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Petit Pierre

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Célia Cr

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Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche il tient un révolver. Il est dix heures dix. Depuis plusieurs heures il attend que la limousine noire se pointe, suivant la parade. Lorsque le grondement du moteur retentit enfin, et qu’il la voit avancer vers le pont de pierres blanches sur la berge opposée, sa main moite serre de plus belle l’arme qu’il tient le long de sa cuisse. Son corps devient rigide, la peur l’envahit. Sans réfléchir, l’homme se glisse au bord de la rivière, sous le pont de pierres blanches. Ses pieds s’enfoncent rapidement dans la vase verdâtre. Il est à présent prisonnier de l’ombre, qui avale son corps tout entier. Il attend. Il n’entend plus le grondement du moteur. Un sentiment de solitude le ronge. Sa gorge est sèche et ses yeux rougis par la fatigue, ses habits sont sales et déchirés. L’effroi le saisit soudain de ne pas pouvoir discerner son ombre sur l’eau ruisselante, son ombre qu’il fixe souvent pour atténuer sa peur. Il regarde sa montre d’un coup d’œil à son poignet et s’aperçoit que l’heure a tourné: cela fait deux minutes qu’il est sous le pont. Sa respiration s’accélère et devient bientôt un râle grave et étouffé.
Gavrilo Princip pense à sa femme, la personne qu’il aime le plus au monde, seule dans leur chaumière, luttant probablement contre l’angoisse qui s’empare d’elle. Ce matin, très tôt, leurs adieux furent trop précipités, pense-t-il. Une idée lui déchire le cœur : et s’il ne revenait pas ? Un baiser hâtif sur le front risque d’être le dernier instant de bonheur dans la vie d’un pauvre paysan. Ces images douces mais si tristes défilent dans sa tête, et le dernier mot de sa femme résonne encore au fond de son âme : « Reviens vite ».
Il ne pense plus à présent qu’à maudire son destin. « Que fais-je ici ? Pourquoi m’ont-ils choisi ? Pourquoi moi ? Va-t’en ! Jette ce révolver très loin, au plus profond de l’eau sombre et va-t’en ! » Les idées sont en guerre dans sa tête. S’enfuir ? Rester ? Qu’est-ce qui le pousse tant à accomplir cette tâche...le besoin d’argent. On lui promet une somme considérable s’il assassine le prétendant au trône François-Ferdinand. Mais qui est ce « on », d’ailleurs ? Il ne le sait même pas. Un homme, seul, un grand chapeau noir dissimulant presque entièrement son visage, se rendit chez lui le 23 juin. Il lui promit tout de suite une récompense énorme s’il exécutait les ordres suivants, sans annoncer le montant. L’inconnu déclama : « Rend-toi sur le pont de pierres blanches de Sarajevo, le 28 juin à dix heures dix, et au passage d’une limousine noire, jette les grenades et tire avec ce révolver au niveau du siège arrière. » Il lui donna violemment un révolver et deux grenades de poches. Puis, aussi brièvement qu’il était arrivé, il repartit. La possibilité de sauver sa famille de la misère obsède le jeune homme, d’autant plus qu’il sera père dans quelques semaines. Son enfant, son premier enfant qu’il aime déjà tant.
Il pleut. Non, ce sont ses larmes qui déferlent abondement sur l’eau froide de la rivière, formant de minuscules auréoles autour de ses chevilles égratignées. Cela lui permet de retrouver soudainement ses esprits. Il range alors son arme à feu dans son veston déchiré et couvert de boue. Le simple fait d’entendre l’eau agitée par le mouvement de ses pieds lui ajoute un frisson le long de l’échine. Mais, il faut y aller. Tout est décidé depuis longtemps. D’un regard furtif au-dessus de sa tête, le jeune homme s’assure que la limousine n’est pas sur le pont. Elle a certainement dû faire un détour, suivre la parade dans la ville. Elle n’a pas pu traverser le pont, sinon il l’aurait entendue. Il enfonce ses ongles dans la terre noire et humide de la berge pour l’escalader et se retrouve bientôt sur le chemin caillouteux. Quel parfait tableau de la misère paysanne ! Un homme ridé de vingt-neuf ans, son âme hors de lui-même, et l’unique résolution de nourrir sa famille, de faire son devoir d’homme. Tel un pauvre chien errant, le jeune homme marche vers son destin, sous le soleil chaud de la fin de matinée. Lorsqu’il parvient au milieu du pont blanc luisant à la lumière, il croise deux vieilles femmes déambulant lentement quelques mètres derrière un gamin de six à sept ans qui, joyeux, beau comme un ange, les yeux pétillant d’énergie, avance en trottinant vers le jeune homme.
-Bonjour monsieur !
Aucune réponse, indifférence totale du jeune homme.
-Pourquoi tu es sale ? Tu es tombé ? Tu t’es fait mal ? demande doucement le petit garçon.
Au loin, une des deux femmes pousse alors un cri strident, tel un sifflement de serpent :
-Mon petit Pierre ! Attend-nous mon petit Pierre ! N’adresse pas la parole à cet homme ! Regarde comme il est sale ! C’est certainement un bandit, un bon à rien, il va nous attirer des ennuis !
Sans faire attention à sa probable grand-mère, le petit répète sur le même ton :
-Pourquoi tu es sale ? Tu es tombé ? Tu t’es fait mal ?
Alors, brusquement, Gavrilo Princip semble s’éveiller, il observe attentivement le petit Pierre, et, d’un regard tendre et apaisé, lui répond enfin :
-Oui. Oui, je suis sale, ignoble, sans âme. Je suis salit par ma médiocrité. Oui, je suis tombé au fond d’un gouffre sans fond qui est le désespoir. Quoique je décide, je serai avalé par le désespoir de tuer un homme ou de vivre dans la pauvreté et la souffrance. Oui, j’ai mal, mal au cœur, mal au crâne ! J’ai tellement mal ! Et toi, petit garçon, toi qui es si beau, si pur, toi qui as tout compris, je te remercie. Je te remercie simplement de tes paroles si douces qui ont réchauffées mon cœur. Adieu.
Et face au regard étonné de l’enfant et des deux vieilles femmes qui les ont rejoints, Gavrilo Princip se remet en marche, l’œil dans le vide, l’air toujours aussi accablé. A peine parvenu de l’autre côté du pont, il s’aperçoit que la limousine revient et se dirige rapidement vers lui. Tel un robot, le jeune homme s’arrête net, se place au milieu du pont, face à la voiture. Une goutte de sueur perle le long de sa joue. C’est le moment. Il ne faut plus tarder ou il va se faire remarquer. Déjà dans le regard du chauffeur on peut distinguer un début d’incompréhension, et même d’affolement. Les dizaines d’images défilent toujours dans la tête du jeune homme, mais à présent, plus de doute, plus de dilemme. C’est le moment. Oubliant les grenades, de sa main tremblante il saisit le révolver, le pointe en direction de la place arrière de la limousine, sans même apercevoir le visage de l’homme qui y est assis, ce fameux François-Ferdinand. Il ne reste plus que le petit mouvement de son index pour en finir, et enfin vivre au lieu de survivre. Il ferme les yeux doucement, le cœur au bord d’imploser, et tire.
Rien. Aucun bruit, aucune détonation, le temps semble s’être arrêté. Il soulève difficilement ses lourdes paupières et, au bout de quelques secondes qui paraissent une éternité, il comprend que l’arme n’est pas chargée. Il n’a pas pensé à la charger, l’idiot ! Devant lui, une troupe de policiers et de gardes du corps s’empressent déjà autour de la limousine noire. « Tentative d’assassinat ! A mort le traitre ! Tentative d’assassinat ! » Mais les voix des policiers lui semblent déjà si lointaines, si inaccessibles. Le jeune homme se retourne, aperçoit au loin le petit Pierre qui lui sourit les yeux pleins de larmes. Lorsque le coup de feu retentit et que la balle s’enfonce dans son dos, la douleur est à peine présente. Il reste d’abord immobile, souriant à son tour à cet ange gardien, puis s’effondre sur le gravillon.
Et sur les lèvres du petit Pierre ce matin-là, le jeune Gavrilo Princip imaginait deux petits mots, deux petits mots chuchotés à son oreille, comme un souffle léger. « Reviens vite ».
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Fred Panassac · il y a
Bravo pour ce magnifique récit fondé sur le principe de l’uchronie. Quand j’ai vu Gavrilo Princip j’ai tout de suite pensé à l’attentat de Sarajevo mais je ne m’attendais vraiment pas à ce traitement du sujet. On se prend à rêver ... et si...
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Thara · il y a
Un beau texte tranché dans un récit historique, où Gavrilo doit faire un choix qui le tiraille.
Le besoin d'argent pour sa famille, en est la principale cause...

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Célia Cr · il y a
Merci Thara!
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Christian Pluche · il y a
Belle interprétation du thème imposé pour tordre le cou à l'histoire !
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Célia Cr · il y a
Merci à vous!
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J. Chablik · il y a
J'ai bien aimé votre récit et sa construction mais je voudrais être sûr de comprendre l'intention : vous reprenez des personnages historiques mais vous transformez le cours de l'évènement (en réalité, Princip a réussi son attentat en juin 1914 contre l'archiduc d'Autriche puis est mort plus tard en 1918) et donc le cours de l'histoire (pas d'enchainement vers la 1ère guerre mondiale). Tout cela par la grâce d'un enfant, Petit Pierre. C'est bien cela ?
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Célia Cr · il y a
C'est exactement ça!! Très heureuse que mon récit soit aussi bien compris! J'ai en effet transformé librement l'histoire de cet attentat, et donc de la 1e guerre mondiale. J'ai écrit cette nouvelle dans le cadre d'un concours annuel nommé Etonnants voyageur auquel participait mon lycée. Notre oeuvre devait commencer par "Le jeune homme tremble. Son nom est Gavrilo Princip et dans sa poche il tient un révolver." On pouvait ensuite imaginer ce qu'on voulait! Voilà pour les précisions! Merci de votre commentaire :)