Périple avec papy

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Bonjour! 67 ans, infirmière à la retraite, j'aime les animaux, la lecture, la nature, la musique, surtout le piano dont je joue avec plus ou moins de bonheur. Si la couture et la cuisine me sont  [+]

Laissez-moi vous conter par le menu ma dernière épopée avec papy, qui, je n’en doute pas, ne manquera pas de vous distraire.
Je suis donc arrivée le vendredi après-midi à la résidence, à l’heure fatidique de sa sacro-sainte sieste.
Je me disais que si je le trouvais profondément endormi, j’irai me rafraîchir en attendant son réveil.
C’est donc à pas feutrés que je pénétrai dans sa chambre. Je le trouvais très essoufflé, cherchant loin sa respiration avec un bruit de forge, papillotant des yeux, les traits tirés, l’air littéralement épuisé.
J’hésitais sur l’attitude à adopter quand tout à coup il s’avisa de ma présence.
Après la (très discrète) surprise (un vague : « ha ! ma p’ fill’ ! »..marmonné plutôt qu’articulé) le voilà qui se ragaillardit, se lève presque d’un seul coup et me demande, très clairement cette fois, : « Où on va ? »
Il me réclame ses diverses prothèses dentaires et auditives, il me dit, en forme de réponse (alors que je ne lui ai strictement rien demandé) : « Où tu veux, il faut juste être rentrés à 16 h pour ‘des chiffres et des lettres.’ »
Me voici l’embarquant pour une petite promenade. Nous nous retrouvons à l’hôtel de V. là où j’ai mes habitudes Le patron me reconnaît, nous mène vers la terrasse ombragée et nous prenons des glaces que papa savoure avec force soupirs et exclamations. Il parle sans cesse, s’émerveille de tout : des marronniers, de l’ombre qu’ils dispensent, des fleurs en bac je ne comprends pas la moitié de ce qu’il me dit, lui n’entend pas les ¾ de ce que je lui dis mais il a l’air tellement heureux que ça fait plaisir à voir et ça me suffit.
Il continue à jouer les pipelettes tout le chemin du retour, dans la voiture, sur sa chaise roulante, dans l’ascenseur, dans le couloir, il ne s’arrête que pour actionner la télécommande.
Je profite de ce moment pour nettoyer les chiottes merdiques, pour aérer, pour appeler M.,la marâtre.
Je ne trouve évidemment personne et laisse un message sur le répondeur pour signaler que je suis là une paire de jours et que je peux m’occuper de papa.
M. en effet a l’habitude de venir lui donner la becquée midi et soir et si je peux la soulager un moment, ce sera avec plaisir et je raccroche.
N’ayant pas de nouvelles, j’accompagne papa à la salle à manger et, dans le doute, je suis prête à faire face : si M. arrive, je réitérerai ma proposition, qu’elle acceptera ou non, de bonne grâce ou non, je m’en fous...
Nous attendons en échangeant quelques banalités quand tout d’un coup papa s’exclame :
«  Elle viendra pas !
- Pardon ?
- Bien sûr ! Maintenant qu’ait sait qu’ t’es là !
- Tu préfèrerais...que je m’en aille ?
- Ben... oui !
- Bon et bien alors bonsoir messieurs-dames, bon appétit ! »

Voilà comment on fait 370 bornes, on provoque une résurrection, on improvise une petite ballade pour le miraculé, on le ramène au bercail...et on se fait aimablement jeter !
La matrone arrive sur le parking au moment ou je pars, je ne fais rien pour attirer son attention, je me dis que demain sera un jour meilleur !!!

Le lendemain donc, j’ai carte blanche. Unique impératif : être rentrés à 17 h pour « Les carnets de Julie. » Papa frétille comme un gardon, il frime un peu devant ses petits camarades et nous voici partis pour une folle aventure. J’en ai ma claque des routes autour des A., je décide de tracer vers la montagne. J’opte pour la Chartreuse. Nous passons vers les Echelles nous empruntons les ravissantes gorges du Guiers vif suivant une jolie route tournoyante à souhait. Nous dépassons des cyclistes, d’abord des mâles, ensuite des filles à jolis mollets. Que papa repère, évidemment !
Au beau milieu des virages, voilà-t-y pas qu’une folle envie de faire pipi le prend soudain à la glotte. Ca ne pouvait bien sûr, pas arriver en ligne droite.
Je le supplie de patienter et bientôt (ouf !) nous nous retrouvons sur une route un peu moins sinueuse. Je repère enfin un endroit adéquat, où personne ne le verra. Il y a bien un panneau barbouillé à la peinture : « stationnement gênant, sortie de véhicules » mais pour le temps qu’on va y passer, nous ne risquons pas de gêner grand monde. Papa s’exécute en prenant grand soin de se pisser sur la jambe gauche de son jogging et juste au moment où je mets le contact un gros tracteur se pointe !
Le monsieur me montre du doigt le panneau, je lui montre du pouce mon père. Il remue une épaule d’un air de dire : « ça va pour cette fois mais ne recommencez pas ! »
Nous reprenons la route, papa se désole : « les cyclistes nous ont dépassés !
« - Ca fait rien, dis-je, comme ça tu reverras les jolis mollets des demoiselles ! »
Je ne me souviens plus si nous les avons dépassées mais papa ne les a pas oubliées, vous verrez !


11 H55 : Papa commence à regarder sa montre avec insistance. Je vais pour le sermonner mais il dit : « On a tout notre temps »
12 H : Papa soupire, je rigole intérieurement.
12 H05 : Papa gémit et re-regarde sa montre en haussant les épaules. Je hausse aussi les épaules : il commence à me fatiguer avec ses caprices.
12 H 10 : Papa geint « Je plaignais ces pauvres filles tout à l’heure, en me disant qu’elles avaient bien du mérite à pédaler comme ça mais, au moins, ELLES, elles avaient à manger !
- Parce que tu a faim, là ?
- Non, pourquoi ? On a tout notre temps, répète-t-il, on est pas pressés! »

Je ne suis pas certaine de tout saisir mais je me dis que je ne sais pas comment je serai à 91 ans passés, si tant est que j’y arrive !
Une 1ère auberge aussi riante que charmante nous tape dans l’œil mais elle est mal commode pour papa, je décide de poursuivre, un col est annoncé vers Entremont-le-vieux et j’ai une bonne intuition.
Papa soupire encore un petit peu mais je m’en tape.
J’ai eu du pif : pile-poil dans le mille ! Auberge des Bruyères absolument superbe : terrasse ombragée, panorama de rêve, vue imprenable sur le Mont Blanc, ambiance chaleureuse, ciel azuréen, soleil et un peu d’air frais des montagnes, toilettes de plain-pied : l’idéal!!!
Il me faut juste extirper mon géniteur de la voiture qu'on me permet exceptionnellement de monter jusqu'à la terrasse, l'installer sur son fauteuil et redescendre me garer sur le parking en contrebas.
Alors que je le rejoins, un peu essoufflée, papa s’exclame  : « On ne pouvait difficilement trouver mieux, « on » a drôlement eu raison de persévérer, (tu parles!) c’est magnifique, c'est le paradis ! »

Petit repas sympa qu’il mange d’ailleurs tout seul, sans aucune aide et sans en foutre à côté. Tellement facilement d’ailleurs que je me demande s’il n’y a pas un petit brin de comédie à la maison de retraite, histoire de se faire bichonner.

Tout se passa à merveille mais, hélas, bien qu’il m’en coûtât, il fallut bien, à un moment, évoquer le retour ! Et c’est là que l’affaire se corsa.

Je dispose la chaise roulante de façon à rentrer papa facilement dans l’habitacle et je vais chercher mon automobile. Je fais une marche arrière et entends un bruit très révélateur sur les gravillons.
Si, s’est possible ! Je n’ai crevé que 2 fois en dix ans, les 2 fois avec papa !
Je retourne vite l’informer de ce léger contretemps et me voici extirpant la roue de secours. Je ne trouve pas le cric ni la manivelle : encore un coup de P. qui a farfouillé dans mon coffre !
Une très gentille dame arrive : « Attendez ! Retournez auprès de votre papa, mon mari va venir vous changer la roue, laissez-lui juste le temps de finir son café, il arrive ! »
Je vais donc informer papa de ce nouvel épisode et accompagne un petit moment plus tard le monsieur en question. Finalement je retrouve tout en vrac dans la malle et voici donc l’opération qui commence : desserrage des boulons, montée du cric, ablation complète des goujons et pan ! IMPOSSIBLE d’enlever cette p... de roue !!
Je cours, que dis-je, je vole avertir papa. Toute la terrasse entière est sens dessus dessous :
«  C’est pris en charge par l’assurance, vous êtes chez qui ? Untel ? Pas de problème ! Vous avez la carte verte ? Quelqu’un a du réseau ? moi ça ne passe pas !.. Vous êtes chez quel opérateur ?
« Mais – s’adressant au 1er intervenant- vous êtes sûr ? En s’y mettant à deux, peut-être que... ? Ou alors en faisant balancier ou en mettant de l’huile ? - Essayez si vous voulez mais moi je vous dis que c’est le plateau ! Ils ne pourront l’extirper qu’au garage, et encore, avec du matos ! Je suis formel : il m’est arrivé exactement la même chose ! »
(etc, etc...)
Finalement c’est grâce à la connexion Internet de l’aubergiste qu’un charmant jeune homme, papa de 2 beaux enfants, réussit à obtenir de l’aide. Qu’on me promet d’ici ¾ d’heure, 1 heure maximum.
J’informe papa ( re-belote), il prend ça avec philosophie et sourire : pensez ! ça le change de la routine monotone de la maison de retraite!
Au bout d’un petit moment, quand même, il émet le souhait d’aller s’installer dans la voiture. J’argue du fait qu’il risque d’y faire chaud...peu lui chaut ! Il voudrait faire une sieste et il a mal aux fesses.
Je le descend donc, en freinant des talons, avec un virage sec à droite, un dénivelé conséquent, et toujours ces foutus gravillons.
«  Mon Dieu ! il fallait m’appeler ! intervient le papa (l’autre, le serviable, le jeune) vous n’auriez pas dû faire ça toute seule ! »
Ce jeune homme est décidément incroyable ! Il ajoute, alors que son épouse et ses 2 enfants le rejoignent : « Nous allons faire une petite promenade digestive, nous repasserons tout à l’heure pour voir si tout est O.K. »
Je me perds en remerciements, juste au moment ou l’aubergiste m’appelle, le garage me demande au téléphone.

« Où êtes-vous précisément ? » J’hallucine car les ¾ d’heure sont largement dépassés. J’explique.
«  Que s’est-il passé exactement ? J’explique.
«  Les jantes sont de quelle couleur ? Je ne sais pas, faut que j’aille voir sur le parking.
- Allez-y vite, la nature du matériel de dépannage en dépend.
- Dans combien de temps serez-vous là ?
- Comptez bien ¾ d’h /1 heure, c’est que c’est pas la porte à côté la-haut !
- Vous monterez avec un plateau ?
- Non, d’après ce que vous me dîtes, un véhicule simple devrait suffire
( Je prie pour que ce soit vrai !)

Je retrouve papa qui s’est vaguement assoupi
« Alors, on part ? »
Je ré-explique.
« Dis donc, tu ne pourrais pas fermer la fenêtre car ça fait un courant d’air » et d’accompagner d’un geste de gauche à droite. Je relève donc la vitre du côté conducteur.

« Votre papa est dans la voiture ? Mon Dieu ! Mais il va avoir trop chaud !
- Non, il vient de me demander de fermer une fenêtre, il avait froid !
- Pourtant on doit bien taper du 40° là-dedans, attendez, j’ai un thermomètre dans ma voiture !
- Il ne risque pas la déshydratation ?
- J’y veille, ne vous inquiétez pas ! ( je montre ma bouteille d’eau)
- Voulez-vous que j’aille chercher une paille ?
- Vous n’avez pas de pare-soleil ? »
Je n’en ai pas mais je réalise que j’ai une grosse serviette de bains qui fera peut-être l’affaire. Je me précipite à l’arrière pour l’extirper de mon fourbi, je l’installe sur le pare-brise comme je peux et demande à papa si ça va mieux ainsi. Il me répond par la négative et comme je m’en étonne, il m’explique :
«  Tu t’es trompée ! C’est par-là que j’ai du courant d’air ! » Et de m’indiquer du doigt la fenêtre baissée de son côté.
Allons bon, voilà autre chose. Je rectifie le tir et j’entends :
« 27° ! Ah, j’aurais juré que c’était plus !
- C’est normal, chéri, on est en altitude, l’air est plus frais !
- Vraiment, vous pensez qu’il ne faudrait pas le faire boire davantage ? »

Toutes ces bonnes volontés sont adorables mais ça finit par faire beaucoup. Je vais quérir un verre d’eau fraîche et une paille, je retourne à la voiture et supplie papa de boire ; il ne veut pas parce que ça va le faire pisser et il ne voudrait pas y être contraint devant tout ce monde.
« Fais un effort, papa, fais-le pour moi, tout ce monde dont tu parles me regarde et je vais finir par être mal jugée, fais au moins semblant ! »
Il accepte une gorgée ridicule, garde un moment la paille en mimant la déglutition et...s’étrangle !
Partagée entre fou-rire et exaspération, je ne suis pas très loin de l’explosion.

C’est à ce moment que la petite famille de randonneurs rapplique, tout étonnée de nous trouver encore là. Je fais un bref récapitulatif. Le jeune papa, mon sauveur dans toute cette histoire, est formel : ils ne partiront pas tant que nous serons bloqués là ! Ils vont prendre un pot en famille, me proposent même de me joindre à eux ! Je suis toute retournée par tant de gentillesse.
Je décline l’offre et me dirige vers les toilettes : toutes ces émotions m’ont fait monter l’adrénaline qui est un efficace diurétique.
Au moment où je ressors des chiottes, on m’annonce que le dépanneur est arrivé. C’est une véritable tollé.
«  Madame, me dit un souriant un moustachu grassouillet : je lève mon verre à votre santé ! »

A partir d’ici tout va très vite : Papy est levé avec la voiture, je le préviens que ça va un peu secouer et le mécano de donner force coups avec une masse énorme. Ca fait un boucan d’enfer mais la roue vient...enfin !
Une clameur soulève l’assistance « HOURRA !!! », il me semble entendre applaudir, je m’attends presque à une standing ovation.
Le dépanneur me regarde, interloqué et hoche la tête : « Ben dites-donc, c’est pas tous les jours que ça m’arrive un truc pareil ! Je crois même que c’est la première fois ! »

Au moment où nous démarrons, la charmante petite famille en fait autant et nous adresse de grands coucous.
Je crois que cette bienveillance tout en spontanéité et générosité m’a émue plus que tout.
D’ailleurs, tout le monde dans cette histoire a été d’une grande gentillesse, même les maladresses pleines de bonhomie ont été attendrissantes.

Papa a regardé sa montre et m’a dit : «  Ne t’en fais pas pour Julie, roule tranquillement, elle attendra ! »

Je l’avais oubliée celle-là !

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