Petite graine

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

C’est au début de l’automne que tout a commencé.
Je me souviens, les feuilles fripées s’auréolaient de roux et sous mes pas insouciants les châtaignes se délestaient de leurs bogues d’oursins. Le soleil, épuisé d’avoir brûlé les corps en sueur et les cœurs assoiffés d’amour, s’accordait son annuelle trêve. Il abandonnait sa robe d’or pour un halo plus clair et chaque soir avançait l’heure de son coucher.
Ma grand-mère aussi fatiguait. Je l’avais toujours connue droite, âpre à la tâche comme tous ses ancêtres avant elle. Elle me racontait qu’aux temps anciens elle servait la soupe aux hommes avant d’avaler la sienne, debout près de l’âtre. Elle en conservait un maintien austère, un peu rigide, aux antipodes de son âme douce.
Ce matin-là, la maigre carcasse de Mamé s’est pliée en deux, bras en croix sur sa poitrine desséchée. Elle ficelait un fagot de petit bois en prévision de la fraîcheur annoncée, les hirondelles s’apprêtaient pour le grand voyage. Les derniers rayons chauffaient ses os rouillés, elle tricotait les brindilles d’osier dans un point connu d’elle seule. J’ai vu son corps frêle s’affaisser. On sonnait le glas de mon enfance.
Ma grand-mère, c’était mon seul bien, mon unique famille, la mort brutale de mes parents, une tragédie célèbre alentour. Un accident de labour comme on n’en voit jamais, mon père enseveli sous le poids de son cheval tombé d’épuisement, le cœur de ma mère figé dans l’effort de vouloir soulever son homme. Trop de labeur et de lassitude pour ces corps malmenés depuis la nuit des temps. Générations de misère aux destins éphémères.
Mamé avait ainsi hérité de la petite maison d’en haut, un palais au regard de la masure qu’elle partageait avec son maigre troupeau de chèvres étiques. Pour le même prix on lui léguait un nourrisson emmêlé de langes sales, elle me cala sous son aile tiède et moelleuse comme la crème du lait.
Une bâtisse de pierre au milieu des prés à perte de vue, au loin les contreforts ourlés de guipure violine. Une vache, les volailles qu’on aurait comptées sur les doigts de la main, et un chétif potager assuraient notre ordinaire, nous n’étions pas voraces.
Il arrivait alors un colporteur venu troquer le superflu et je voyais ma grand-mère entamer d’étranges tractations avec cet homme râblé et bourru qui m’effrayait un peu. Embusqué derrière le puits, fasciné par sa hotte magique, apeuré par la force qui se dégageait de ses membres courts et musclés.
Je poussais comme une herbe folle, fréquentant l’école en de rares heures entrecoupées de longs mois à courir la campagne. J’aidais un peu mon aïeule et folâtrais beaucoup - De la mauvaise graine —, murmurait un voisinage dispersé dans le lointain. Ma grand-mère faisait fi des ragots, j’étais son rayon de lumière, son petit-fils pour la vie, elle me drapait d’un amour inconditionnel, diamant brut dépouillé des scories de la médisance.
Elle allait son chemin malgré les élancements dans ses reins, sa poitrine brûlante, ses fièvres et ses humeurs, et les potions de simples qu’elle mitonnait sans grands effets. L’ouvrage en attente nous narguait, il fallait traire la Marguerite pour bâillonner ses déchirants meuglements, nourrir les poules affolées à l’idée d’une diète, puiser l’eau d’un seau chaque jour plus pesant. En grandissant, je faisais ma part, mais la sienne restait de taille.
L’hiver avait figé la nature, une sorte d’hypnose qui allait durer de longs mois. On ne distinguait que du blanc à l’horizon, parfois quelques touches de gris noyées dans la brume, sinistres dégradés aux allures d’ardoise. Le silence étouffait les cris des bêtes affamées, mais on les savait près de nous. Le loup rôdait, à l’affût d’une pitance pour sa progéniture, et le renard efflanqué, quand ce n’étaient ces gros chats aux oreilles pointues autant que les dents.
Le médecin finit par poser sa sacoche sur notre table branlante. Avec sa carriole armée de bois, renforcée de fer, l’homme aguerri, bâti pour affronter les intempéries, avait réussi sa traversée, vallons enneigés, plaines givrées. Il visitait celui qui allait naître s’il ne braillait déjà, réconfortant cet autre sur le départ. Parfois il croisait le curé, un bref salut et chacun sa route, l’un soignant les corps, l’autre sauvant les âmes, dans un même élan de fraternité.
Il ausculta ma grand-mère, posant les questions d’usage tandis qu’il écoutait les secrets de son corps décharné à travers un linge propre, elle lui répondait dans un sabir étranger, elle devait parler de moi, de mon avenir incertain. Il hochait la tête, déjà tourné vers d’autres miséreux à soulager, avant d’avaler en grimaçant une tisane adoucie de miel.
Le mal était sournois, de ceux qu’on a peur de nommer. Le docteur n’en dit pas davantage, prescrivant le repos en se signant. Dans un geste paternel, il serra mon bras à deux reprises, je compris que j’étais devenu un homme. J’avais quatorze ans.
Alors commença la longue attente. Je m’efforçais d’assurer l’essentiel, nourrissant la maisonnée, y compris les bêtes qui faisaient partie de nous, lavant les chairs molles et le linge souillé, chauffant la pièce au lit clos et le cœur ralenti de la vieille femme. Les jeux abandonnés à jamais. Elle ne se levait plus. La nuit je la veillais, étendu sur un matelas jeté à ses côtés. Mon jeune âge m’embarquait dans un profond néant d’où j’émergeais à peine pour écouter une quinte de toux rauque, relever un oreiller ou vider un pot.
Emprisonné dans un épais brouillard, il m’arrivait de distinguer une ombre, je m’imaginais la proie de démons malins, effrayé à l’idée de la mort frôlée alors que je venais de naître, le décès brutal de mes parents marqué au fer rouge sur ma peau trop tendre. Le spectre diaphane filait à travers la pièce, la porte s’entrouvrait en grinçant et le fantôme de retour après une seconde, peut-être deux, le temps de la nuit est si flexible. Et je sombrais à nouveau. Chaque soir je m’efforçais de rester éveillé, avide de soulever le mystère, et chaque soir je plongeais dans les limbes, percevant les contours floutés de l’ombre dansante et le cliquetis métallique de la porte. Une implacable danse macabre et je me levais le matin plein de mes doutes.
Le printemps amollit le manteau neigeux. Un beau jour le premier brin d’herbe trancha sur tout ce blanc. À Mamé je contais l’azur du ciel dégagé de sa ouate et la neige alanguie qui détrempe les prairies de vastes flaques fangeuses, la mélopée du rossignol enivré de beauté et la cascade bruissant au premier rayon de vie.
Elle m’écoutait, ou bien faisait-elle semblant. Son regard délavé distinguait à peine mon visage rosi de printemps. Elle mâchouillait du silence dans un souffle devenu acide et pour toute nourriture acceptait le breuvage tiède que je lui versais goutte à goutte, essuyant les rigoles le long de ses rides grises.
La faucheuse faisait son œuvre, elle distillait le venin dans chaque veinule du corps exsangue. Le corps de ma Mamé. Et déjà son âme voguait vers l’au-delà, prenant soin de s’éloigner du Styx des enfers, elle méritait le meilleur.
Son souffle se fit plus court. J’allais devenir orphelin pour la deuxième fois de ma courte vie. Il est des destins plus âpres que d’autres, je me préparais au mien depuis longtemps.
C’est un parfum douceâtre qui me tira de mes rêves, un maelstrom de fragrances sucrées et de senteurs délicates s’infiltrait de sous la porte. Je crus à une nouvelle facétie de mon imagination, mes sens en émoi s’éveillaient au gré de mes narines frémissantes. Le monde devenu suave comme les biscuits à la cannelle que Mamé confectionnait les grands jours.
Je m’extirpai de mon grabat, hésitant et incrédule. Le soleil irradiait le fenestron, une chaude lumière ambrée tapissait les murs crépis d’or.
Embué de sommeil, j’ouvris la porte.
Sur le paradis.
Annonçant la fin d’un éphémère printemps, un elfe avait tissé au cours de la nuit un épais tapis de fleurs, les edelweiss descendus des hauts sommets pour m’accueillir. Les gentianes indigo rivalisaient de camaïeu avec les asters étoilés de mauve, les boules de géraniums cirés de carmin se jouaient des discrètes ancolies blotties à l’ombre du grand chêne, les guirlandes de clématites lovées sous les églantines dans une folle farandole. Les abeilles, prises de vertiges devant cette manne, offraient un incessant ballet de grâce et poésie mêlées. Moi aussi j’entrais dans une sorte de transe.
Une féerie. La nature enrubannée pour marier l’allégresse à la félicité. Une noce d’amour éternel.
Je revis alors Mamé palabrant avec le colporteur tandis qu’il lui vendait ses graines en devenir. Quand je l’imaginais au repos, elle plantait et ensemençait nuitamment, dessinait les contours d’un chatoyant tableau auréolé d’arc-en-ciel, une aquarelle pour dire la beauté du monde et son amour pour moi. Une palette aux mille nuances de la vie. Une offrande.
Sa façon de me dire adieu.
Elle s’éteignit au premier jour de l’été.

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Mathieu Kissa · il y a
C'est un très beau texte ! Bravo !
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Dominique Alzerat · il y a
J'ai adoré les decors changeants de cette tranche de vie qui recouvrent la misère d'une dentelle de beauté.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Dominique, pour ce sympathique commentaire !
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Daniel Glacis · il y a
Touchant récit parfaitement écrit, Chantal, dans une ambiance tendre ! Beau vendredi à toi ! Daniel.
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Jo Kummer · il y a
Un gros j'aime, pour une petite graine!
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Constance Delange · il y a
une magnifique aquarelle qui suscite une émotion profonde et intense
Bravo

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Joëlle Brethes · il y a
Que d'émotion à la lecture de ce beau texte empreint d'amour...
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Joelle !
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Virginie Ronteix · il y a
Doux et agréable texte, comme une tisane au miel, un peu nostalgique, émouvant parfum de l'enfance qui meurt. Un beau moment. Un peu de ma grand-mère aussi... 💟
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A. Nardop · il y a
Un texte poétique et une belle écriture. Un grand plaisir.
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Ode Colin · il y a
joliment écrit et avec de l'émotions dans les lignes :-)
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Fleur A. · il y a
C est les larmes aux yeux que je termine cette sublime histoire
Merci!

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