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Perspective

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Patrick Barbier

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751

FINALISTE
Sélection Public

Cartons, journaux, plastiques.
Tout un univers dérisoire. Le dernier rempart. Le dernier chez-moi.
Je n’ai plus de force. Je fais de moins en moins la manche. Tendre la main me lasse, m’épuise, m’indiffère. J’attends qu’on me ramasse. Pour l’instant j’ai encore un peu de chance (même si cela fait longtemps que ce mot m’est aussi étranger que la surface de Jupiter), les gars du SAMU social m’ont toujours trouvé avant qu’il ne soit trop tard. Trop tard pour quoi, d’ailleurs ? Quelle est la justification d’une vie comme la mienne ? Une vie souterraine, humide et froide dont les seules péripéties désormais consistent en une soupe chaude et, de temps en temps, un lit tiré au sort et une douche forcée suivie d’un échange de vêtements quand le destin veut bien me sourire. Même si ce n’est qu’un rictus. C’est mieux que l’indifférence, un rictus. Mais à vrai dire je m’en fous. De l’une et de l’autre. Pas du pull ni du pantalon.
Des fringues usées mais propres et exemptes de vermine. Ces jours-là, j’ai du chaud au creux de mon ventre. J’en respire mieux. Un temps... Pour mieux suffoquer lorsque ma haine de l’existence a repris le dessus. Que la vermine est revenue. Fidèle... Aux petits soins avec mes pieds moisis. Festoyant aux creux de mes aisselles et dans mes cheveux. Voisinant avec les parasites grouillant dans ma boyasse. Dansant sur mes couilles et ma queue brûlées par des eczémas purulents. Jusqu’au prochain et providentiel ramassage.
Vous vous dites que c’est un choix. Que de s’accepter méprisable, c’est attirer le mépris comme un paratonnerre attire la foudre. D’aucuns choisiraient même des métaphores à base de mouches et de merde. Et ils auraient raison, le luxe de certains mots ne m’est plus permis. Pas après avoir renoncé à tout le reste. J’ai dilapidé ma dignité et l’ai laissée partir en lambeaux dans des trous innommables qui n’avaient comme avantage que de rester secs, dans des squats puants où ceux de mon espèce peuvent encore avoir un semblant de lien. Des liens en ficelle pourrie, lâchant au moindre mot compris de travers, au plus petit regard mal interprété au milieu de vapeurs d’alcools frelatés, de shoots, de partages de seringues aux aiguilles rouillées, de bagarres au couteau chorégraphiées par un danseur dément.

Au fil du temps, j’ai attaché ma raison, mes alibis pathétiques et mes pitoyables excuses aux arbres des squares endormis comme on abandonne son chien, honteux et soulagé à la fois. Sourd à ses cris, ses gémissements et ses plaintes. Sourd à la fin d’un monde. Celui de la normalité, des foyers tièdes, des cages d’escaliers, des ateliers, des repas et des petits bonheurs préservés le long de rues animées.
Les miennes de rues ne mènent plus nulle part sinon à des impasses au fond desquelles je peux m’écrouler. Pour me reposer de cette fatigue qui m’engourdit du matin au soir et massacre mes nuits.
Mes rues sont grises, tristes, mornes et fonctionnelles. Elles me conduisent d’un point de chute à un autre. Des endroits qui n’ont d’autre utilité que de me voir arriver quelque part alors que ce quelque part n’a plus aucune importance ni justification. Mais là ou ailleurs, ce ne sont que des étapes.
Des haltes sur le chemin d’un ailleurs que je ne sais plus envisager mais qu’il m’arrive de rechercher encore afin d’y trouver un exutoire à mes chagrins et mes peurs. Ma honte et ma colère. Ma lâcheté...
Celle qui me sert paradoxalement de courage pour dévaler les degrés de la déchéance. Pour descendre par paliers au fond de l’abîme. Dégringoler dans des sous-niveaux putrides. Les interstices moussus et vérolés de la Cité. Laisser la crasse et les humeurs nauséabondes s’incruster dans les chairs. Pour abdiquer par morceaux desséchés, par petits bouts gangrenés, par de successives mues reptiliennes, ce qui faisait un homme debout. Renoncements après reniements... Chemin de croix après expiation. Larme après larme. Eclat de cœur après souvenirs suicidés. Bouteilles vidées après mégots ramassés et fumés du bout de mes lèvres exsangues. De ma bouche d’égout.
Voies respiratoires embrumées, foie cirrhosé, artères embouteillées, cerveau en dérive, membres et ossatures corrodés, ouïe, vue, toucher amoindris, cœur et poumons en vrille, maux de dents perforants.
Etat général : 0 – Effondrement imminent : 1
La partie est jouée d’avance.
Il n’y a jamais eu d’arbitre dans ce match. Et encore moins de libre arbitre. Le pire me dirige et a pris le contrôle. Le manque me ronge. Le froid m’ankylose. La pluie me noie. Le chaud me brûle. La soif et la faim me hantent. Je ne décide plus depuis longtemps. Je réagis selon des stimuli que l’on pourrait comparer à des poteaux indicateurs tournoyant au gré du vent.
Et quand on croit enfin toucher le fond, on s’aperçoit que l’on peut encore écarter la vase, le limon. Que l’on peut encore repousser la fange. Fouiller la lie. Pour arriver plus bas. Là où le désespoir fait figure de rêve. Etre au-delà de ce désespoir... Là seulement, le mépris peut bien glisser sur vous. Là seulement les chagrins se consument en petites flammèches. Là seulement, les douleurs s’agglomèrent pour vous faire oublier le reste. Là seulement, les regrets vomis fortifient la survie.
Right here, right now... à l’orée d’un ancien temps.
Aux lisières...
Aux lisières de la vie. Aux limites de la loi, de la société. Aux abords des regards fuyants. Aux frontières d’un univers dont je sais qu’il était aussi le mien, il y a une éternité de vide. Un univers de spectres dont je ne discerne plus que le flou des contours. Un monde où je n’ai plus ma place et que je suis pourtant obligé d’arpenter en attendant mon dernier courage ou ma dernière lâcheté. Une humanité où mon nom de fantôme errant est « clodo », « gueux », « cloche », « pochetron », « SDF ».
Ça me va. Mon prénom et mon nom ne m’importent plus. Voire me torturent lorsque je me souviens d’intonations les enrobant. De voix les murmurant...
NON !!!
Oubli. Rejet. Cassure. Négation. Tout plutôt que de se rappeler. Même par bribes.
Tout ça pour descendre sur un quai désert. Au terminus de ce que je n’ai pas honte d’appeler un périple. Voulu... Accepté... Aux confins du rejet et de la solitude.
Ne plus être qu’une ombre dans vos ombres. Un reflet confus dans un miroir piqueté et fendillé.
Un miroir qu’il est si facile de traverser. Il suffit souvent d’échecs irrattrapables, d’une perte ineffable, d’une douleur foudroyante. Et l’autre côté, celui que vous non plus n’aviez pas deviné ne serait-ce que le jour d’avant, se met à vous attirer, à vous aimanter, à vous appeler.
Et pourquoi résister ? Et surtout, comment résister lorsqu’on est à terre ? Quand dans un dernier glaviot on a maudit sa propre vie ? Renié sa propre histoire ?
Le premier pas a été fait. Les autres ont suivi comme le résultat d’une parfaite équation. Tout n’est qu’une question de temps. Ce temps qui ne m’est plus rien.
Le jour peut commencer à décliner. Là-bas, au loin. Sur l’horizon bouché.
Là où tout se rejoint.
Au point de fuite.

PRIX

Image de Automne 2017
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Utilisateur désactivé · il y a
magnifique nouvelle mes votes
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Utilisateur désactivé · il y a
vraiment beau.
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Mary Benoist · il y a
Je l'aurais bien vue lauréate cette nouvelle...
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Sylvie Talant · il y a
Ecriture correcte mais inégale, souvent emphatique. C'est lorsqu'elle en fait le moins, dans cette nouvelle, qu'elle devient efficace.
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Utilisateur désactivé · il y a
Complètement d'accord. L'auteur "en fait des tonnes". Pas uniquement dans cette nouvelle mais dans d'autres, car j'ai presque tout lu. Il semble que ce mode emphatique soit sa façon de s'exprimer.
C'est pour cette raison que je n'ai pas soutenu ses textes.
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Gaby · il y a
Mince... un lecteur (ou lectrice) qui lit "presque tout" d'un auteur shortien pourtant emphatique, c'est de l'abnégation ou je ne m'y connais pas. J'ai cru noter un semblant d'acrimonie à mon égard mais sans doute me trompè-je ? ^^
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Utilisateur désactivé · il y a
Pour être honnête : je ne vous lis pas .
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Gaby · il y a
"Pas uniquement dans cette nouvelle mais dans d'autres, car j'ai presque tout lu." (Attilio)
Pour être honnête, l'avis des girouettes ne m'importent pas plus que ça. ^^
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Utilisateur désactivé · il y a
Sod off !!!
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Gaby · il y a
Un autre de vos pseudos ?
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Utilisateur désactivé · il y a
Bien vu ! Prendre " allez vous faire foutre " comme pseudo m'irait comme un gant !
Il ne s'adresserait pas exclusivement à vous.
Je ne m'ennuie pas ici mais je ne vais pas m'éterniser, ni sur votre page, ni ailleurs sur ce site.
Bon vent !
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Utilisateur désactivé · il y a
Oserais-je dire que vu la remarquable absence de vos propres textes, "la critique est aisée mais l'art est difficile" ?
renchérir sur le commentaire précédent, d'une ligne en faire trois, est un début d'emphase en soi.
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Utilisateur désactivé · il y a
Et vous, vous écrivez chère Emma ?
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Utilisateur désactivé · il y a
pas pour l'instant, non. Pourquoi ?
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est simple : vos textes sont aussi remarquablement absents que les miens !
J'écris ailleurs, ma chère.
Et vous ?
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Dominique Tesson · il y a
+ 5 mon conte Le meunier et le vent est en finale et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline

+ 5 mon conte Le meunier et le vent est en finale et je vous invite à le soutenir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-meunier-et-le-vent-contes-des-deux-arbres-sur-la-colline

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JHC · il y a
bis :)
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Chantal Sourire · il y a
J'aime le rythme du texte qui pourrait être poésie ou chanson. Le contenu cru et rude et réaliste et dérangeant et... me fait frissonner, mon vote !
J'ai en lice un TTC, Même pas peur et une nouvelle, Ringarde...

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Sindie Barns · il y a
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Maggydm · il y a
Je découvre votre texte. Poignant, réaliste. De ces textes qui vous remuent les trippes et dont ils vous laissent un arrière goût dans la bouche. Et qui vous font dire que peut-être j'ai pas grand chose, mais j'ai quand même beaucoup plus et j'ai bien de la chance. Merci. Bonne chance pour la finale.
Puis-je vous inviter sur ma page pour découvrir ou redécouvrir mes textes, un en finale, d'autres en compétition, mais tous pour le plaisir de les partager.

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JehanGriffon · il y a
Texte réaliste et fort, peut-être un peu trop pour moi, mais cela n'enlève rien à sa qualité.
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