Petit Perroquet et la fille Fausse Ecoute

il y a
8 min
438
lectures
36
Qualifié

Je suis arrivé à un âge où je me contente de regarder danser les vagues, pousser les arbres et défiler les nuages...J'aime aussi l'Histoire, le cinéma américain, les marches dans la montagne et ... [+]

Image de Grand Prix - Printemps 2017
Image de Nouvelles
Deux années ont passé depuis qu’ils m’ont jeté dans ce cul de basse fosse. Je crache le sang. Je n’ai plus ni cheveux, ni dents. J’ai l’air d’un vieillard de cent ans. Cette décrépitude est une souffrance. Elle n’est rien cependant comparée à la honte qui me ronge. Lors de mon internement, ils ont dit que j’étais en état de démence. Je ne suis pas fou, je suis affolé par l’horreur des actes que j’ai commis. Ma vie est un naufrage. Elle n’avait pourtant pas si mal commencée.

Le hasard m’a fait naître dans un port, à une époque où les autorités s’intéressaient aux activités maritimes. J’ai encore en mémoire l’odeur de la vase mêlée à celle des goudrons dont usaient les calfats pour réparer leurs bateaux. Mon père était gabarier. Il avait dans le regard cette acuité un peu triste des gens de mer. Ma mère était lavandière. Enfant, je l’accompagnais jusqu’au fleuve. Pour rire, elle me cachait sous ses jupes. C’est l’habitude des femmes de nous lier à leurs entrailles. Depuis le logis que nous occupions à l’angle de la rue Neuve des Capucins et du quai de la Fosse, je pouvais suivre le mouvement des navires qui remontaient la Loire, chargés des denrées exotiques de nos colonies d’Amérique. Misaine, marquise, brigantine, hunier fixe, hunier volant, perroquet, cacatois... J’ai su avant de savoir lire le nom de voiles qui gonflaient sous le vent. Cela amusait les marins qui m’appelaient le « petit perroquet ». L’argent coulait à flots à Nantes. En quelques années, des fortunes considérables s‘étaient constituées en vendant du nègre. Les armateurs nantais avaient été parmi les premiers à se lancer dans le trafic dit du bois d’ébène. Leurs navires partaient pour le golfe de Guinée chargés de pacotilles qu’ils troquaient contre des esclaves. Ils traversaient ensuite l’Atlantique jusqu’aux îles des Antilles où ils vendaient les nègres aux planteurs. Un beau noir, à la dentition saine, pouvait valoir jusqu’à cinq cents livres. Une jeune négresse aux formes avantageuses pouvait valoir davantage. Au retour, les navires négriers transportaient du sucre, du tabac, de la vanille ou du cacao qu’ils cédaient ensuite à bon prix sur le marché. À chaque retour en Loire d’un grand navire, la foule envahissait les quais. On y croisait des capitaines en uniforme, veste bleue, culotte blanche et bas rouges, des marins à boucle d’oreille, des planteurs vêtus de lin accompagnés de négrillons en costume bariolé. Il s’y mêlait parfois de riches marchands, en perruque, portant l’épée comme des gentilshommes et s’appuyant sur des cannes à pommeau d’or ou d’argent qu’ils exhibaient comme le signe extérieur de leur réussite. La nuit, ce monde du négoce et de la grande aventure laissait la place à une autre engeance. Des filles de mauvaise vie, outrageusement fardées, hurlaient leurs obscénités aux marins en bordée. Souvent des rixes éclataient devant les tavernes obligeant les sergents de ville à intervenir. L’une des ces garces des quais, comme les appelait mon père, exerçait son commerce au bas de notre habitation. Elle avait la peau noire et, sur sa joue gauche, une petite cicatrice qui dessinait comme une fleur de lys. Elle devait avoir dix-huit ans et répondait au nom de la fille Fausse Ecoute. Je n’ai jamais bien su à quoi correspondait ce sobriquet. Certains prétendaient qu’on l’appelait ainsi parce qu’on ne savait jamais sur quel bout il fallait tirer pour dénouer son corsage. « Un marin digne de ce nom ne fréquente pas de pareille Marie Salope », grognait ma mère. Je ne l’ai pas écoutée. Je dois à Fausse Ecoute ma première étreinte amoureuse, derrière le grenier à sel, dans le quartier des Salorges. Je venais d’avoir treize ans. Le lendemain, j’embarquais comme mousse à bord du Saint Guillaume. Je ne devais revoir Fausse Ecoute que plus tard, beaucoup plus tard, et dans des circonstances qu’il eut mieux valu pour elle comme pour moi ne pas connaître.

Tout le monde m’appelle Fausse Ecoute, mais mon vrai nom c’est Bony. Je suis née à Saint Domingue sur la plantation de Bois Saint Louis dans le quartier du même nom. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère était déjà grosse quand elle a été capturée par des marchands d’esclaves au bord d’une rivière qui se jette dans un grand fleuve que vous appelez Niger. Ma mère m’a souvent raconté les conditions de sa capture. Des cavaliers armés de fusils ont envahi un jour le village. Ils ont pris les noirs les plus beaux et les plus robustes, ne laissant derrière eux que les vieillards, les infirmes et les enfants en bas âge. Ils ont marché à travers la brousse jusqu’à la mer. Un grand navire les attendait au large, au-delà de la barrière des brisants. Transportés à bord dans des barques, les esclaves furent installés dans l’entrepont, fers aux pieds, hommes d’un côté et femmes de l’autre. La traversée dura plusieurs semaines. Ils ne voyaient pratiquement jamais le jour, à l’exception des moments de toilettes où ils étaient autorisés à monter sur le pont pour se laver à grand seau d’eau de mer. De nombreux noirs périrent de maladie au cours de ce voyage. Les corps étaient immédiatement jetés à la mer. Les requins faisaient un grand festin. À Saint Domingue, ma mère fut achetée par un planteur qui cultivait le tabac. J’ai vécu jusqu’à l’âge de douze ans à Bois Saint Louis. Les conditions de vie n’étaient pas aussi dures qu’on peut l’imaginer. Certes, nous n’étions pas libres. Mais au moins nous avions de quoi manger. Notre maître, Monsieur François, ne battait pas ses nègres, sauf bien sûr ceux qui tentaient de s’enfuir. À la mort de ma mère, j’ai été recueillie dans la grande maison des Maîtres. J’aidais aux cuisines et au ménage des chambres. J’étais Bony, la petite négrillonne, et personne n’a jamais levé la main sur moi. Quand Monsieur François et Madame Louise, son épouse, sont rentrés en France, ils m’ont emmenée avec eux. Je suis arrivée à Nantes par une journée d’automne. Il faisait froid et humide. Monsieur François et Madame Louise m’ont installée dans une grande maison à côté du Port aux vins. C’est à partir de ce moment-là que le regard de Monsieur François a changé. Il avait dans les yeux ce mélange de mépris et de concupiscence que j’ai croisé si souvent chez les hommes. Lorsqu’il m’a violée, je n’avais pas quatorze ans. Malgré ma honte, je suis allée le dire à Madame Louise qui avait toute ma confiance. Elle a écouté mon récit sans m’interrompre. Quelques jours plus tard, elle m’a accusée de vol et m’a priée de quitter la maison. J’ai erré longtemps sur le quai de la Fosse. Je suis devenue une garce de quais, comme ils disent. Je crois que je n’aurais jamais du quitter Bois Saint Louis...

Le Saint Guillaume était une veille coque, usée au long cours, reconvertie dans le cabotage entre La Rochelle et Saint Malo. J’y ai appris mon métier de marin. En mer, les dangers sont innombrables : le vent qui force soudainement, le courant qui déporte sur les récifs, le grain qui monte, la brume qui tombe, la vague scélérate qui déferle sur le pont balayant tout sur son passage... Un claquement de voile, une poulie qui bat peuvent provoquer de graves blessures. L’ancre qui dérape, l’amarre qui casse tournent vite à la catastrophe. Il faut avoir l’œil prompt, la main sûre et la mémoire nette. Le mousse à bord est la bonne à tout faire. Il saute le premier du hamac et dort le dernier. Il sert les hommes à table et se contente des restes qu’on veut bien lui laisser. « Mousse, un coup de faubert, mousse, l’épissoire, mousse, à contre brasser, mousse, la soupe... » Les ordres tombent, les coups de garcette aussi si l’exécution est trop lente. C’est l’école de toutes les marines. Au terme de cet apprentissage, je grimpais dans la mâture comme un singe. Je savais ferler une voile, manier la gaffe et capeler une demi-clef autour d’une bitte. J’étais devenu un vrai gabier. J’ai navigué cinq ans à bord du Saint Guillaume, chargeant du sel à Noirmoutier, livrant du grain à Lorient. Une mauvaise querelle de succession ayant rallumé la guerre avec l’Angleterre, je décidai de quitter le Saint Guillaume. En compagnie de quelques gabiers nantais, je m’inscrivis aux rôles d’équipage sur l’Atalante, une jolie frégate de trente canons. J’ai servi dix ans dans la Royale. J’ai fait le coup de poing en Méditerranée contre les Barbaresques et contre les pirates de Salé. J’ai combattu l’Anglais dans les Caraïbes et jusque dans l’embouchure du Saint Laurent. Par la grâce de Dieu, j’ai survécu à tous ces périls. Mais s’agit-il bien d’une grâce ? À chacune de mes escales à Nantes, je cherchais Fausse Ecoute. Ma brune avait disparu de la rue Neuve des Capucins aussi vite qu’elle y était apparue. Je l’ai cherchée dans tous les tripots du quai de la Fosse et du Marchix. J’ai poussé les portes des maisons mal famées : chez Rosalie la Belle, à la Cour Pancrace, à la Cour des Amoureux Transis. J’ai fini par la retrouver à la Glacière. Au lieu dit La Fontaine des Quatre Savates, la Glacière était à la fois une guinguette, un tripot et une maison de plaisirs. Dirigées par Madame Fanchon, une mère maquerelle de réputation, les filles faisaient danser et boire les hommes avant de les conduire à la salle des jeux ou dans les chambres des étages. Toute une pègre d’aventuriers et de coupeurs de bourses gravitait autour de ces tripots. Plusieurs de nos riches négociants donnaient aussi dans la bassesse. Fausse Ecoute était devenue une fille de Madame Fanchon. Quinze ans années de débauche ne l’avaient pas trop abîmée. Elle avait toujours ce joli grain de peau qui m’avait tant séduit quinze ans plus tôt. Je lui ai payé à boire et j’ai dansé avec elle. Dans ma grande naïveté, je pensais qu’elle me reconnaîtrait. Je suis monté avec elle dans les appartements du dessus. Elle s‘est déshabillée en silence. Elle a subi mes étreintes sans rien dire. C’est quand elle a ri que je me suis énervé. J’ai frappé une fois, dix fois, cent fois. Pris de folie, j’ai saisi mon couteau et lui ai tailladé le visage. Alertée par les cris, Madame Fanchon appela deux sergents qui faisaient le guet autour de la Glacière. Ils m’ont conduit à la prison du Bouffay où j’attends encore d’être jugé...

Depuis la fenêtre du couvent des Clarisses où je suis réfugiée, j’aperçois la Loire. J’aime ce paysage même s’il est parfois ingrat, mièvre et désolé. J’ai été découverte un matin, agonisant au bord du fleuve, défigurée par une vilaine cicatrice qui me court de la bouche à l’oreille. Les Clarisses m’ont recueillie et soignée. Elles m’ont aussi rasée la tête comme on le fait aux filles tombées. Sœur Cécile de Sainte Croix, la mère supérieure du couvent, dit que je suis laide à faire peur aux cachalots. Elle ajoute que c’est ma punition pour avoir, par ma conduite, offensé le Seigneur. Mais quel est donc ce Seigneur qui punit les femmes en les mutilant ? Ma vie est aujourd’hui réglée sur celle des religieuses. Je me lève tous les matins à cinq heures. J’entends la messe. Je ne comprends pas tous les mots, mais j’aime cette atmosphère de recueillement qui préside à la cérémonie. Le premier repas se prend en silence. Le reste de la matinée est consacrée aux tâches ménagères. Je lave, j’essuie, je vide les seaux, je plie les draps. À midi, nous prenons un déjeuner dans le grand réfectoire. Une sœur lit les Saintes Ecritures. L’après midi, les religieuses travaillent dans les champs qui sont situés derrière le couvent. Nous nous réunissons à nouveau en fin de journée à la chapelle pour prier. À dix huit heures nous soupons, toujours en silence, puis, chacune rejoint sa cellule. C’est ainsi tous les jours que Dieu fait. À ma grande surprise, je m’accommode assez bien de ma nouvelle existence. Ceux qui m’ont connue jadis sous le nom de la fille Fausse Ecoute ne me reconnaîtraient pas.

36

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !