Perte Cruelle

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En compétition

L'écriture est le meilleur moyen que j'ai trouvé pour m'évader d'un monde trop rude pour mon petit coeur. Si en plus, j'arrive à divertir des lecteurs par mes histoires, le plaisir d'écrire se  [+]

Image de Été 2020

— Regardez comme elle est heureuse.
Le mari récupéra la photographie des mains du médecin et fixa à son tour le visage rayonnant de sa femme. Quelques mèches de cheveux auburn s’échappant de son chignon, Sophia souriait en direction du photographe. Les jumeaux Timéo et Roméo, âgés de quatre ans à l’époque, l’encadraient de leur jolie tête blonde. Un trio de bonheur et d’amour. Cet instant de joie perdue plongea Marc dans une profonde mélancolie. Et la culpabilité le rongeait chaque jour, chaque minute, chaque seconde de sa vie.
Depuis qu’il avait restitué la photographie, le docteur Philippe Gratieux n’avait pas quitté des yeux le masque de tristesse qu’exposait son patient. Ce dossier s’avérait le plus complexe de sa carrière.
Sophia Lefèvre résidait dans son service de psychiatrie depuis un an à présent. Le décès brutal de ses enfants lui avait ôté toute envie de vivre. Elle n’était plus qu’une ombre qui errait dans son hôpital, mais qu’il fallait garder constamment à l’œil pour éviter toute nouvelle tentative de suicide.
Marc Lefèvre continuait de vivre dans une douleur éternelle. Le docteur Gratieux le surveillait aussi, s’assurant qu’il ne rejoigne pas sa femme dans ce trou sans fond et sans espoir.
— Pourquoi ressortez-vous ces photos, Marc ?
Silence pensif. Le tic-tac de la pendule sur le bureau prit toute la place dans la pièce.
— Parce qu’ils me manquent. Tous les trois.
— Sophia est toujours parmi nous.
— Un simple corps. Elle est morte avec nos jumeaux.
Philippe Gratieux resta stoïque et attendit une réaction de l’homme tourmenté.
Tic-tac… Tic-tac…
Marc se leva et arpenta le bureau du médecin de petits pas nerveux, le cliché plaqué contre son cœur. Posté devant la fenêtre, il admira sans y prêter attention l’immense jardin entourant l’hôpital psychiatrique et reporta son regard bleu sur la photo.
— Tout est de ma faute, murmura-t-il.
Voyant le moral de son patient au bord du précipice, le docteur décida d’intervenir et d’asséner le leitmotiv, fondement de son traitement pour Marc.
— Vous ne souhaitiez aucune mort.
— Ce sont mes créations qui ont distribué la mort.
Toujours la même réplique.
— Mais vous, Marc Lefèvre, vous ne souhaitiez aucune mort.
Le docteur Gratieux se leva à son tour et posa une main réconfortante sur l’épaule de Marc. Avec douceur et fermeté, il l’incita à reprendre sa place dans le fauteuil et il fixa ses pupilles dans celles de son patient.
— Je sais que je vous en demande beaucoup, mais j’ai besoin de vous pour aider Sophia à sortir de sa dépression.
— Comment ? Ma présence la terrorise.
— À chaque séance, je travaille avec elle pour lui faire comprendre que sa situation est la même pour vous. Que vous souffrez tous les deux. Le but est qu’elle comprenne qu’ensemble, vous pouvez surmonter votre perte.
— Est-ce envisageable ? J’ai déjà tant de mal avec moi… Je me plonge dans mon boulot pour oublier. Pour tenter de réparer mes erreurs.
— Et c’est une très bonne chose. Cependant, Sophia ne possède pas ce genre de dérivatif, et vous, vous ne pouvez pas compter uniquement sur votre passion pour vous en sortir.
Gratieux se releva et se positionna accroupi devant l’homme blessé, une main sur son épaule gauche.
— Vous êtes fort, Marc. Très fort. Je sais que vous surmonterez cette crise. Mais votre couple a besoin l’un de l’autre pour sortir la tête de l’eau.
Marc acquiesça et quand Philippe Gratieux lui demanda de le suivre, il obéit avec une certaine détermination. Pour sa femme.
Quittant le petit bureau confortable, mais exigu, ils longèrent d’interminables couloirs blancs, croisèrent plusieurs personnes en tenues blanches et aboutirent dans le secteur le plus sécurisé de l’établissement.
Durant le trajet, Marc s’était crispé à la vue de plusieurs robots humanoïdes issus de son entreprise. Leur logo jaune doré sur le front ne le faisait pas douter de leur provenance. Une seule boite concurrente produisait des robots au design bien différent, de même que leur symbole vert ornant le torse.
Passé ces moments d’hésitations et de craintes, il suivit le docteur dans un couloir plus petit, donnant accès à quatre pièces. Des fenêtres sans tain permettaient une surveillance globale des patients enfermés. Marc nota qu’un robot se trouvait à l’intérieur de trois des chambres. Leur fonction de garde du corps empêchait toute tentative malheureuse.
— Ils sont à jour ?
Philippe Gratieux comprit tout de suite de qui parlait Marc.
— Régulièrement. Selon vos instructions.
Dès que les incidents avaient éclaté dans les médias, tous les robots de la compagnie L&C avaient été désactivés, puis détruits. Un coup dur pour l’entreprise, mais si peu comparé à la tragédie vécue par la famille Lefèvre. Depuis, Marc avait mis en place des logiciels de sécurités supplémentaires sur les nouveaux modèles pour que jamais une telle folie ne se reproduise.
Dans la quatrième pièce à gauche, une femme restait assise, le regard fixé dans le néant de son âme. Une gardienne – de sang et de chair – veillait sur elle. Marc s’approcha de la vitre sans tain et laissa un temps ses émotions déborder en voyant son épouse si… absente.
— Elle ne supporte toujours pas les robots ?
— Non. Ni ceux de votre concurrent.
Philippe ne rajouta pas qu’elle exécrait à présent le jaune, pourtant sa couleur favorite avant l’agression.
Et comment l’en blâmer ? La défaillance des robots de génération 18 de la firme L&C avait provoqué la mort de dizaines de personnes, dont les enfants de Sophia et Marc. La jeune mère avait subi les coups du robot en tentant de protéger ses jumeaux. La police était intervenue à temps pour la sauver. Elle. Pas Timéo et Roméo. Après une hospitalisation pour de multiples plaies et fractures, il lui restait les cicatrices, dont l’une d’elles traversait son visage de la tempe droite au menton. Sans parler des cicatrices plus profondes et plus difficiles à soigner.
— Laissez-moi lui parler et attendez mon autorisation pour entrer.
Marc garda sa position derrière la vitre, espérant que les mots réconfortants du docteur atteindraient Sophia comme ils l’avaient touché lui.
La pièce contenait peu de meubles. Un lit, une commode, une table ronde et deux chaises, un coin douche et toilette caché derrière un paravent. Une fenêtre hermétique donnait sur l’extérieur et permettait aux rayons du soleil de réchauffer ce lieu impersonnel.
Marc avait ramené des affaires de Sophia, cependant, beaucoup des objets n’avaient pas obtenu l’autorisation d’entrer, au risque qu’elle les retourne contre elle.
À l’arrivée du médecin, elle ne réagit pas. Si les autres patients s’occupaient dans leur cellule, Sophia restait amorphe sur sa chaise. Ses longs cheveux maintenus en une tresse, elle abandonnait son regard dans le vide. Un regard vide. Sans âme.
Le cœur de Marc se serra à cette vision, mais le docteur comptait sur lui et il se reprit en main. Juste une larme perla au coin de ses yeux sans pour autant glisser sur sa joue. D’un geste ferme, il la chassa pour se concentrer sur la discussion dans la chambre.
Par un interphone, il entendit les premiers mots du médecin. Il constata la non-réactivité de Sophia. Puis l’insistance de Gratieux. Il espéra. Sophia répondit d’une voix enrouée. Son regard brilla d’une présence. Un instant, Marc crut revoir la femme qu’il aimait, un souvenir ancien et précieux. Enfin, l’appel du docteur à entrer.
La main tremblante, il inspira profondément avant d’appuyer sur le bouton d’ouverture de la porte. Cette dernière glissa sur le côté. Le regard de Marc s’ancra tout de suite dans celui de Sophia. Un panel d’émotions l’envahit : de la crainte, de la joie, de l’espoir. Il amorça un pas dans sa direction et Sophia resta de marbre. Un pas. Elle blêmit. Un pas. Elle paniqua. Un pas. Elle bondit de sa chaise en hurlant qu’il ne s’approche pas.
— Il va me tuer ! Il va me tuer !
Cette phrase, scandée avec puissance et affolement, tétanisa Marc. Puis il recula et partit. Bouleversé. Il s’enfuit du secteur sécurisé et après une course dans les couloirs blancs, il retrouva l’extérieur, le cœur battant de désespoir. Cette fois, les larmes sortirent sans aucune retenue. Sans aucune pudeur.
Après une minute, Philippe Gratieux le rejoignit sur le perron.
— Je suis désolé.
Marc ne comprenait pas la raison de ces excuses. C’était lui le fautif.
— Je pensais qu’elle était prête à vous revoir et ce n’était pas le cas.
Une légère brise fit bruisser les feuillages des arbres alentour et caressa au passage la nuque de Marc. Un frisson. Rien, pas même ce ciel azur et ce soleil radieux ne parviendraient à le réchauffer à cet instant précis.
— Elle ne reviendra jamais parmi nous. La mort de nos enfants l’a anéantie.
— Non. Ne pensez jamais cela. Il lui faut un peu plus de temps. Gardez espoir.

*

Dix ans plus tard :

Installé derrière son bureau, le docteur Philippe Gratieux rédigeait le rapport de son dernier entretien avec Sophia Lefèvre.

« Aujourd’hui, elle me relate le même rêve qu’elle fait chaque nuit depuis son arrivée. Une tache jaune brillante qui envahit son champ de vision et une douleur extrême qui l’accompagne. Le robot tueur, comme d’habitude.
Je lui ai parlé de son époux. Elle a tressailli. Cependant, elle m’a demandé comment il allait. Rarement elle m’a posé cette question. J’ai même décelé un intérêt certain dans son regard éteint. Je pense essayer une nouvelle rencontre entre elle et Marc. Peut-être que cette douzième tentative sera la… »

— Docteur Gratieux, l’infirmier Frédérique souhaite s’entretenir avec vous, s’insinua dans la pièce la voix mécanisée de l’intelligence artificielle.
Les doigts au-dessus du clavier 3D, Philippe leva les yeux tout en accordant son autorisation à entrer. La porte glissa sur le côté et laissa place à l’homme en combinaison blanche.
— Un problème Frédérique ?
Le regard fuyant de son employé l’intrigua et l’agaça. Après une seconde d’hésitation, l’infirmier exposa son dilemme.
— Je pensais bien faire… On le connait depuis si longtemps… je l’ai cru sur parole, sans vérifier… mais… sa réaction…
Le discours sibyllin de Frédérique fit pencher Philippe Gratieux vers l’énervement plutôt que l’interrogation.
— Soyez plus clair !
— C’est madame Sophia. Monsieur Marc est passé la voir comme souvent, mais… mais cette fois, il était accompagné de… d’androïdes…
Le sang du médecin ne fit qu’un tour dans ses veines. Devinant la suite, il bondit hors de son fauteuil et courut vers la zone de haute sécurité. Moins de cinq minutes plus tard, il se trouvait auprès de Marc Lefèvre, derrière la vitre teintée. De l’autre côté, Philippe aperçut pour la première fois en onze ans le sourire de sa patiente. Encadrée de deux enfants de quatre ans, identique aux jumeaux Timéo et Roméo, Sophia jouait avec un petit circuit de voiture.
— Vous n’auriez pas dû faire ça, Marc.
— J’ai consacré ces dernières années à concevoir ces androïdes pour elle.
— Vous la condamnez à vivre dans le passé.
— Au moins, elle vit.
Une larme roula sur sa joue.
— Regardez comme elle est heureuse.

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Denis Crozet · il y a
Joli texte, une fin rapide et inattendue, comme j'aime. Le tout avec beaucoup d'humanité
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cendrine borragini-durant · il y a
Ne dit-on pas souvent qu'on guérit le mal par le mal...?
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Mireille Bosq · il y a
Et si le personnage de la femme se contentait de ce truchement, les enfants robots substituts des vrais? Ce serait bien dans l'esprit S F. Une fin originale.
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Doria Lescure · il y a
récit bien construit et écrit, dont la progression de l'action fait monter le suspens sur le fond de cette histoire un brin effrayante et plutôt prenante. les personnages sont bien capés, le décor est planté, et je me suis laissée embarquer.
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Isa D · il y a
Je me demandais comment votre texte allait finir... et dans ce monde robotisé, j'ai été cueillie par un élan d'humanité.
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M. Iraje · il y a
Une belle émotion sur le fil de l'absence, cette bascule entre souvenir et reconstruction.
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Amandine B. · il y a
Il y a beaucoup de choses dans ce texte, vous traitez de la perte et du deuil que l'on fait, parfois mal ou que l'on refuse, et vous le faites avec justesse. Le robot qui a détruit l'humain, et qu'on remet au service pour tenter de restaurer un semblant de bonheur. La culpabilité qui ronge, et ces enfants factices pour redonner un peu de bonheur réel. Beaucoup d'amour. Vraiment j'ai aimé.
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Kali Kante · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes 3 voix. ET
Merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps.
Le lien du vote 👇👇.      https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-mere-au-visage-defigure-et-son-filsc

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Firmin Kouadio · il y a
Très belle écriture. Je vous invite à lire "en mal d'humanisme", un texte en lice aux jeunes écritures. Votre retour me ferait vraiment plaisir.
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Lasana Diakhate · il y a
Un beau texte , très riche, attirant et bien rédigé . J’aime bien ce texte .Bravo 👏🏽👏🏽👏🏽
Je vous invite à lire mon œuvre et n’hesitez pas à apprécier l’oeuvre par vote après la lecture. Merci d’avance
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