Perrette

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« Les craquements sinistres de la glace qui se pliait, se soulevait, se contorsionnait ressemblaient aux gémissements d’une bête agonisante. »
- Eh bien, si Pierrette avait été sur la glace comme dans mon livre, elle aurait eu une excuse valable pour avoir laissé tomber son pot au lait, dit Nathan à sa sœur ;
- Ce n’est pas Pierrette, mais PERRETTE, répliqua Déborah, agacée.
Il faut dire qu’à la maison, c’était l’ébullition depuis qu’on avait appris la mission dont Deborah était investie.
Le ministre de l’Education de la province de Colombie Britannique avait entrepris la visite de quelques écoles de cette province du Canada pour y mettre à l’honneur l’intérêt de la lecture et s’assurer de la qualité de l’enseignement en la matière.
Bien entendu, puisque ce pays a la particularité d’avoir deux langues officielles, cette vérification ministérielle portait sur la lecture aussi bien en français qu’en anglais.
L’école de Déborah située à Richmond, dans la banlieue de Vancouver, était l’une des cinq écoles choisies par les services de l’académie.
Le directeur était bien sûr un peu anxieux et avait mis sur pied une organisation qu’il voulait sans faille. Il n’arrêtait pas de répéter que la réputation de l’école était en jeu. Chacun se disait, sans qu’il le précise, que l’avancement du directeur également était concerné !
Le directeur avait donc prévu une visite de classes, puis une réunion de l’ensemble des élèves dans le grand amphi pour permettre au ministre de satisfaire à sa grand propension à faire des discours . Un ministre, ça se bichonne ! Et un ministre qui se déplace sans faire un discours, c’est un ministre frustré.
Et comme c’était un samedi matin, on inviterait aussi les parents d’élèves et leurs familles de façon à donner un bel auditoire au ministre qui serait content.
Après tout, les élections approchaient et les décisions d’avancement devaient être prises assez rapidement... Tant le ministre que le directeur devraient y trouver leur compte. Bon, la lecture aussi !
Mais pour que ça ne paraisse pas trop artificiel, il fallait une vraie mise en scène et le directeur avait prévu que deux élèves feraient une lecture devant le ministre et toute l’assemblée des élèves et de leurs familles.
Déborah avait toujours eu d’excellentes appréciations pour la qualité de sa lecture et, en la choisissant pour la lecture en français, le directeur savait qu’il ne prenait pas de risque. L’intonation serait là, les liaisons respectées, la ponctuation prise en compte, le débit bien rythmé...
- Déborah, c’est toi qui feras la lecture en français et Paul fera celle en anglais. Tu es une fille, tu as 10 ans, Paul un garçon qui a 12 ans, ca fera un bon équilibre. Je t’ai choisi une fable de La Fontaine : La Laitière et le Pot au lait. C’est un classique, le ministre appréciera. Mais attention le texte n’est pas facile. Il y a des expressions d’autrefois, mais pas celles de nos amis québécois, celles en usage du temps de La Fontaine. Il faut donc que tu t’entraines et que tu répètes souvent. Tu le feras à l’école mais aussi le soir à la maison.
Et depuis une semaine, Déborah avait habitué toute sa famille à entendre ses déclamations « Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait, bien posé sur un coussinet... »
Et Nathan commençait vraiment à en avoir assez d’entendre les répétitions de sa sœur alors qu’il était plongé dans les aventures de son héros. Il dévorait le deuxième tome « la tempête blanche » du roman de Nicolas Vanier « Le chant du grand nord ». C’’était tout de même une aventure bien plus risquée et passionnante que celle de cette pauvre Perrette qui se rendait à la ville avec un pot au lait sur la tête.
Il faut dire que Déborah avait du mal à s’isoler avec tous ses frères. En plus sa petite sœur de 5 ans, Hélène, était toujours accrochée à elle.
- Thomas, Marc, Henri, venez dans ma chambre, vous allez faire le public et moi je vais lire mon texte. Oui Hélène, tu viens aussi bien sûr, mais tu resteras assise en face de moi comme le public.
Et Déborah entraine ses frères et sa sœur dans sa chambre et leur désigne le tapis pour banquette. Nathan ne suit pas. Lui, Perrette, ca commence à bien faire ! Il se replonge dans son livre car son héros est en situation difficile sur la banquise du grand nord canadien.
- Bon je commence. Vous m’écoutez bien jusqu’au bout, dit Déborah en prenant un air très sérieux :
« La Laitière et le Pot au lait.
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,
Bien posé sur un coussinet,
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
Légère et court vêtue, elle allait à grand pas,... »

- Déborah, je t’entends ! tu n’as pas respecté la virgule après « légère et court vêtue ». Une virgule c’est très important. C’est la respiration et l’intelligence du texte.
- Oui maman, mais je répète, c’est pour ça, répond Déborah agacée, en allant fermer la porte de sa chambre.
Et Déborah reprend la lecture. Mais très vite les garçons s’agitent. Thomas imite Perrette qui marche à grand pas dans la chambre. Quant à Marc il retrousse le bas de son pantalon pour être aussi « court vêtu ». Et Henri a posé un livre sur sa tête en guise de « coussinet » pour accueillir un pot au lait imaginaire
- Bon les garçons, je me passerai de vous. Je vais juste garder Hélène qui fera le public car sinon je n’y arriverai jamais.
Les garçons sortent de la chambre en tenant avec précaution le pot au lait imaginaire sur la tète d’Henri.
- Allez Hélène, je recommence.
Déborah est très concentrée et elle lit son texte jusqu’au bout. Elle est contente. Elle y est arrivée sans écorcher un mot et en faisant bien attention à l’intonation en fonction de l’avancée de l’histoire. Mais elle entend Hélène renifler. Elle voit sa sœur les yeux pleins de larmes
- Eh bien Hélène, qu’est ce que tu as ?
- C’est parce que Perrette elle a fait tomber son pot au lait. C’est triste. Moi ze veux pas qu’elle le fasse tomber son lait. Ze veux qu’elle puisse acheter les œufs, les poules et la vache !
- Mais Hélène, ce n’est pas possible ! je dois lire un texte qui a été écrit par un grand auteur français qui créait des fables pour faire passer des messages. Et là, il veut montrer qu’il faut éviter de faire des rêves où on se voit plus beau qu’on est.
- Mais si, c’est bien de rêver ! Moi, je rêve d’être danseuse quand je serai grande.
- Bon d’accord Hélène, je comprends, mais là il faut absolument que Perrette renverse son pot.
- Pourquoi ? Moi, je dis que c’est pas obligé.
- Bon je recommence : « Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,... »
Et Déborah relut une dizaine de fois sa fable.
A chaque fois que le lait tombait, Hélène avait les larmes aux yeux et regardait tristement sa grande sœur.
Le grand jour arriva.
Le directeur avait fait faire plusieurs répétitions dans l’amphithéâtre, avec le micro, pour s’assurer que tout allait bien. Paul et Déborah étaient au point.
Le ministre arriva et visita deux classes qui, bien sûr, étaient très concentrées !
Puis tout le monde se dirigea vers la grande salle. Les parents étaient déjà installés. Deborah repéra très vite son papa et sa maman qui s’étaient assis au troisième rang. Hélène était sur les genoux de son papa et dévorait sa sœur des yeux. Deborah aperçut même son oncle Matthieu et sa tante Florence qui étaient au fond. Eh oui, c’est vrai que son cousin Antoine était depuis peu dans la même école.
Le directeur demanda à la salle de faire silence et prononça quelques mots d’accueil à l’attention du ministre. Il confirma combien la lecture était à l’honneur au sein de son école et que tous, élèves et enseignants, avaient bien conscience de l’importance majeure de la lecture pour la formation des jeunes. Le ministre allait d’ailleurs avoir l’occasion d’assister à deux lectures qui lui montreraient la parfaite maitrise que les élèves de son école en avaient.
Le ministre fit son discours. Le directeur se dit que le ministre était assurément un adepte de la lecture car il lisait un papier qui semblait avoir été écrit par quelqu’un d’autre. Le ministre ne quittait pas son texte des yeux et semblait ne pas avoir révisé avant de venir. Le directeur sourit intérieurement. Et lui qui avait bien dit à Deborah qu’il ne fallait pas hésiter à profiter des points pour reprendre son souffle, jeter un coup d’œil sur l’auditoire et continuer sa lecture.
Après les applaudissements d’usage, le directeur invita Paul à lire son texte. Tout se passa bien. Puis ce fut le tour de Déborah qui s’avança au micro avec son livre de fables de La Fontaine bien en mains.
Déborah est très concentrée. Elle annonce «  La Laitière et le Pot au lait ». Puis elle lit son texte en faisant attention à respecter la ponctuation. Elle prend soin de bien respirer et à chaque point lève timidement les yeux vers l’assistance. Elle arrive au moment où Perrette s’interroge : « Et qui m’empêchera de mettre en notre étable, vu le prix dont il est, une vache et un veau que je verrai sauter au milieu du troupeau ? » Elle fait une pause après le point d’interrogation pour bien mettre en haleine son auditoire. Elle lève les yeux et tombe sur le regard implorant d’Hélène qui sait bien que le passage qu’elle redoute est imminent.
Déborah se replonge dans son livre et lit la phrase suivante : « Perrette là-dessus saute aussi, transportée » mais improvise la suite :
« Et rattrape son pot au lait qui s’apprêtait à tomber,
Ce qui permit à ses projets de se réaliser».
Puis elle se tait, ferme son livre et regagne sa place.
Stupeur dans l’assistance, angoisse du directeur. Puis un petit claquement de mains se fait entendre. C’est Hélène qui applaudit. Le ministre, surpris, se met à applaudir également, suivi par l’assistance.
Le directeur bondit au micro et remercie le ministre, les parents, les élèves pour cette mise à l’honneur de la lecture et invite tout le monde au vin d’honneur.
Puis il se dirige vers Deborah, le regard furieux et lui dit de le suivre dans son bureau.
- Mais comment as-tu pu faire ça Deborah ? Changer le texte, c’est inadmissible!
- Je voulais faire plaisir à Hélène.
- Mais qu’est ce que c’est que cette histoire ? C’est au ministre qu’il fallait faire plaisir. Tu as gravement porté atteinte à l’image de ton école. Et puis, qui c’est cette Hélène ?
- C’est ma petite sœur. Elle ne veut pas que Perrette fasse tomber son lait.
- Et pourquoi donc ? Pour qui se prend t elle ta sœur ?
- Pour une future danseuse, monsieur le directeur, et je veux l’encourager.
- Bon, arrêtons cette histoire, je te convoquerai la semaine prochaine dans mon bureau pour voir quelle suite je donne à tout ça.
Le lundi matin, le ministère appelle le directeur et lui signifie que le ministre veut le voir le lendemain. Le directeur passe une mauvaise journée. Il se dit que ce n’est pas « adieu veau, vache, cochon... », mais adieu l’avancement qu’il attend depuis 5 ans.
- Ah, monsieur le directeur, je suis très heureux de vous voir après cette belle matinée passée dans votre établissement.
- Merci monsieur le ministre, mais je suis vraiment désolé.
- Désolé de quoi ? ah oui, je ne vous ai pas vu après le vin d’honneur. Sans doute aviez-vous une obligation, mais cela n’a aucune importance. Non, je vous ai demandé de venir pour vous féliciter et surtout pour vous dire combien j’ai apprécié cette improvisation dans La Laitière et le Pot au lait. Quelle audace, quel à propos ! Oser profiter de La Fontaine pour faire comprendre à nos concitoyens combien ils peuvent réussir leurs rêves et leurs projets, c’est tout simplement remarquable.
Aussi je voulais vous annoncer que j’ai décidé d’accorder à votre établissement deux postes supplémentaires d’enseignants comme vous l’aviez demandé à la rentrée dernière. Par ailleurs, je crois qu’on a trop tardé à donner une suite favorable à votre souhait d’avancement. J’ai donc donné les instructions adéquates.
Deux jours plus tard, le directeur croise Déborah dans la cour.
- Alors Déborah, comment va Hélène ?
- Elle va très bien, monsieur le directeur, dit Déborah en regardant ses chaussures.
- Eh bien tu vois, Déborah, Hélène a beaucoup de chance d’avoir une sœur comme toi.



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