Petite scène du future

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Stanley Grandini ferma la porte de son wagon mobile et s'installa aux commandes afin de programmer sa connexion avec le convoi express Salamanca - Madrid. L’heure du départ était prévue pour 16h30.Il disposait d’une trentaine de minutes pour engager son wagon. Il commença à visionner quelques-unes des vidéos compositions de ses élèves. Il engagea le premier pendrive dans le lecteur de bord. Il vit apparaître le charmant minois d’Eléonore Regall del Duque, studieuse et intelligente, mais peu originale. Eléonore entama son exposé le feu aux joues. Tandis qu'elle énonçait sans grande conviction son argument, Stanley fit pivoter le siège du conducteur vers le tableau de commande. L’ordinateur de bord indiqua de sa voix nasillarde qu’il demandait confirmation pour rejoindre l’embranchement de connexion du convoi pour Madrid. Après sa réponse affirmative la vitesse et le chemin pour y parvenir s'affichèrent automatiquement. Stanley, pour ne pas avoir à échanger de propos avec une machine, actionna manuellement la climatisation et régla l’intensité de la teinte des vitres du véhicule. Le soleil de juillet rendait l’atmosphère suffocante, et malgré le court trajet qui séparait le bâtiment principal de l’université des sciences humaines du parking des professeurs, il était trempé de sueur.
Le wagon mobile venait de s’engager sur le rail électrique qui le mènerait à la sortie de la ville, où il s'emboîterait aux autres wagons individuels des voyageurs pour Madrid. Il ne pu s'empêcher un mouvement en direction du volant au moment où le wagon prenait un virage. Ce réflexe de conducteur de la fin du 20eme siècle le fit sourire. Il fixa à nouveau son attention sur la jeune fille dont l’image numérique défilait à l ́écran. Elle devait avoir 25 ans .Créature au physique parfait, comme presque tous les jeunes de sa génération. Il venait d’atteindre le point d’embranchement. Grandini composa rapidement son code d’accès. Le wagon se gara automatiquement sur la voie de triage, afin de prendre sa place dans le convoi. Il regarda distraitement défiler les véhicules dont la destination était postérieure à la sienne. Il sentit l ́aspiration magnétique de son automobile vers le rail central, perdant ainsi le contrôle individuel de son engin, jusqu’à destination. Il nota, à entendre le clic d’enclenchement de son compartiment au reste du train, qu’il ne devrait pas tarder à faire réviser le système de confort et sécurité de sa voiture. Il pianota sur son ordinateur de bord : «Prendre rendez-vous avec atelier maintenance Torre 2 pour mardi prochain». L’ordinateur procéda immédiatement à la recherche de l ́adresse électronique du garage et demanda confirmation du rendez-vous. Quelques secondes plus tard, l’écran affichait l'heure et le numéro de réservation. L’agenda de bord en profita pour lui rappeler qu’il avait prévu d’aller avec sa femme et sa fille à la clinique, mardi. Il n’aurait donc pas besoin de son wagon mobile, et de toute façon il n’hésitait jamais à prendre une cabine collective.
Le paysage désertique défilait devant ses yeux. L’Espagne n’avait jamais été un verger, mais le réchauffement de la planète et l’inaction des politiques pour reboiser à temps avait converti le pays en une prolongation du nord de l’Afrique. Que de choses avaient changé depuis son enfance ! Le convoi approchait de la station de Torrelodones où son wagon devait décrocher pour repasser en déplacement autonome, usant de ses batteries solaires. Grandini était heureux de vivre dans une résidence qui présentait tous les avantages de la vie rurale, tout en bénéficiant du confort urbain, mais gardait une certaine nostalgie de la bourgade de ses parents, où il avait passé les jours les plus joyeux et les plus libre de son existence. Il reprit le volant pour le bref parcours de la station à son domicile. Il se mit à siffloter, tandis que son wagon glissait silencieusement entre ce qui avait été, il y a une cinquantaine d’années, des prés à vaches.
Il actionna le système de reconnaissance de sa résidence et les portes du garage de la villa s’ouvrirent lentement. La maison était plongée dans une agréable lumière tamisée qui contrastait avec le feu du ciel de Castille. L’ordinateur de la maison le salua de sa voix synthétique, lorsqu’il franchit le seuil d’identification automatisé.
- Bonjours Stanley, il est 16h 30, souhaitez vous écouter les messages électroniques ?
- Non, pas tout de suite.
- Eloïse est actuellement au premier étage, précisa la voix.
L’ennui avec ces machines pensa Stanley, c’était leur insupportable besoin de précision.
L'omniprésence de leur voix dans l’univers quotidien l’agaçait. Il n’avait que faire de ces
raffinements superflus qui encombraient son intimité. Par contre ses enfants considéraient Max comme un indispensable objet, semblable à chien de compagnie, mais avec des fonctions de confort en plus. Ils en étaient arrivés à une telle familiarité avec Max, qu'ils le considéraient comme un membre de la famille. Ils se préoccupaient de sa santé et dialoguaient avec lui comme ils l’auraient fait avec une personne.
Eloïse apparut en haut des escaliers, tandis qu’il s'apprêtait à les gravir. Il senti une bouffée de fierté l’envahir. Cette splendide jeune fille de 27 ans, aux yeux pétillants de vie, fraîche, dynamique, en perpétuelle ébullition était le fruit de son amour. Il l’embrassa dans le cou, comme lorsqu’elle était petite. Elle eut un éclat de rire, qui lui réchauffa le cœur.
- As-tu déjeuné ?
- Oui. Enfin...quelques pilules vitaminées.
- Tu devrais te soigner dans ton état !
- PAPAA!!! A t’entendre, on croirait que je suis enceinte. Dit-elle en lui passant les bras
autour du cou.
- Tu vas bien avoir un bébé non ?
- Comme si tu ne savais pas que les extra- utérins ne requièrent pas de soins particuliers
pour la mère ! Ce qui compte, c’est le patrimoine génétique. Le reste est à la charge du centre de gestation.
- Bien sûr, répondit il songeur.
Il n’arrivait pas à se faire à l’idée que les enfants ne soient plus conçus de manière totalement naturelle. Il se demandait parfois si les individus nés comme lui au 20eme siècle n’avaient pas vécu trop de changements. Sa femme Eva lui faisait remarquer de temps en temps qu’il était en train de devenir un dinosaure. Mais malgré, tout l’homme ne c’était il pas trop éloigné de la nature ?
Il se dirigea vers la penderie pour se changer et se mit à chantonner. Max immédiatement lui proposa aimablement de mettre le morceau dans le système de reproduction.
- Non, Merde ! dit il brutalement
Max resta interloqué. Cette expression avait un effet bloquant sur son système
logique. Stanley le savait et avait tendance à en abuser, avec un petit plaisir sadique. C’était un bon moyen de le mettre sur la touche au niveau locution, sans paralyser ses autres fonctions. C'était le seul élément qui lui plaisait de Max. Cette espèce de pruderie de jeune fille, ce rougissement silencieux, face aux gros mots. Une injure le plongeait irrémédiablement dans un silence laborieux qui durait plusieurs minutes. Il était manifeste que les ingénieurs en domotique qui l’avaient programmé n’avaient pas prévu ce petit défaut, si touchant chez un ordinateur aux performances infaillibles. Sans doute les prochains modèles seraient-ils modifiés, si toutefois quelqu’un avait noté le phénomène. En attendant Stanley avait sa parade. Seule une nouvelle instruction pouvait sortir Max de sa stupeur.
- Tu sais, je ne me sent pas très commode avec ta... gestation.
- Pourquoi ? dit Eloïse réellement surprise.
- Je ne sais pas, cela ne me parait pas très naturel...
- Mais c’est une technique fantastique, cela évite toutes les complications de grossesse et
d’accouchement.
- C’est vrais mais tout de même, porter un enfant je croyais que c’était une expérience
merveilleuse, le sentir bouger, voir son petit pied marquer ton ventre. Je ne sais pas...L’idée de connaître nos enfants avant qu’ils ne naissent ! Dans vingt ans peut-être, plus personne ne songera à procréer de forme naturelle.
- Vis avec ton époque ! C’est magnifique, tu vas voir vivre ton petit-fils avant qu’il ne naisse, et tu auras à partir de ce moment le droit de le voir tous les mois jusqu’à ce que la gestation soit menée à terme.

Il ne répondit rien. Elle lui souriait pleine de sollicitude et de compassion, comme on le fait pour un enfant qui a perdu ses parents. Sa femme avait raison il vivait dans un monde parallèle. Plus rien du monde dans lequel il vivait ne lui semblait raisonnable. Décidément c’était un comble, ce n’était plus la technologie qui devenait obsolète, mais les hommes qui l’utilisaient !
FIN
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