Petit problème de mémoire ...

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Ecrire ... Toujours... Bavarde, j'ai peur des silences... sur papier, le parallèle est le même, je crains la page blanche... Je remplis des cahiers, j'use les touches de mon ordinateur à force de  [+]

Image de Hiver 2014
« Tu ne m’oublieras jamais, je ne t’oublierai jamais ! »
Ce message avait tout d’une épitaphe... Enfin... sorti de son contexte ! Dans les faits, je considérerai plutôt notre dernier échange comme une malédiction sur « une » génération. Oui, une seule, la mienne, et c’était bien suffisant. Deux séparations fracassantes en à peine un an... C’est trop pour un seul homme. Commençons par Karine, l’objet du délit, coupable de tous mes maux et, surtout, responsable de tous les mots qui me hantent ce soir encore... Karine, une jolie blonde, pulpeuse, drôle, cultivée mais terriblement teigneuse... « C’est dans mon caractère, je suis gémeau ! » qu’elle disait... Teigneuse, c’est le trait de caractère que j’aimais particulièrement chez elle ! Elle n’était pas fourbe, à l’époque. Teigneuse, c’est le terme que j’utilisais pour lui pardonner son caractère désespérément entier.
J’utilisais également le terme flatteur « d’ingénieuse ». Toujours une idée pour faire passer le message le plus anodin, toujours une astuce pour rattraper un de mes oublis. Cependant la pièce avait deux faces, et je devais systématiquement m’attendre au retour de bâton !
Mais cette fois-ci, elle avait été d’une efficacité déconcertante... Nous avons partagé son lit pendant près de trois ans, mais la situation était provisoire, j’étais sur un gros projet pour le théâtre, ou le cinéma, ou pour... Enfin, je n’étais pas très avancé mais j’y travaillais énormément !
J’ai des torts, je le reconnais... mais elle aussi ! Elle était très exigeante : La Saint Valentin, son anniversaire, Noël,... Toutes ces fêtes commerciales auxquelles je devais penser en permanence... et chaque année en plus ! Et son anniversaire ne m’arrangeait pas ! Personne ne devrait avoir à organiser un anniversaire pendant le Tournoi de Rolland Garros, je ne suis ni tête en l’air, ni de mauvaise foi, mais je considère que cette date de naissance est contre nature : on ne vient pas au monde pendant les examens de fin d’année, c’est un non-sens. Ça ennuie tout le monde ! Je ne dis pas qu’elle était radine mais faire en sorte que tout le monde soit en pleine révision au moment de son anniversaire, c’est quand même une preuve de son manque d’ouverture sur le monde, non ? Je suis né le 18 avril, le jour de la Saint Parfait et elle ne manquait jamais une occasion de me le rappeler... Forcément la date était marquante, elle avait moins d’efforts que moi à faire pour retenir ma date de naissance... Elle m’appelait son « trèfle à 4 feuilles », j’étais « sa chance ». Nous nous étions rencontrés à la Saint Patrick et elle voyait ça comme un signe, une chance ! De mon côté, je me rappelais vaguement d’un groupe de filles intéressées par mon projet d’écriture de scenarii, et d’une fille plus compréhensive que les autres. Une fille qui accepta de régler la tournée que j’avais offerte avant de m’apercevoir que mon portefeuille était resté dans un autre pantalon. Pour notre dernier anniversaire, elle avait décidé de me faire un cadeau original : 1 an, 1 an de billets pour la loterie nationale, un an de billets reprenant toutes nos dates clés ! Une façon de retenir nos anniversaires, mes oublis : 3-4-6-17-18 et pour les étoiles... 2 et 8... Pour 28, le nombre de jours de son cycle car évidemment nous parlions d’avoir un bébé. Plus précisément elle parlait et je l’écoutais, hochant régulièrement la tête pour lui prouver mon soutien et mon envie. C’était un accord tacite entre nous. Un hochement de ma tête pour son projet-bébé et de son côté, elle m’offrait son plus beau sourire satisfait à chacune de mes lectures. 3-4-6-17 et 18, pour moi, même si j’étais profondément touché par le romantisme de son geste n’était pas un bon calcul. En effet, la grille était remplie d’une manière irrégulière. Rien dans les 20, 30 et les 40... Un joli geste, mais une dépense déraisonnable, ce ne sont pas des chiffres qui tombent mais elle semblait sûre d’elle : « Ce qui compte, c’est le geste ! Ce qui compte c’est que plus jamais tu n’oublieras nos dates ! Le gain potentiel n’a pas d’importance, c’est juste une excuse ! »
Effectivement, plus rien n’a d’importance... Même pas ce gain de 35 986 765 euros qui est inscrit sur une banderole au-dessus de l’enseigne de ce bar où nous nous rendions chaque semaine pour acheter son journal télé et les bonbons qu’elle dévorait en cachette. De sa langue bleue, elle me jurait à chaque fois qu’elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle les avait rangés. Vous voyez qu’elle était fourbe finalement, c’est une preuve supplémentaire ! Passons...
Quand j’ai rencontré Louise, j’avoue que le coup de foudre n’a pas été chose facile. J’ai dû me concentrer sur tous les rôles que j’avais pu occuper au lycée. Peut-être qu’un d’eux me permettrait d’être suffisamment crédible. Entendons-nous bien : Louise était une belle femme, ou plus précisément « avait été » une belle femme. Longiligne, brune, d’une beauté froide, elle était de celles qui en imposent. De celles qui créent le silence autour d’elles lorsqu’elles entrent dans une pièce. J’avais de suite cerné le potentiel de notre couple. Je lui apportais la fraîcheur dont elle pourrait se vanter auprès de ses amis et j’aurai une sécurité financière qui me permettrait de travailler sur mes projets professionnels !
Karine avait compris, ou plutôt, elle avait accepté ma décision. J’avais été agréablement surpris par notre discussion. Je lui avais expliqué que Louise vivait dans un hôtel particulier à Paris et que cette proximité avec la Capitale ne pouvait qu’aider ma création artistique. Nous étions un mercredi. Je lui annonçais mon départ pour le vendredi suivant. Bien entendu, nous pourrions continuer à nous voir ! Cette situation n’était pas définitive, mais je tenais à ce qu’elle comprenne que ses principes, sa rigueur (son amour ?) étaient trop castrateurs et en cela, étaient des freins à ma création. Elle acquiesça faiblement et se reprit ! Après tout, c’était provisoire ! Du moment que je n’oubliais pas les anniversaires, après tout, nous serions comme tous ces couples dont le mari était en déplacement ! Le jeudi soir, elle prépara mes valises, y plia délicatement tous mes pantalons. Elle prit soin de fermer tous les boutons de mes différents sweats et repassa toutes mes chemises. Elle glissa mon portefeuille dans la poche intérieure de ma plus petite valise, ainsi qu’un bloc-notes et un agenda où elle avait marqué d’une croix toutes ces dates qui nous représentaient. Pendant ces deux jours, j’avais été très clair avec Karine. Ce que me proposait Louise, c’était un contrat, un simple contrat de travail : j’allais devenir son homme de compagnie ! Un homme de 24 ans et une fille de 41 ans ? Qu’auraient pensé les proches ? Il valait mieux, selon Louise, se protéger ! En échange de ma présence et de quelques tâches annexes (que je ne développai pas devant Karine), j’étais rétribué en conséquence et elle me présentait à chacun des dîners auxquels nous nous rendions, à un acteur en vue, à un réalisateur à la recherche « du » personnage ou à tout autre personnage public susceptible de m’être utile ! Karine avait lu le contrat de bout en bout. Elle le trouva précis et s’en sentit rassurée !
Fin mai, Louise me proposa un dîner avec les membres de l’équipe d’Espagne de Tennis. Moi, Pierre Briac, j’allais rencontrer Rafaël Nadal ! J’allais même trinquer avec lui ! Louise avait réussi à obtenir l’impossible, être invités à l’anniversaire d’un des plus grands joueurs du monde !
— Seras-tu disponible ce jeudi ?
— Bien entendu ! Qu'y a-t-il de plus important que ça ! Je serai là, c’est une évidence !
Toute la journée, je cherchais une contenance, je me repassais en boucle mentalement chacun des matchs que j’avais vu de « Rafa », et ce ne fut pas chose facile ! Karine n’arrêtait pas de m’appeler au téléphone. Mais mon costume était à récupérer, j’avais promis à Louise de passer la chercher à son institut, je ne pouvais donc pas légitimement répondre à cet appel ! Le répondeur s’en chargerait.
Ma grande soirée arriva enfin, fou d’impatience, je trépignais à l’entrée du restaurant. Je me sentais dans la peau d’une adolescente face à son chanteur boutonneux préféré. La soirée se passa magnifiquement. Des photographes de la presse spécialisée étaient présents, de nombreuses photos furent prises pendant cette soirée ! Quand j’allais raconter cela à Karine, elle serait véritablement fière de moi ! Le lendemain, le téléphone ne sonna pas, ni le samedi. Je décidais donc de profiter de l’occasion d’apporter mon linge sale pour prendre des nouvelles de Karine. J’achetais le journal dans le bureau près de notre appartement et je compulsai frénétiquement les différentes rubriques. La une ? Non, ce n’était après tout qu’un événement privé ! Les sports peut-être ? Rien du tout, des pages de résultat, mais rien me concernant ! Les dernières pages ? Oui, j’étais là, sur un quart de page, en photo, près de Rafaël Nadal ! J’étais près d’un des plus grands joueurs du monde et cependant, cela n’avait rien du hasard, j’étais aux anges... jusqu’à ce qu’un visuel me saute aux yeux ! Tel un automatisme... : 3-4-6-17-18, suivi de 2 et 8...
Mais qu’est-ce... qu’est-ce que c’est ?
Ces chiffres, je les connais ! Ce sont nos chiffres ! Karine et moi, nous avons gagné ! Je suis riche ! Je devrais réfléchir de façon sensé et faire les choses dans le bon ordre... Pour Karine, je me devais d’être respectueux de notre amour. Je décrochais mon téléphone et tout en observant l’écran télé du bar, je relisais les chiffres qui défilaient en bas de l’écran de la chaîne d’info : 3-4-6-17-18, ainsi que les étoiles : 2 et 8... Venaient ensuite d’autres informations dont le sens et l’importance m’étaient totalement étranger ! Quelques sonneries, et Louise pris l’appel. Je choisis d’être direct, elle me reprochait ma lenteur, mes hésitations. Je trouvai plus correct de lui exposer des faits sans tomber dans un sentimentalisme qui ne ferait que nuire à la clarté de mes explications ! Après quelques mots, le ton était donné ! Le « contrat » était fini et je pouvais retourner à ma médiocrité. Elle m’expliqua que son erreur avait été de ne pas écouter les signes. Pas de fêtes, pas de cadeaux... Franchement, elle pouvait tout s’offrir ! En quoi une hypocrite commémoration aurait pu être prétexte à lui offrir ce qu’elle avait déjà ? Je raccrochai, certain de ma décision.
Je pris des bonbons, ses préférés. Je repris mes valises sous le bras et je me décidai enfin à pénétrer dans notre immeuble ! Je frappais légèrement à la porte. Karine, les yeux brillants de larmes, m’ouvrit la porte. Elle tenait le journal, ce même journal dont je caressais les pages odorantes il y a quelques minutes...
Elle ne me laissa pas le temps de parler :
— Un anniversaire ? Tu as fêté un anniversaire ?
Tout à notre futur bonheur, je pris la décision de prendre le temps de lui répondre...
— Tu n’as vraiment rien compris... Tu étais ma chance ! J’étais ta chance !
Je ne comprenais pas, la conversation m’échappait ! Je tentais un classique de l’échange homme/femme :
— Je ne comprends pas, sois plus claire mon ange !
Pour toute réponse, j’eus le droit d’inspecter le titre de l’article où ma photo s’offrait à chaque lecteur lambda « Ce 3 juin, Rafaël Nadal ne l’oubliera pas ! »
Trois juin ? Karine était donc du même jour que Rafaël Nadal ? Mon esprit prit le temps de divaguer... Avait-il ce caractère qui caractérisait, selon Karine, tous les gémeaux ? Avait-il sermonné toute sa famille sur l’importance de cette date ? Et avait-il fait en sorte que ses amis, présents ce soir-là, se rappellent naturellement de la date ? J’observai Karine, ses yeux trempés tout à l’heure, étaient désormais presque rieurs. Elle replia délicatement le journal, le posa sur le petit meuble près de la porte et, désormais souriante, elle lâcha un :
« Tu ne m’oublieras jamais, je ne t’oublierai jamais ! »
La porte se claqua, le vent de celle-ci eut à peine le temps de me décoiffer, occupé comme j’étais à observer Karine. La porte s’était refermée, mais pas sur moi ! Sur nous, elle était sur le palier. Elle replaça ses cheveux, m’adressa un sourire et prit la direction de l’ascenseur.
Arrivé en bas, je l’observais en train de démarrer sa minable 106 ! Elle n’avait rien compris ! Elle ne comprenait pas que j’avais besoin d’ambition pour nous deux !
Je retournais dans notre bar et entrepris d’ouvrir ma petite valise. Mon portefeuille y était, ainsi que le bloc-notes, vierge de toute écriture... Mon portefeuille était plus épais que dans mon souvenir. Un trombone était accolé à mon billet gagnant. Sur les post-it, en forme de cœur, étaient écrits quelques mots. Karine était vraiment une femme surprenante, mettant de la grâce là où on n’en attend pas !
« Pierre, tu as raison. Ces dates n’ont pas d’importance, mais elles étaient les nôtres et pour moi, elles comptaient. Depuis quelques semaines, tes passages sont de plus en plus rapides. Les vêtements à laver que tu me rapportes sont systématiquement propres. Madame Louise doit sûrement les déposer au pressing lorsque tu es occupé. C’est elle ta chance, maintenant ! Et de la chance, je vous en souhaite beaucoup ! Tu as raison, je suis trop attachée à de petites choses. Mais je n’avais rien ! Rien que toi, et pour une femme amoureuse, chaque détail compte. Aimer c’est accepter que l’autre grandisse. Tu as décidé de grandir sans moi. Avec elle. Je suis triste bien entendu, mais je l’accepte ! Mon souhait est seulement que tu ne reproduises pas les mêmes erreurs avec elle. Nos dates n’ont plus de sens. J’ai donc décidé de reprendre notre billet et de t’en refaire un pour les mois qui restent. J’ai mis les dates clés de votre rencontre : 4-9-18-24-41 et les étoiles : 1 et 3... Le 4, pour le mois de votre rencontre et celui de ton anniversaire ! Le 18, pour ton anniversaire ; le 24 pour ton âge lors de votre rencontre et le 41, pour le sien ! J’espère que ça te portera chance, le 24, le 41... Les chiffres sont plus harmonieusement disposés dans la grille, c’était ton souhait sur notre grille ! Ah oui, et pour le 1 et le 3, c’est le 13 pour le « porte-bonheur », je ne suis pas si teigneuse finalement, je t’en souhaite beaucoup ! Post-scriptum : Il paraît que Nadal joue le jour de mon anniversaire, si tu veux, on s’appelle et on va le voir jouer ! Bien à toi, pour toujours et n’oublies pas que tu ne m’oublieras jamais et je ne t’oublierai jamais ! »
Je retournais mon billet et observais, immobile, les chiffres qui apparaissaient devant moi : 4-9-18-24-41 et les étoiles : 1 et 3... Je n’avais pas gagné. J’avais même tout perdu... Un regard sur l’affichette du café précisait pourtant bien qu’un gagnant avait été validé...
Je sortis du bar, prit une profonde inspiration et observai les fenêtres de notre appartement à la recherche d’une trace de vie. Je scrutai les voitures, la circulation et soudain, je compris... Je n’étais pas prêt de la revoir au volant d’une 106...
Elle avait conservé mon billet, nos chiffres... Et elle avait gagné la cagnotte, sans moi !

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Iris Rouge · il y a
Jolie chute, récit rythmé, j'ai passé un bon moment !
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Claire Dévas · il y a
Ma-gis-tra-le ! Belle raclée pour le jeune nombril de son petit monde ! Mon vote après que la porte ait claquée mais merci pour cette leçon jubilatoire :-)
Pour une rencontre dans les favélas :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Jean-Francois Guet · il y a
sacrée Karine! j'aime, je vote!
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?

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Utilisateur désactivé · il y a
sans calcul, mon vote pour cette histoire. bonne chance à vous, si j'ose dire.
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Olivia Bourreau · il y a
Un récit construit, une nouvelle aboutie! J'adore ce style, de la chick-lit au masculin! c'est classe! J'espère que l'auteure remportera ce concours!
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Phedre · il y a
Je vote aussi ! Le récit est super.
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Farallon · il y a
Beaucoup aimé. Une histoire aboutie. Voté
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Mélanie Baranger · il y a
J'adore ce que tu as écrit. Ton style est fluide, l'histoire est prenante et interessante. Elle est un peu triste aussi, mais vraiment bien !! BRAVO

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