Petite Musique De Nuit

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J'écris pour le fun  [+]

Image de Hiver 2017
Clara traversa le vaste salon, ouvrit la porte du bar et se servit un cognac qu'elle avala d'un trait. Certes, il n'était que neuf heures du matin mais Clara avait besoin de faire cesser le tremblement de ses mains. Maintenant, ça allait mieux. Elle se servit un second verre, rangea le cognac et, la gorge serrée comme si elle commettait un sacrilège, se saisit délicatement de la bouteille de bourbon personnelle de son cher et brillant époux. « Ce bon vieux Jack » , murmura-t-elle affectueusement à la bouteille d'alcool comme le faisait toujours son mari lorsqu’il se saisissait du flacon ambré.

Clara se rendit ensuite dans la cuisine où elle déposa la bouteille de bourbon, debout dans l'évier, avant d'en dévisser le bouchon. Puis, elle glissa la main dans le tiroir réservé aux épices et en ressortit un minuscule flacon de verre blanc empli d'un liquide aussi limpide que de l'eau. Le souffle court et la bouche sèche, elle ouvrit la fiole et en vida avec précaution le contenu dans la bouteille de bourbon. Inodore et sans saveur, on le lui avait juré. Enfin, « on » l'avait assuré à sa voyante, une brave femme serviable grâce à qui – et moyennant un « geste généreux » – elle avait pu obtenir ce... remède. « Ça » allait faire comme un infarctus...

Après avoir soigneusement essuyé la bouteille et l'avoir remise en bonne place dans le bar, Clara récupéra le petit flacon vidé de sa substance, se dirigea vers le hall et sortit. Le froid la transperça. Elle marcha d’un pas rapide vers le fond du parc et s'arrêta devant le plan d'eau. Il n'était pas complètement gelé. Une chance... Clara jeta la fiole au milieu des nénuphars. Soudain rassérénée par un étrange sentiment de « devoir accompli » Clara regagna la chaleur de la grosse maison où son cognac l'attendait.

***

Bertrand Leclerc engagea lentement le lourd coupé 560 SEC dans l'allée verglacée du parc. Dix-huit heures quarante. La nuit avait chassé depuis longtemps le jour morose de cette fin d’Octobre. Une nuit glaciale comme il n'en existe vraiment que dans le nord-est de la France. Une nuit dont l'obscurité se diluait dans un brouillard givrant qui laissait de verre le moindre végétal. Le thermomètre flirtait déjà avec les moins dix degrés centigrades et l'hiver, cette année encore, promettait d'être à la hauteur de sa réputation.

Bertrand Leclerc nota immédiatement l'absence de lumière dans la maison. Sa femme, Clara, ne quittait que très rarement la propriété et pourtant, pas la moindre fenêtre de la grosse demeure du XIXe siècle n'était éclairée. Pas même celle de l'office où Clara s'affairait habituellement à cette heure du début de soirée.

Le pinceau des phares de la Mercédès balaya la pénombre du garage, révélant l'arrière disgracieux de la petite Renault de Clara. Cette chère Clara...

Bertrand Leclerc avait rencontré Clara dix-sept ans auparavant lors d'une soirée organisée par l'entreprise dont il était, à l'époque, un jeune directeur commercial. Elle accompagnait son père, riche industriel et plus gros client de Bertrand. Entre eux, le courant était passé de suite, comme on dit. Un vrai coup de foudre, comme au cinéma. Mais les films ne durent jamais dix-sept ans. Bertrand, doué d'une énorme capacité de travail, était rentré dans la boite de « beau-papa » et était rapidement devenu le bras droit du « Big Boss ». Voyages, en France et à l'étranger, rendez-vous incessants, téléphone, e-mails, fax... Bertrand partait tôt le matin et rentrait tard le soir. Son temps était devenu son bien le plus précieux. Trop précieux pour qu'il puisse se permettre d'en consacrer la moindre parcelle à Clara. Et leur passion avait commencé à tourner à l'aigre. Au vinaigre. Clara s'était mise à lui vouer une sorte de haine larvée, aux vagues relents de culpabilité. Une haine muette et sourde, alimentée au jour le jour par ces petits riens qui transforment parfois de braves gens en assassins. Clara... De ce prénom qu'il trouvait si charmant au début, Bertrand ne retenait plus aujourd'hui que le fait qu'il était celui d'un personnage dans les bandes dessinées de Walt Disney. Une vache. Et encore, la Clara de Disney était amusante... Sa Clara à lui était devenue grasse et apathique, abrutie par l'alcool et les anxiolytiques. Le temps et l'ennui en avaient fait une pouffiasse de luxe !

Bertrand éteignit les phares, coupa le contact du gros V8 et sortit de la luxueuse voiture. Le vent glacial s'empara de lui, lui arrachant un gémissement. Il rentra le cou, courba le dos et se dirigea rapidement vers la haute bâtisse. La porte n'était pas verrouillée. Il entra et alluma le corridor. Le silence était total. Il resta un instant immobile :
— Clara ?
Rien. Il avança dans le long couloir, traversa le salon et la salle à manger d'un pas rapide et pénétra dans la cuisine. Vide.
— Clara ? appela-t-il à nouveau, la voix altérée par une inhabituelle tension.

Il rejoignit le corridor et emprunta l'escalier qui menait aux chambres du premier étage. Six chambres avec salles de bains. Celles des enfants qu'ils n'avaient jamais eus, celles des amis que « l'ambiance » avait depuis longtemps dissuadé de venir, la chambre de Clara, et la sienne vu qu'ils ne dormaient plus ensemble depuis longtemps.

Bertrand frappa discrètement à la porte de la chambre de sa femme et ce geste pourtant habituel lui parut incongru. Pas de réponse. Il entrebâilla la porte lentement, comme si la pénombre cachait un monstre prêt à bondir, mais n'alluma pas. Il s'avança vers le lit de sa femme où il distinguait une vague forme allongée. Dans la faible lueur dispensée par le couloir, il se pencha au dessus du lit :
— Clara ? murmura-t-il.

Il alluma la lampe de chevet. Clara semblait dormir. Elle était habillée. Bertrand s'assit avec précaution sur le rebord du lit et posa la main sur le bras nu de sa femme. Nu et froid. Il comprit instantanément qu'elle était morte. Bel et bien morte.
Bertrand appela la police.

***

Le lendemain après-midi, le commissaire Constantini, qui la veille avait procédé aux premières constatations, lui fit une courte visite. L'autopsie pratiquée sur la dépouille de sa femme révélait que celle-ci avait succombé à une absorption massive de barbituriques. Le labo en avait d'ailleurs décelé des traces au fond du verre posé sur la table de nuit, mélangés à du whisky. On avait également retrouvé un flacon vide correspondant dans la poubelle de la cuisine. Ce qui venait corroborer la première hypothèse du policier: le suicide de Madame Leclerc. Une rapide enquête de voisinage la décrivait comme une femme triste et renfermée. Dépressive même, qui errait parfois, ivre, dans le parc en marmonnant Dieu sait quoi, insultant à l'occasion les rares promeneurs qui passaient devant la propriété. Pour Constantini, ça ne faisait pas de doute :
— Seule depuis le matin dans cette grande maison, comme tous les jours, et probablement déprimée par la perspective d'une nouvelle longue journée de solitude, votre femme, dans une dernière crise de désespoir, s'est « mitonné », pardonnez-moi l'expression Monsieur Leclerc, un cocktail à sa façon dont elle savait qu'il lui serait fatal. Elle s'est ensuite rendue dans sa chambre avec son verre, l'a bu, s'est allongée sur son lit... Il devait être aux alentours de treize heures.

Bertrand Leclerc se laissa tomber dans un large fauteuil de cuir et prit sa tête entre ses mains, abattu.
— Je suis désolé, lâcha sobrement Constantini en se dirigeant vers la sortie...
Leclerc ne répondit rien. Assis, il écouta décroître le bruit de la voiture du commissaire, prostré.

Plus tard, il sembla sortir soudain de sa torpeur. Il se leva, appuya sur la touche « on » de sa chaîne hifi et posa sur la platine-laser la « Petite musique de nuit », sérénade en sol majeur de W. A. Mozart. Puis, il se dirigea tranquillement vers le bar d'où il tira « ce bon vieux Jack », s'en servit un double qui en valait bien trois et s'installa confortablement dans le vaste canapé en buffle, face aux flammes dansantes de la cheminée.

Ainsi « ça » avait marché, pensa-t-il. Un retour impromptu à la maison vers midi, un « Chérie, j'ai réussi à me libérer pour deux petites heures, juste le temps de déjeuner ensemble. Il y a si longtemps... Je nous sers l'apéritif ! » Il avait entrevu la fugace lueur de joie dans les yeux de Clara, et comme une infinie tristesse aussi. Un verre de Sauternes pour lui, et pour elle, un bon scotch bien tassé. Bien tassé et surtout agrémenté d'une bonne mesure de ses calmants préférés. Elle n'avait pas tardé à se sentir « si fatiguée ». Il l'avait accompagnée dans sa chambre « allonge-toi cinq minutes, ça va aller mieux ma Chérie » et il était reparti, presqu'en retard, pour un important déjeuner d'affaire en espérant que « ça » marcherait. Et « ça » avait marché !

Sourire aux lèvres, le coeur léger et l'optimisme en béton armé, Bertrand Leclerc leva son verre :
— À ta santé, Clara !
Et le vida cul-sec.

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Sylvie Pavy · il y a
La guerre des four roses ^^
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Murmure Ordinaire · il y a
Pas mal ficelé. Amusant. Je voudrais savoir à quel moment exactement dans l'après midi Clara empoisonne le scotch.
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B. Nardog · il y a
Au début, dès le deuxième paragraphe. Et il s'agit de Bourbon. ;))
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Granydu57 · il y a
J'aime, sans commentaires, et encore bravo pour ces idées d'écriture.
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B. Nardog · il y a
Merci Granydu57 :)
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Jean-Jacques Michelet · il y a
c'est autre chose qu'une vieille Volvo ;);); ! My vote !
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B. Nardog · il y a
Quoi qu'une vieille Volvo 122 S Amazon... Merci (à retardement, j'étais absent...)
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Utilisateur désactivé · il y a
Jolie construction.
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B. Nardog · il y a
Merci Lacarpe !
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B. Nardog · il y a
Légèrement "à la bourre", certes, mais je ne passe que rarement, hélas.
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Geny Montel · il y a
Du suspense, une belle écriture, un régal !
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B. Nardog · il y a
Merci à retardement pour vous aussi Geny mais je suis très rarement là.
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Elsa · il y a
Je vous lis avec plaisir cher ami, mon passage fut bref dans cet autre galaxie, je ne m'y sentais point à mon aise....vous êtes talentueux...Cordialement Elsa
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Francine Lambert · il y a
Un vrai plaisir de lecture ! Merci pour ce moment et je regrette sincèrement de ne pas pouvoir voter . . . Je vous propose cependant de découvrir ma première nouvelle : "Majeure"
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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec plaisir votre nouvelle, Nardog ! Elle aurait amplement mérité la finale !
Vous avez voté pour mon verglas. Lui donnerez-vous un nouveau coup de pouce ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas Merci d'avance !

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