Petite bonne

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Ce matin, sur les hauteurs encore gelées d’Aroumd, le soleil est majestueux, chaud et réconfortant. Le ciel céruléen, sur lequel glissent d’épais nuages cotonneux, est en parfait contraste avec les monts ocres qui tentent désespérément de retenir une écume impalpable. La vue qui s’étend autour de la petite Rita est époustouflante, vertigineuse. Le mont Toubkal lui fait face avec ses neiges persistantes. La fillette avait toujours aimé se lever à l’aube pour venir le contempler. Elle reste là, un moment, à écouter les complaintes du vent tandis qu’il pousse son lourd chargement duveteux.

Rita pose ensuite son regard plus bas, là où se trouve son petit village. Elle se rappelle les beaux jours passés à courir le long des flans de ces hautes altitudes. Elle sourit aux souvenirs qu’elle avait mis dans un coin de sa tête et auxquels elle n’avait plus songé depuis son retour soudain. Ses rires sont encore imprégnés dans cet endroit. Ses joies et ses insouciances, aussi, semblent se cacher de manière espiègle derrière chacun de ces gros rochers.

Elle en avait passé du temps ici, à jouer avec les autres enfants de la bourgade. Elle se revoit debout sur le tronc du figuier à l’échine voûtée, et d'où elle dominait l’horizon de ce royaume suspendu. Son repaire, comme elle se plaisait à le dire. Ses camarades l’avaient confortée, malgré elle, dans un sentiment d’indispensabilité; car en plus de beaucoup l’apprécier, ils se sentaient en sécurité en sa présence. Chaque sortie éloignée pour ramasser le bois qui servirait aux fourneaux, Rita passait en tête, son rôle de sentinelle bien à l’esprit. Il fallait dire que son habileté à manier la fronde et le lance pierres était hors normes. 

Enfin, soupire la jeune fille avec une profonde tristesse, tout cela c’était avant...

Avant son grand départ pour la ville. Ce lieu mystérieux dont elle avait entendu parler tant de fois. Ne sachant si ce n’était à cause du point de vue romancé des rapporteurs, mais l’intérêt de la fillette fût piqué. Elle se surprenait à rêver d’endroits illustres, comme Jameh El Fanaa, les palais ou encore la Médina. Ces lieux pouvaient paraître inaccessibles pour une petite montagnarde illettrée d’une dizaine d’années, mais Rita s’était mise en tête de les visiter un jour. elle voulait se lever à l’aube ailleurs et entendre ce que le vent racontait loin de ses montagnes aux couleurs brûlées.

Quoi qu’il en fût et du haut de ces 3300 matins, Rita avait tenté sa chance quand elle vint à elle. Elle avait quitté son vertigineux cailloux natal pour aller travailler en ville. Un Samsar, une espèce d’intermédiaire, s’était présenté chez eux au début du printemps, à la recherche d’une domestique. Une famille aisée de la ville l’avait mandaté : l’employée devait être jeune pour mieux prendre le pli.

Rita avait accepté, portant en cette occasion, de grand espoirs. Car en plus d’un petit salaire providentiel, les gens chez qui elle allait œuvrer, étaient prêt à la scolariser. Tout un chamboulement dans son monde simple.

Elle allait être la première fille de sa famille et peut-être même du village à accéder à l’éducation. Elle avait tant envié les garçons de son âge, qui avaient l’autorisation de descendre à pied la montagne pour rejoindre la petite madrassa en contrebas. 
Rita s’était imaginée revenir durant ses congés, la tête pleine de savoirs qu’elle enseignerait aux siens. elle aurait voulu leur apprendre à écrire, à communiquer à l’aide de ces signes curieux que l’on étire sur des planches et du papier.

Le jour de son départ et comme elle le faisait toujours, elle s’était rendue au sommet de son djebel pour y écouter le son du zéphyr. Puis Rita avait quitté les siens avec enthousiasme. Pas qu’elle n’eut pas envie de pleurer en voyant sa mère les yeux rougis de chagrin et ses sœurs en larmes. Mais la petite avait voulu leur donner du courage dans cette séparation, en se montrant vaillante et déterminée.

Le pickup était déjà bien loin de la maison, quand Rita se retourna une dernière fois vers la modeste construction en terre et en paille, crevassée par les intempéries. Son cœur, à cet instant, s’était serré affreusement. La douleur de ce petit cœur, d’habitude si insouciant, fut telle, qu’elle porta sa main à sa poitrine. Quand vous reverrais-je ? S’était intérieurement demandé la fillette avant d’essuyer ses yeux humides. L’homme en charge de l’amener chez ses employeurs avait remarqué ses larmes silencieuses et son menton tremblant. Et pour l’encourager, il lui rappela que la nouvelle vie qui l’attendait allait assurément être meilleure que celle qu’elle avait eu jusque-là. Tu verras, lui avait-il dit, tu vivras dans une grande maison où tu seras traitée comme un membre à part de la famille.  

Elle avait cru ces paroles avec cette simplicité qui est propre aux gens honnêtes et loyaux. Cela n’avait en rien atténué sa douleur mais l'enfant avait pris sur elle et fit bonne figure.

Rita arriva, bientôt, devant la grande maison où elle allait servir. Les choses se concrétisèrent quand la maîtresse des lieux lui fit la visite. La fillette n’allait pas chômer dans ce vaste espace cossu. Même si au début elle se sentit submergée par l’ampleur de la tâche, elle se ressaisit. Après tout, elle venait d’une terre robuste qui résistait aussi bien à la rigueur de l’hiver qu’à l’embrasement du soleil estival. Et puis ses heures de ménages allaient vite être récompensées, par son inscription à l’école.

Les journées s’étaient succédées lentement dans la grande ville rouge. Rita avait pris du service au sein de la famille qui l’employait : elle récurait, lavait, serpillait et faisait à manger. Corvéable à souhait et ne se rebiffant jamais, même quand elle était injustement prise à partie par la maîtresse des lieux. La jeune téméraire éprise d'équité et de justice, qu'elle était, se confondait platement en excuses. "L’école est pour bientôt, s’encourageait-elle."

On ne peut pas t’y inscrire en cours d’année ! L’avait disputé sa patronne alors qu'elle lui avait demandé une seconde fois, tu iras en septembre ! La petite n’avait rien trouvé à répondre à Lalla, titre honorifique par lequel elle devait appeler cette dame de caste supérieure, la disqualifiant définitivement en tant que « membre à part entière de cette famille ».
Forte d’un optimisme inébranlable, elle se dit que le temps allait vite passer et que septembre serait là bientôt.

Les traitements misérables dont l’accablaient ces grandes gens, avaient consumé Rita presque à son insu. Ses frêles mains n’avaient plus rien de celle d’une enfant. Les crevasses et les callosités en avaient altéré l’aspect à force d’avoir frotté. Son corps de plus en plus menu, portait les stigmates d’une autorité arbitraire, tandis que son franc sourire s’était étiolé en même temps que les jours. En dépit de sa nouvelle et éreintante vie, la fillette s’accrochait. Son courage tenait tête à la fatalité et le zelij froid et dur qui lui servait de lit ne réussissait pas à entraver ses rêves et ses espoirs. Après tout, Rita descendait d’une montagne solide et fière qui avait résisté aux neiges impitoyables et aux pluies déferlantes.

Un nombre incalculable de matins avait peint ses couleurs dans le ciel, au-dessus de la ville rouge. puis l’été avait fini par arriver avec son lot de tâches à accomplir. On avait refusé à la petite bonne une visite dans sa famille, prétextant que c’était la période où Lalla avait le plus besoin d’elle : les enfants qui étaient en vacances, exigeaient une attention de tous les instants, même s’ils étaient plus âgés que Rita. Cette dernière s’était hâtée tous les jours, et entre deux corvées, aux sollicitations de ses petits maîtres, un verre d’eau ou une collation à la main. La fillette avait été témoin de magnifiques scènes de vie de famille, tandis qu’elle attendait inexorablement le début de son bonheur à elle : septembre et ses promesses.

A la fin des vacances, il ne restait de la fillette plus que son ombre. Son corps s’était transformé de la plus pitoyable des manières. Elle était devenue chétive et morne. Sa mère qui l’avait faite, ne l’aurait sûrement pas reconnu en la voyant à cet instant. Sa mère... elle y avait pensé chaque jour depuis son arrivée. Elle en rêvait aussi, surtout dernièrement. Elle pouvait presque sentir la chaleur de ses bras qui l’enlaçaient, apaisant son cœur et son corps meurtri.

Tout comme elle, les espoirs de Rita avaient mué. Ils s’étaient épaissis, en se nourrissant de son désarroi et de son impuissance. Désormais, elle ne voulait plus se contenter d'accéder aux lettres, elle s’était donnée pour mission d’atteindre un autre sommet que celui de sa montagne. Elle voulait se rendre là où les lois étaient écrites. Elle aspirait à changer la face de ce monde. Elle voulait protéger les enfants comme elle des abus de ces petits puissants sans noblesse. Rappeler au monde que ce qui faisait la grandeur d’un être, c’était son cœur, et non sa fortune. Elle était comme ça Rita. Les coups lui avaient peut-être fait courber l’échine mais pas la tête. Cette dernière avait été trop proche du ciel majestueux pour se laisser entraver.

La rentrée si attendue était arrivée. Les écoliers s’étaient préparés depuis la veille à cet événement. Des vêtements neufs trônaient aux bords des lits, les cartables remplis de fournitures attendaient ce jour important. Les chérubins s’étaient couchés tôt malgré leur excitation, et rêvaient déjà à leur nouvelle classe, à leurs camarades... Ces enfants étaient chanceux sans le savoir. Ils se contentaient de vivre cet événement si normal, loin de se douter que d’autres auraient tout donné pour avoir cette même opportunité.

Cette nuit là, Rita aussi avait les paupières closes. elle semblait plongée dans de profonds songes. elle paraissait paisible, presque reposée. Elle avait attendu ce moment de tout son cœur : ce mois de septembre et cette rentrée. Pourtant demain, elle ne prendra pas le chemin de l’école. Non, elle, elle retournera au sommet de sa montagne, auprès des siens et de leur chaleur généreuse. Il faisait à présent bien trop froid pour elle dans cette demeure austère. Et le mince drap immaculée qui recouvrait son petit corps inanimé, ne réussissait pas à la réchauffer. Elle avait demandé une fois de trop à Lalla de la laisser aller à l'école.


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Damoclès · il y a
Rita aurait dû garder sa fronde avec elle. Dans l'état d'esprit, je veux dire.
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Mohamed Laïd Athmani · il y a
Je viens de vous découvrir.
J'ai aimé et je me suis abonné.
C'est un écrit plein d'émotion qui rend compte d'une grande capacité d'observation et d'expression.
Je vous invite à lire; "" DIGOINAISES CORPS ET ÂMES""

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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre lecture, et c'est avec plaisir que je réponds à l'invitation ^^
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M BLOT · il y a
Vous avez un talent certain de nous faire vibrer au file des émotions que vous écrivez et nous envoyez ! Bravo Sisi, on bel Instant à vous lire. Bonne soirée à vous.
Si la poésie vous dit . Le songe vous emmène aussi .

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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre lecture et je serais ravie de passer vous lire.
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De margotin · il y a
Très bon moment de lecture. Je vous invite à découvrir Nilie sur ma page. Merci beaucoup
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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre passage et pour votre lecture, je vais de ce pas vous découvrir ^^
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Daniel Nallade · il y a
Un bon moment de lecture !
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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre lecture ^^
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jusyfa *** Julien · il y a
Excellent ! L'émotion coule de votre plume avec bonheur, bravo ! Je m'abonne à votre page, à bientôt.
Julien.
Pour son dernier jour en finale, je vous invite à découvrir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/et-on-dit-que-l-alcool-tue-lentement
Merci !

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michel jarrié · il y a
Aussi magnifique qu'étreignant. vous dépeignez à merveille la richesse d'un être simple et la bassesse de bien de parvenus...
Je vous découvre avec un réel plaisir.

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Les Histoires de RAC · il y a
Une bien agréable lecture...
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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre commentaire ^^
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Les Histoires de RAC · il y a
Avec plaisir !
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M. Iraje · il y a
De l'émotion et de l'empathie dans ce texte sobrement écrit.
Et le souffle de Rita accompagne mon vote.

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Sisi Benh · il y a
Merci pour votre lecture et surtout merci pour vos encouragements ^^
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Joël Riou · il y a
Une histoire triste empreinte de tendresse. Un bien beau texte !
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Sisi Benh · il y a
Merci de m'avoir lu ^^