sais que tu es comme moi : tu veux réussir, coûte que coûte. Aujourd’hui, on peut le faire, nous sommes bénis. Et puis, regarde autour de toi : notre ville se meurt. On pourrait même sauver
les commerces qui en ont besoin. C’est à toi de voir si tu veux être pionnier d’un monde qui ne demande qu’à être reconstruit.
L’agence immobilière pourrait permettre de relancer l’économie locale rêvait Abou. L’altruisme animait les deux amis.
— Tu parles bien camarade, approuva Abou. Coton-tige et le Borz sont de retour alors. Je te ramène, j’ai acheté la dernière Abarth avant tout ce désordre. Il faut que je la rôde.


Cette union fantastique donnerait une toute autre saveur à leurs vies. Dieu avait peut-être dit vrai à Robin mais lui en avait-il révélé le prix ?
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