Petite pomme cherche croqueur ou croqueuse

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Il était une fois une petite Pomme qui vivait avec ses sœurs sur leur mère Pommier. C’était une petite Pomme rêveuse, qui souhaitait plus que tout accomplir son destin de petite pomme : être croquée à pleine dent par une bouche bien entretenue. Car la petite Pomme était spéciale ; c’était la plus belle de la mère Pommier, et la plus belle du foyer Verger. Toutes les autres pommes lui avaient dit : « Toi, quand tu seras bien rouge et bien mûre, les Humains ne voudront pas te laisser tomber par terre pour y pourrir, ils voudront à tout prix te dévorer et garder tes petites graines pour les planter et qu’elles puissent devenir des mères Pommiers et des petites Pommes, qui seront tes propres enfants ! Quelle chance tu as, petite sœur ! ». La petite Pomme avait en effet beaucoup de chance, car malgré sa beauté, aucun oiseau n’était venu la picorer, contrairement à beaucoup de ses sœurs. C’est parce qu’elle était cachée dans le feuillage, comme si mère Pommier avait voulu la préserver.

Un beau jour, alors qu’elle était devenue bien rouge et bien mûre, et qu’elle sentait le jus sucré couler dans sa chair vermeille, la petite Pomme entendit qu’on farfouillait dans sa cachette. Elle sentit alors des mains humaines se poser sur elle. Enfin ! Enfin, elle allait connaître son destin. Enfin un Humain la croquerait à pleines dents et garderait ses petites graines pour les planter et qu’elle puisse avoir ses propres enfants, comme mère Pommier. Les mains qui la tirèrent de la branche de mère Pommier étaient douces, ni jeunes ni vieilles. C’étaient celles d’une femme d’une grande beauté, mais au cœur rendu aigri par la jalousie. Mais ça, la petite Pomme ne le savait pas encore, elle s’extasiait d’avoir été choisie alors qu’elle était à l’apogée de sa beauté.

Le premier jour hors de sa branche lui parut très long. Elle avait pensé qu’elle serait dégustée immédiatement, car la personne qui l’aurait cueillie n’aurait pas pu s’empêcher de vouloir la goûter. Mais elle dut attendre, et attendre encore. La petite Pomme savait que si l’Humaine attendait trop, elle finirait par se flétrir et perdre de sa belle couleur, et que sa robe et sa chair noirciraient. Elle ne voulait pas que ça arrive, mais que pouvait-elle y faire ? Après tout, elle n’était qu’une pomme, sans bouche pour communiquer avec cette Humaine qui avait changé le cours sa vie.

Le soir arriva et la petite Pomme sentait que son heure de gloire allait enfin arriver. L’Humaine la mangerait et irait planter ses futurs bébés, et elle continuerait de vivre à travers eux. C’était tout ce qu’elle voulait. L’Humaine la prit dans ses mains et la caressa en lui murmurant des mots doux : « Tu es d’une beauté ! C’est certain, c’est toi qu’elle choisira, et tu signeras ainsi la fin de sa vie ». Elle ? s’interrogea la petite Pomme. La fin de sa vie ? Mais qu’allait donc faire cette Humaine ! Si elle l’avait choisi elle, ce n’était pas pour la croquer, mais pour qu’une autre Humaine la croque à sa place... Mais pour quelle raison ? Que voulait-elle dire par « la fin de sa vie » ?

Ce fut lorsqu’elle sentit sur sa magnifique robe rouge le liquide chaud et toxique du chaudron qu’elle comprit. La petite Pomme avait été trompée, souillée... Mais elle n’était qu’une petite pomme ! Qu’avait-elle fait pour mériter un tel sort ? Après son bain mortel, elle fut placée dans un panier parmi d’autres pommes, certes plus vulgaires mais rayonnantes de vie. Qu’était-elle devenue, elle, la plus belle de sa mère Pommier ? Elle était devenue vecteur de mort, mauvais présage, mauvaise graine. Elle le sentait au fond d’elle-même, plus jamais elle ne retrouverait son goût d’antan, et même ses petits bébés étaient imprégnés du liquide de mort. Si jamais ils venaient à être plantés, ils ne généreraient que des pommes empoisonnées. Si elle l’avait pu, la petite Pomme serait sortie du panier pour aller se perdre dans un bois déserté. Jamais elle n’avait eu vocation à ôter la vie, et jamais elle n’avait voulu un tel destin pour ses petites graines. La petite Pomme était triste.

Au petit matin, la petite Pomme ne reconnut pas la vieille Humaine qui les transportaient, elle et ses nouvelles camarades. Elle avait cependant le pressentiment qu’il s’agissait là de la même Humaine qui l’avait cueillie, qui avait usé de ce subterfuge pour attendrir l’Humaine qu’elle voulait voir morte. L’Humaine était vieille et misérable, d’une laideur sans pareil. Après un long trajet dans les bois, la vieille Humaine sembla soulagée de voir apparaître, dans une clairière cachée entre deux arbres, une maisonnette. Une autre Humaine était présente, et cueillait des fleurs. Cette Humaine était la plus belle que la petite Pomme avait vu de sa courte vie de pomme. Elle avait les cheveux noirs comme l’ébène, la peau blanche comme la neige, à l’exception de ses jeunes joues rouges comme le sang. Elle se déplaçait avec grâce et élégance. La vieille Humaine s’approcha encore de la maisonnette, sans bruit. Quand la belle Humaine l’aperçut enfin, elle poussa un petit cri et eut un mouvement de recul. La vieille Humaine lui expliqua qu’elle était une vieille marchande perdue, et lui demanda un peu d’eau. La belle Humaine, qui était d’une gentillesse sans pareil, lui sourit et, comme elle était aussi serviable que belle, lui offrit un verre d’eau. Alors pour la remercier, la vieille Humaine lui proposa de choisir une des pommes de son panier. La petite Pomme savait qu’elle serait choisie, elle était si belle et si rouge, d’un éclat qui éclipsait les autres pommes vulgaires mais rayonnantes de vie. Cependant, la petite Pomme, qui avait pourtant attendu toute sa vie d’être choisie, redoutait à présent ce moment.

La main de la belle Humaine la saisit, comme la vieille Humaine et la petite Pomme s’y étaient attendues. Les yeux de la vieille Humaine brillèrent d’une lueur de triomphe. La belle Humaine croqua alors dans la petite Pomme. La pauvre petite Pomme n’avait rien pu faire... Alors qu’elle pensait que ce moment serait le plus beau de son existence, et qu’elle aurait, en temps normal, tout donné pour être croquée par une jeune Humaine si magnifique, elle se laissa aller au désespoir. La belle Humaine avala le morceau de chair, puis tomba à terre, laissant dans le même temps tomber la petite Pomme qui alla rouler quelques mètres plus loin. Elle qui craignait de tomber de mère Pommier et de pourrir sans avoir été mangée, voilà un destin plus austère encore : elle pourrirait ici, aux côtés de la belle Humaine qu’elle aurait contribué à assassiner. Alors la vieille Humaine éclata d’un rire sinistre, et les abandonna, la petite Pomme et la belle Humaine, à leur triste sort.

Plusieurs heures s’écoulèrent sans que rien ne se passât. Et qu’aurait-il pu se passer ? La petite Pomme croquée ne pouvait pas bouger, et la belle Humaine était... La belle Humaine ne bougeait plus. Mais soudain, alors que la petite Pomme avait perdu tout espoir, une petite main l’attrapa. La petite main appartenait à un petit Humain, qui lui-même appartenait à un groupe d’autres petits Humains. Au grand désarroi de la petit Pomme, le petit Humain l’approcha de son visage, mais elle fut soulagée de constater il ne comptait pas la croquer. Il l’avait simplement reniflée, et ce qu’il avait senti ne lui avait probablement pas plu, car alors la petite Pomme vola dans les airs, pour atterrir bien plus loin, à des dizaines de pieds de l’endroit où la belle Humaine était étendue. Elle pouvait tout de même deviner les petits Humains qui entourait la belle Humaine, puis qui la soulevèrent et la portèrent dans la maisonnette.

La petite Pomme était vraiment triste, pour la belle Humaine et pour les petits Humains, mais aussi pour elle-même. Elle était certaine que les petits Humains ne voudraient plus la voir, la toucher, et que personne ne la croquerait plus...

Quelques jours passèrent et la petite Pomme perdait peu à peu la vie, à mesure que sa robe perdait de son éclat et sa chair de sa texture. Alors qu’elle se rabougrissait, elle ne saurait jamais qu’un bel Humaine viendrait à la rencontre des petits Humains qui lui raconteraient l’histoire de la belle Humaine et de la Pomme, et que le bel Humain se précipiterait au chevet de la belle Humaine pour l’embrasser et la sauver. Elle ne saurait jamais qu’ils s’aimeraient pour toujours, et qu’ils auraient beaucoup d’enfants, alors que sa vie à elle et celle de ses propres enfants touchaient à leur fin...
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Felix Culpa · il y a
Un conte merveilleux ! Quelle imagination que l'histoire se cette petite pomme qui veut croquer la vie à pleine dents ! Je m'abonne à votre page et je vous invite sur la mienne !
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Charlotte Cadorel · il y a
Merci beaucoup !
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Felix Culpa · il y a
Merci vous Charlotte pour cette belle lecture ! J'aime beaucoup votre plume ! D'ailleurs, je retourne me délecter de vos textes !
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Eric diokel Ngom · il y a
Quel plaisir de découvrir ta page
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Charlotte Cadorel · il y a
Merci beaucoup :)

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