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Petite histoire de Saint-Valentin

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Melifos

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Henriette avait rencontré Henri à la boulangerie.
Ce petit bout de femme avait des habitudes bien réglées : tous les matins, elle prenait le bus en bas de chez elle, à Durtol, à 6h57. Il la déposait à Chamalières, en centre-ville, juste devant « La baguette d’or », entre 7h15 et 7h30. Cela lui laissait donc au moins une demi-heure pour prendre son petit déjeuner dans la partie salon de thé de la boulangerie. Elle se délectait d’un thé à la bergamote et d’un croissant en regardant par la vitrine l’animation de la rue. C’était une femme sans malice, son plus grand secret était finalement cet arrêt chez le concurrent de ses patrons. Mais elle ne se serait pas vue déjeunant devant eux, et puis, comble du vice, elle préférait nettement les croissants de « la baguette d’or » !
Elle avait bien un deuxième secret, mais ça, personne ne le saurait jamais. Jamais !
Ce jour-là, c’était la Saint-Valentin. Ça ne changeait pas grand-chose pour elle, à vrai dire, elle était seule depuis bien longtemps, et bien aise de l’être. Le temps était passé où elle ressentait encore de la jalousie à la vue des couples, de l’envie en contemplant les vitrines ou en lisant les magazines. Elle avait passé cette période-là, ainsi que la suivante, celle où elle maugréait sans arrêt « Pfff ! De toute façon c’est purement commercial ! ».
Maintenant, elle était sereine, mi-résignée, mi-déterminée à être seule. Après tout, elle avait ses deux chiens, et avec eux son secret n’avait pas d’importance.
A 7h42, on entendit un long crissement de freins et des jappements apeurés. Henriette aperçut un homme se faisant heurter par une voiture. Il tenait quelque chose dans ses bras. Elle se précipita hors de la boutique, suivant la boulangère et Mme Mercelet, une cliente régulière.
La voiture démarra en trombe, laissant l’homme couché sur la chaussée, tenant un petit chien entre ses bras. Il le tenait d’ailleurs bizarrement, plutôt avec ses coudes qu’avec ses mains. Le petit chien avait cessé de japper, il restait dans les bras protecteurs, tremblant un peu.
« Mon pauvre monsieur, vous vous êtes fait mal ?
- J’ai tout vu ! , brailla la voix criarde de Mme Mercelet. C’est le jeune, là, dans l’auto rouge, il a failli foncer sur ce chiot, et Monsieur a couru pour l’attraper, et il l’a sauvé ! Mais l’autre lui est rentré dedans ! Il n’y a plus de jeunesse, c’est un monde, ça, madame...
- Je suis médecin, l’interrompit un passant. Monsieur, vous m’entendez ? »
Le petit monsieur se releva doucement, en prenant bien soin de ne pas effaroucher le chien. Il regarda autour de lui, un peu étonné de ce rassemblement autour de lui.
Il s’éclaircit la voix et dit tout doucement, comme s’il avait peur de déranger :
« Merci, mais ça va, je vous assure ! J’ai juste été heurté, mais je n’ai rien de cassé, je n’ai pas mal ! »
Comme le médecin insistait pour l’examiner, Mme Rosa, la boulangère, prit les choses en main :
« Venez donc à l’intérieur, je vous offrirai un café, un thé, ou ce que vous voulez, et puis vous mangerez un peu. On donnera aussi à boire et à manger au chien, et puis le médecin pourra vous examiner rapidement. »
La proposition fut acceptée.
Henriette suivit le mouvement vers la boulangerie et se rassit à sa table. Le médecin palpa rapidement l’homme, qui avait dit se nommer Henri Delfort. Il repartit en confirmant que tout allait bien, et Henri commanda un thé glacé, et un croissant pour le chiot. Henriette se dit in petto qu’elle n’aurait jamais pris ça, après un choc et par le temps polaire qu’il faisait ces jours-ci. Henri s’était installé à la table voisine, et le chien, après s’être jeté voracement sur la nourriture, vint auprès d’Henriette réclamer quelques miettes supplémentaires. Elle remarqua que le monsieur gardait en permanence les mains plaquées sur son verre. Vraiment insensible au froid, celui-là !
Le chiot fut le prétexte à leur début de conversation. Henri lui confia qu’il aimerait bien le garder puisqu’il avait l’air abandonné, mais il n’en avait jamais eu, et Henriette en bonne experte lui prodigua généreusement ses conseils.
S’apercevant qu’elle allait être en retard, elle prit congé et informa Henri que s’il avait besoin d’aide, elle était là tous les matins.
C’est ainsi qu’Henri prit l’habitude de venir tous les jours à la boulangerie (il travaillait à la boucherie qui se trouvait quelques rues plus loin).
Madame Rosa, attendrie, était très fière d’avoir assisté au début de cette idylle de l’âge mûr, comme elle disait.
Bientôt, ils se virent également en-dehors. « En-dehors » était d’ailleurs le mot, car quel que fût le but de la sortie, elle avait le plus souvent lieu en extérieur, ou dans des endroits peu chauffés. Henriette trouvait cela assez inconfortable, mais elle en était venue à confirmer son impression : Henri ne supportait pas la chaleur.
Au printemps de l’année suivante se posa la question de l’évolution de leur relation. Henriette s’inquiétait : ils n’avaient eu que de furtives étreintes, toujours à l’extérieur, il ne venait jamais chez elle. Elle n’était passée chez lui que quelques fois, avec ses chiens, pour venir le chercher pour une promenade commune, et bien que n’étant pas particulièrement frileuse, elle avait trouvé son appartement vraiment glacial. Un matin, à la boulangerie (où ils se retrouvaient toujours quotidiennement), elle aborda franchement la question. Il parut gêné, et bafouilla qu’il savait que la question se poserait tôt ou tard. Il ajouta qu’il n’avait jamais été aussi heureux que lorsqu’ils étaient ensemble, mais que toute relation lui était interdite.
Interdite, ce fut Henriette qui le resta ! Voyant son air blessé, il lui proposa de passer chez lui le soir même.
« Je vous dirai tout, et vous jugerez... », conclut-il.

Henriette se tient sur le pas de la porte, hésitante.
Elle brûle d’envie de connaître le fin mot de l’histoire, mais...
« Tu as la trouille, ma fille. Tout simplement la trouille... » se morigène-t-elle tout bas.
Mais comme le disait sa vieille maman, « la vie n’est pas un lit de roses, et il faut accepter les épreuves qui nous sont envoyées ». Henriette avait toujours vécu selon ce précepte, et elle avait toujours fait front.
« Ne te dégonfle pas ! » pensa-t-elle avec un sursaut de fierté, en pressant la sonnette.
Henri a encore monté la climatisation. Lorsqu’Henriette entre, il n’est pas très à l’aise, il parle pour ne rien dire, pour meubler...jusqu’à ce qu’elle l’interrompe et exige sa confession. Il prend alors une grande inspiration, puis se lance. Et son récit est bien le plus étrange qu’Henriette n’ait jamais entendu...
« Voilà Henriette. Ce que j’ai à dire n’est pas aisé, et je serai bref. Je souffre en quelque sorte d’une forme de handicap. Cela s’est déclaré lorsque j’étais enfant, et mes parents m’ont fait voir un paquet de médecins, généralistes, spécialistes, psys...personne n’a jamais pu expliquer cela.
- Mais enfin, Henri, qu’avez-vous donc en fin de compte ? Serait-ce un problème avec la chaleur ? Vous n’avez rien qui semble clocher chez vous, à part ça ! Ou bien êtes-vous gravement malade ? Dites-moi tout, cher Henri, je vous en prie, je ne peux plus attendre comme ça !
- Très bien. Voilà Henriette, j’ai des mains de beurre. »
Henriette en reste pantoise. Elle s’attendait si peu à une réponse de ce genre !
Perplexe, elle répond néanmoins :
« Eh bien soit, vous êtes maladroit... et alors ? Beaucoup de gens le sont, et puis je ne vous ai jamais vu faire tomber quoi que ce soit ? Je ne comprends pas ? »
Henri la reprend d’un air triste :
« Hélas, chez moi ce n’est pas une simple expression : j’ai, au sens littéral, des mains de beurre. Depuis mes quatre ans, je sécrète par les mains une substance dont la composition a été étudiée : c’est littéralement du beurre. Du vrai beurre ! Une fois lorsque j’avais cinq ou six ans, je suis resté près du feu dans notre maison de campagne, et mes mains se sont alors mises à fondre ! Evidemment dès qu’il fait froid elles se reforment, mais cela signifie que je ne peux rien tenir fermement lorsque la température est trop forte. Pendant l’été nous nous sommes un peu moins vus, rappelez-vous : je restais chez moi un maximum. Pour les sorties j’ai des gants réfrigérés, mais on a l’air bête avec des gants en été, et puis ça ne dure que quelques heures... »
Henriette se remémore alors leurs sorties estivales : elle avait effectivement trouvé étrange que quelqu’un qui craignait la chaleur porte des gants, mais elle avait été élevée dans l’idée que le tact était la valeur suprême. Aussi n’aurait-elle jamais osé poser une question aussi directe.
Après un instant de réflexion, elle se lance.
« Henri, je pensais réussir à vous le cacher, mais votre franchise mérite ma sincérité. Moi aussi j’ai un problème. U peu du même ordre, mais plus facile à gérer... »
Henri est abasourdi. Son aveu n’a pas l’air de perturber Henriette, et de surcroît elle aurait également un défaut ? Sa Henriette ?
« Je suis d’autant plus honteuse de vous l’avoir caché que vous avez eu le courage de tout me dire. Alors, voilà... J’ai des yeux derrière la tête...ne me regardez pas comme ça, Henri, moi aussi c’est au sens littéral... C’est pourquoi je ne vais jamais chez le coiffeur, je coupe moi-même. Mes parents étaient plutôt du genre résignés, ils m’ont donc simplement expliqué qu’il ne fallait pas en parler, et éviter de m’en servir... même si entre nous, ça m’est parfois bien utile en voiture !
- Henriette, j’ai tellement envie d’être avec vous ! Pensez-vous que cela soit possible ?
- Nous pouvons toujours essayer... »

Quelques mois plus tard, Madame Rosa a pris sa retraite. Henriette a pu racheter la boutique qu’elle aimait tant, avec l’aide d’Henri qui possédait un petit capital. Quant à lui, il a laissé son travail de boucher. Il ne regrette pas la chambre froide qui lui permettait de dissimuler son handicap. Maintenant, il aide Henriette à la boulangerie, et ils font de grosses économies : elle a l’œil à tout, et jamais un croissant au beurre « fait de ses propres mains » n’aura aussi bien porté son nom...
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