Petit détour avant le paradis

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La lecture m'est indispensable. Elle m’emporte, me fait rêver, rire, voyager.Au fil du temps, je me suis mise à me raconter des tas d'histoires dans la tête. Sans oser l'écrit. Aujourd'hui, je  [+]

Image de Automne 2016
Je suis bien là. Le vent passe sous mon casque et agite mes cheveux courts. Ça chatouille. J’adore cette sensation. J’ai eu soixante-dix ans aux cerises. Il était temps que je me réveille avant que je me prenne le dernier sommeil. Les cerises, le rouge, la couleur qui m’a suivie toute ma vie.

J’ai eu vingt ans. C’est étrange mais j’ai eu vingt ans. Dans les années soixante. Une période folle. La musique était neuve, cassait tous les codes. C’était le temps de tous les possibles.
J’étais amoureuse. Follement ! Il était beau comme un dieu. Il me trouvait sublime avec ma taille de guêpe et mon sourire craquant. L’avenir, c’était nous deux ensemble pour toujours. Lui aussi avait vingt ans. Le bel âge.

Hélas, le bel âge aussi pour la guerre. Celle-là nous a rattrapés sans que l’ayons vue venir. Une p... de guerre que nous n’approuvions pas. Des gens résistaient pour donner à leur pays l’indépendance, sortir de la colonisation. Il a dû partir.

Il est resté là-bas. Pour l’éternité. Deux mois avant la fin des hostilités.
Je suis restée ici. Seule, désorientée, désespérée, le cœur noyé d’acide, morte. La couleur rouge devant les yeux. Du sang, toujours du sang.

De loin en loin, l’attention discrète et la surveillance assidue de mes proches m’ont sauvée du néant. Pour dompter le rouge, j’ai suivi des études médicales. Pour soigner et mieux oublier ce sentiment honteux d’être toujours là, comme si je l’avais abandonné en ne mourant pas à mon tour.
Et puis un jour, sans prévenir, la lumière est revenue. J’étais de retour à la vie. Vide à l’intérieur mais vivante.

Je suis bien, là. Ce siège est confortable. C’est étrange d’être assise derrière lui. J’ai l’impression d’être l’héroïne d’un film d’aventure. Je suis tellement bien. Je ne me souvenais pas que l’on pouvait être aussi paisible à l’intérieur de soi. Je me laisse aller à une paresse langoureuse. Mon esprit s’envole, bercé par le ronron de l’engin. Les souvenirs affluent.

Il a bien fallu le remplir ce vide. Je ne voulais plus m’attacher de cette façon. Je ne voulais pas d’enfant pour ne pas risquer de les perdre. Alors, je suis devenue la tante qu’on adore, qui rigole, qui autorise ce que les parents interdisent, qui emmène en vacances. Je suis devenue l’amie qu’on invite partout parce qu’elle est toujours de bonne humeur malgré son histoire. Son histoire dont on ne parle qu’en chuchotant, pour ne pas réveiller la douleur.
Au lieu d’une famille à moi, j’avais celles des autres et beaucoup d’amis.

J’ai soigné, voyagé, je me suis engagée dans les premières missions humanitaires, j’ai fait le tour de la planète. J’ai croisé de grandes détresses, vu d’autres guerres bien plus terribles, avec des dégâts humains effroyables. J’ai connu aussi des joies immenses, des guérisons miraculeuses, des retrouvailles de familles séparées.

Je n’ai pas eu de vie personnelle mais j’ai connu tant de vies différentes et croisé tant de gens que je n’ai aucun regret. Je n’étais jamais seule. Il était là qui veillait sur moi. J’ai survécu à tout. Ma tête et mon cœur le savaient à mes côtés.

Je ne suis pas restée chaste pour autant. Il faut bien que le corps exulte, comme dit la chanson. Mais jamais plus d’une fois avec le même homme. Pas si souvent que ça mais pas si peu non plus. J’aurais pu pourtant. Certains étaient si tendres, si plein d’humanité et d’amour. Mais ne jamais prendre le risque de s’attacher, ne pas s’y résoudre. Ne plus jamais s’arracher le cœur !

Il conduit bien. C’est agréable. Il dégage une odeur de biscuit. Il adore les desserts. Ce doit être la raison. Ou peut-être le vent qui apporte cette senteur.

Les années ont passé. Cinquante exactement. Pas désagréables, avec de vrais moments de bonheur mais toujours caché au fond de moi ce petit picotement. J’avais une vie qui n’était pas la mienne. Enfin, pas vraiment.

Peu à peu, j’ai cessé les missions. La retraite a sonné. J’ai continué mes engagements. Plus près, dans mon pays désormais. Il y a là aussi tellement à faire.

Il y a cinq mois, pour mon anniversaire, entourée de mes vieux et vieilles amis, de mes vieux frères et sœurs, de mes neveux et nièces qui ne sont plus des enfants depuis longtemps, j’ai réalisé que c’était la dernière ligne droite pour moi. La mort devient une compagne de route. Elle peut frapper à la porte quand elle le souhaite désormais. C’est dans l’ordre des choses. Bizarrement je ne suis plus si pressée aujourd’hui. J’ai la chance d’être en forme, toujours dynamique et pleine d’envies.
J’ai compris ce jour-là que je pouvais reprendre ma vie. La vraie. Ou plutôt la compléter par ce qui lui avait fait défaut. Il me poussait à le faire, je le sentais. Pour que je ne regrette rien le moment venu.

Une de mes nièces m’a initiée à Meetic.

J’ai trouvé ça drôle de rédiger « mon profil », comme ils disent.
J’ai mis : « Petite vieille de soixante-dix ans, ayant fait le tour de la planète en avion, voiture, train, cherche petit vieux pour faire un dernier tour, si possible très long, sur une vespa rouge ».

J’ai d’abord fait deux rencontres assez étranges.

Le premier, un petit jeune de cinquante ans qui ne rêvait que septuagénaires. C’était flatteur mais je n’étais pas intéressée. Il était trop particulier.

Le second paraissait être le bon sur le papier, enfin sur le net. Mais il ne parlait que de lui, ne discutait que finances et CAC 40, me faisant l’article sur sa fortune. Pas vraiment mon truc. En plus, je n’ai jamais été à vendre.

Je ne sais pas si je suis plus chanceuse que les jeunes d’aujourd’hui, mais le troisième a été le bon. Je me suis rendue dans un bar, avec à la main le catalogue d’un vendeur de vespas. C’était notre signe convenu. Il avait le même. Nos regards se sont croisés pour la première fois. Il était charmant, j’ai souri. Il a souri de même. Son prénom a achevé de me convaincre. Marcello. Un italien avec un accent discret très romantique. Mon Marcello.

Aujourd’hui, nous entamons notre trentième jour de voyage sur notre vespa rouge. J’ai un magnifique casque, rouge, lui aussi. Nous sommes libres totalement. Pas de corde au cou. Plus d’attache. Juste de temps à autre quelques nouvelles à ceux que nous aimons et aux gens croisés sur notre route, que notre histoire rend heureux. Nos bagages voyagent en parallèle. Nous avons juste à regarder le paysage, à choisir nos restaurants et nos hôtels. Nous avons commencé par l’Italie, son pays. Et c’est là que nous le finirons à la fin de notre valse ensemble sur cette terre.

Je suis bien là. Je souris. Je mets mes bras autour de ses reins et je colle mon vieux corps contre mon vieux Marcello. Je ferme les yeux. Qu’il est bon ce petit détour avant le paradis.

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