Périple chimérique

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Je m'appelle Eva et nous sommes le dix-huit mars 2032. Voilà presque vingt-cinq années écoulées depuis « le grand blast ». L'homme tient bon, il s'accroche, il veut vivre. Je nous voyais éteints ce funeste jour où les bombes sont tombées, je suis stupéfaite à présent. J'ai foi en nous. Des villes renaissent, une civilisation s'élève lentement. La vie reprend son cours.
J'ai usé mes mains pour rebâtir, elles sont vieilles maintenant, traversées de rides. J'ai envie de faire autre chose. Comme avant, je souhaite voir le Monde. Des territoires dévastés émerge une certaine poésie, une certaine magie qui agit sur les survivants de bien des manières. Chez moi ces panoramas, ils m'émerveillent : ils témoignent à la fois de notre grandeur passée et de notre fragile et éphémère existence. Je me surprends à sourire bêtement quand, dans les débris, je vois une pousse se frayer un chemin. Aussi destructeurs sommes nous, pouvons nous réellement assassiner la plus grande force de notre Monde ?
Notre survie nous la devons à notre intellect, la nature, elle, elle ressuscite tout simplement...
Ces idées font naître en moi bien des questionnements. Qu'est-ce qu'il y a derrière ces montagnes nues ? Qu'est-ce qu'il y a derrière ce qu'il y a derrière ces montagnes nues ? Et ainsi de suite, et de suite...
Il se peut qu'il existe des endroits déjà reconquits par la verdure. Je dois savoir. Je dois partir. Ce journal sera le témoin de mon expédition.

19 mars 2032
J'ai rencontré un vieil homme aujourd'hui. Il m'a payé un verre de cet horrible breuvage alcoolisé. Le fait de savoir que la base de la recette est une mixture d'asticots me dégoute déjà assez, inutile d'en apprendre davantage. J'ai tout de même fini le verre, j'avais trinqué, politesse oblige. En buvant, j'ai parlé au vieillard de mes idées d'évasion. C'est alors qu'il a raconté une histoire dans laquelle je me suis laissée envoutée. Il m'a parlé des plaines du néant. Une vaste étendue de poussière et de terre brune et craquelée. Le vieil homme m'a présenté cet endroit comme le plus grand et vide de tous les endroits qu'il existe. Puis il y eut la mise en garde : ne vas pas t'aventurer sur ces plaines. Ce qui y vont n'en reviennent jamais m'a t'il dit d'une voix grave, le regard sérieux...
Puis il s'est levé péniblement en prenant appui sur le dossier peu stable de cette vieille chaise. D'un geste discret de la tête il m'a saluée avant de passer la porte de fortune du bar et de disparaître dans l'obscurité des rues.
De retour dans ma cabane, j'ai aussitôt préparé mon baluchon et à l'heure où j'écris ces mots, je suis prête à partir à l'aventure, comme avant.

20 mars 2032
Je me suis arrêtée à un petit comptoir commercial dressé au milieu des décombres d'un petit village qui ne me semble pas inconnu. Le chef m'a cédé un lit de fortune sous une des tentes réservées aux marchands itinérants et aux caravanes commerciales. Ceux qui sont installés non loin de moi ne cessent de me mettre en garde sur les dangers qui rôdent hors des villes. Pillards, psychopathes, cannibales, meutes de chiens et même des mutants selon eux. Ils veulent me faire peur, m'intimider, les hommes aiment embellir leurs histoires.
Certaines de ces menaces sont des mythes à mes yeux. En vingt-cinq ans je n'ai jamais vu de meutes de chiens s'en prendre à des hommes. Et des mutants ? Encore moins. Ils ne sont qu'une création destinée à effrayer ceux qui voudraient s'aventurer au delà des villes. Les marchands aiment ce qu'ils font, et c'est pourquoi une chose leur fait peur : la concurrence !
Colporter de telles histoires c'est leur façon de dissuader quiconque aurait des rêves un tant soit peu commerciaux...
Ils connaissent les plaines du néant, ils m'ont dit qu'une ville s'est dressée aux abords de ce désert : Le Château.

21 mars 2032
J'ai bien dormi la nuit dernière, si bien que ce soir je regrette le confort du lit pliable et de la tente commerciale. Je ne suis pas à plaindre pour autant. J'ai élu domicile dans un petit bâtiment à demi effondré. Il y sent mauvais et le béton est glacé, mais au moins j'ai quatre murs et un toit. Le vent s'écrase de tous les côtés de mon abri et j'aime l'entendre tant qu'il ne me malmène pas. Sur la route j'ai vu un panneau de direction, il indiquait Le Château, je suis sur la bonne voie. Cela dit, j'ignore encore à quel point je suis loin de mon objectif.

22 mars 2032
Il me faudra deux jours supplémentaires pour atteindre Le Château. Ce soir j'ai dîné avec un voyageur peu bavard. Il était armé, un fusil à verrou à la hanche et un vieux revolver à la cuisse. Son sac semblait lourd et il portait sur lui tout un barda dont la description serait fastidieuse. Il devait être âgé comme je le suis, une cinquantaine d'années. Le repas fut silencieux, nous avons partagé de façon minutieuse ce que nous avions à manger, histoire de varier un peu notre alimentation. J'ai essayé de parler, mais ses réponses étaient courtes, voire même inexistantes. Quand je lui ai demandé où il allait, il m'a juste dit : Reno.
Je connais Reno, enfin de nom. C'est une petite ville réputée pour son eau. Elle est à cinq voire six jours de marche de mon point de départ. Naturellement, je lui ai indiqué le chemin. Il connaissait également les plaines du néant, il m'a dit comme les autres : ne pas y aller, il n'y a rien de bon, ni au cœur des plaines, ni au delà...
Il n'a pas souhaité dormir avec moi, c'est dommage, je n'aurai pas repoussé sa compagnie...

24 mars 2032
Je n'ai pas écris hier. J'ai passé une des pires nuits de ma vie. Sans abri où me cacher des assauts incessants des vents et des trombes de pluies, je me suis emmitouflée tant bien que mal dans mon duvet usé, j'étais trempée, frigorifiée, effrayée...
Toute la nuit j'ai entendu des grognements, des mouvements dans le noir. Comme si quelqu'un ou quelque chose se déplaçait. J'ai aussitôt repensé aux histoires des marchands, s'il s'agissait de chiens, la tempête, brouillant leurs sens, me fut salutaire.
Ce soir je suis à Le Château, je comprends à présent pourquoi cette ville se nomme ainsi : elle est tout simplement bâtie au milieu d'un très vieux château ayant plus que bien supporté son dernier siège face à la folie humaine. J'ai négocié un petit coin à moi pour la nuit, seulement deux crédits.
Comme à mon habitude je me suis mélangée aux locaux, mais c'est toujours la même rengaine : n'allez pas dans les plaines du néant !
Personne ne m'apporte de nouvelles informations, je commence même à croire que personne n'a jamais vraiment osé s'y aventurer. Et si j'étais la première ? Si derrière ce long désert se cachait un lieu épargné par les bombes ? Je m’emballe peut-être mais je dois avouer que toutes ces questions excitent de plus en plus ma curiosité. Demain j'échange mes derniers crédits contre toute l'eau et la nourriture que je pourrai transporter, et je pars...

25 mars 2032
C'est la première fois que j'écris en pleine journée, mais c'est parce que c'est un jour spécial !
J'y suis, je fais face aux plaines du néant. Une étendue vierge de tout relief naturel, un paysage d'apparence stérile où la poussière recouvre des décombres par milliers. Un véritable mélange de terre gâtée de béton et de cendres virevoltant aux grès des vents se dresse devant moi et s'étend jusqu'à l'horizon. Je ne peux plus attendre, il faut que je me lance...

...

Premier avril 2032
Une semaine sans coucher le moindre mot sur mon petit cahier. Pourquoi ? La déception. Il n'y a rien ici, j'ai été trop idiote, j'ai cru être la première à entreprendre ce voyage, mais quoi que nous fassions, nous ne pouvons jamais être le premier nulle part. C'est ce campement abandonné qui me le rappelle de façon moqueuse. Même dans les terres mortes d'où je viens pousse de jeunes plantes aussi éphémères que des papillons, mais elles poussent tout de même. Ici, tout est mort, et c'est comme si tout continuait à mourir. La mort s'est approprié cet endroit et j'ai peur de bientôt faire partie de ces poussières brunâtres qui ne cessent de voler. J'ai consommé plus de la moitié de mes vivres, faire demi-tour serait suicidaire, d'autant que je ne suis pas certaine d'être allée tout droit. Je suis perdue, stupide j'ai été, stupides ont toujours été mes rêves...

3 avril 2032
Je sais désormais ce que sont les plaines du néant : un cimetière. Face à moi reposent les dépouilles de ceux qui comme moi, ont été assez idiots pour croire qu'au delà de ce désert il y avait un paradis. Au début j'ai cru qu'ils étaient tous de la même caravane. Mais non. L'état de décomposition varie d'un cadavre à l'autre, ces gens sont venus seuls ici et ils sont morts seuls au milieu de leurs prédécesseurs. Les cadavres forment une ligne irrégulière, tous morts au même endroit, comme si le sol avait défini une limite à nous autres humains. Une limite qui, si nous la franchissons, nous foudroie. Je ne comprends pas, je n'arrive pas à imaginer comment ces gens ont pu mourir à cet endroit. Tout du long cette bordure invisible est jalonnée de corps sans vie. Si je m'approche, j'imagine que je les rejoindrai...

4 avril 2032
Je n'étais pas certaine de moi jusqu'à ce que je décide d'écrire ces mots, mais je le suis à présent. Il y a une structure au loin, comme une tour. Elle s'est sagement dessinée après une légère accalmie venteuse. Je la vois encore et le plus beau, c'est qu'au petit matin, alors que le jour n'était pas encore levé, j'ai aperçu une lumière brève mais vive. Je me sens comme sauvée, le sourire aux lèvres je griffonne ces derniers mots avant de reprendre la route, il me faudra marcher au milieu de cette nécropole linéaire à ciel ouvert, mais je n'ai plus peur de traverser à présent. Je me mets en route, j'écrirai une fois arrivée.

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