Pénitence dorée

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Le Préfet Valentin Lambert agrippait la rambarde de la petite embarcation. Il appréciait les premières caresses des rayons du soleil et le dernier soubresaut d’un vent à bout de souffle. L’île, dont le préfet distinguait les premières courbes, bénéficiait d’un microclimat. À cette distance de la côte, on en ressentait les premiers effets. Par-delà le ciel morose, qui ne relâchait pas son emprise sur la petite ville portuaire, apparaissait un vaste morceau d’Azur, comme un appel à l’espérance. Lambert se laissait porter par le glissement du bateau sur l’eau paisible. Il laissait derrière lui ses interrogations, ses angoisses que lui conférait sa nouvelle prise de fonction. Au fur et à mesure qu’il approchait de l’imposant morceau de terre, il oubliait la charge de travail que représentait ce dossier complexe. Il ne s’était jamais senti aussi serein, depuis que la communauté citoyenne lui a réclamé une enquête approfondie à la Pénitence Dorée. Les charges pesantes contre cet établissement étaient accablantes.

Rose-Marie Raskava se tenait en bout de ponton. Elle regardait, tout sourire, le véhicule maritime des garde-côtes, avancer doucement, prêt à accoster sur son île-prison. Elle adressa de grands signes de la main au Préfet Lambert. Ce dernier rencontrait Madame Raskava pour la première fois. Il ne s’attendait pas à ce que celle-ci ait autant l’allure d’une insulaire. Elle laissait ses longs cheveux gris et fins, retomber sur des épaules légères, à peine voilées par un lin blanc. Lorsqu’il mit pied à terre, suivit par quatre gardes aux visages tendus, la main près de l’arme, il empoigna les doigts délicats d’une sexagénaire aux rides « pattes-d’oie » prononcées.
— Madame Raskava, je suis ravie de faire votre connaissance. Je suis Valentin Lambert, le nouveau préfet.
— Bonjour Valentin, bienvenue sur mon île. Maintenant que vous avez les deux pieds sur mes terres, je vous demanderai de respecter mes règles. Je serai Rose-Marie pour vous, et vous serez simplement Valentin. À la Pénitence Dorée, les statuts sont inexistants. Il n’y a que des humains qui veillent les uns sur les autres.
La chaude voix de Rose-Marie exprimait beaucoup de bienveillance. Le Préfet Lambert faisait attention à ne pas laisser transparaître un délit de faciès. L’attitude de cette directrice de prison lui paraissait inappropriée. Derrière l’épaule de Rose-Marie, deux hommes trempaient leurs pieds. Elle se tourna vers eux.
— Platon, Héraclite, venez un peu par ici que je vous présente, les interpella-t-elle doucement.
Les deux hommes se levèrent avec obéissance et s’approchèrent du Préfet. Ils tendirent un bras, maladroitement, à la manière d’un enfant face à un Homme important. Valentin déstabilisé, accepta la poignée de main qui lui était imposée.
— Je vous présente le Préfet Valentin Lambert. Aujourd’hui, il vient visiter notre île pour la première fois. Je tiens à ce que cette journée soit la meilleure possible. Valentin vient tout juste de prendre ses nouvelles fonctions. Je veux qu’il se sente à l’aise.
Le Préfet, gêné d’être autant infantilisé, redressa sa posture face aux deux prisonniers. Il maîtrisa son ton.
— Alors prisonniers, pourquoi êtes-vous ici ?
— Valentin, excusez-moi de vous interrompre. Nous ne disons pas prisonniers ici. Ces jeunes garçons ont des noms.
Il se gratta la gorge, mal à l’aise de s’être fait reprendre ainsi, avec autant de facilité.
— Bien… Bien… Platon, pourquoi vous a-t-on condamné ?
— J’ai commis une faute irréparable Monsieur. J’ai empoisonné mes grands-parents pour toucher l’héritage.
— Très bien, dit Vincent en hochant de la tête, et vous Héro…
—.... Héraclite, Monsieur. J’ai monté un réseau de trafiquants. Ils étaient mineurs Monsieur.
— Êtes-vous prêt à vous réintégrer au sein de notre société ?
— Ça, Valentin, nous l’ignorons, répondit Héraclite avec humilité, ici nous apprenons beaucoup. Nous avons trouvé notre place.
— Pour vous, ce sera Monsieur Lambert, corrigea sévèrement le Préfet.
Platon et Héraclite réagirent séance tenante en se courbant si bas, que le sang leur montait à la tête. Ils psalmodiaient des « Pardon ! » à tout rompre. Rose-Marie les congédia poliment.
— Si vous voulez bien me suivre, nous allons pouvoir commencer la visite, dit-elle tandis que les deux prisonniers n’étaient plus que deux petits personnages dans un décor de carte postale.
L’unique hangar du port faisait figure de maquette en bois, en contrebas de la haute falaise. En dessous d’un soleil aveuglant, des ombres minuscules s’agitaient. Certaines se regroupaient tout au bord. Elles observaient ces étranges visiteurs en uniformes, qui commençaient une pénible ascension sur un escalier taillé dans la pierre.
— Ce ne doit pas être toujours pratique de réceptionner les vivres qui proviennent du continent, remarqua Lambert avec une respiration sifflante et inégale.
— Parfois les familles apportent des sacs de linges. Les livraisons se font rares. L’île nous apporte toutes les ressources nécessaires pour vivre heureux. Ici, les résidents ne comptent pas les jours, mais les saisons.
— Les résidents ? C’est ainsi que vous nommez vos prisonniers ?
Rose-Marie ria avec malice. Le Préfet se tourna en direction de ses gardes, quatre gaillards bien bâtis. Ils se suivaient, alignés les uns derrière les autres. Leurs uniformes collaient à la peau, quelques perles de sueurs roulaient le long des fronts. Valentin ne prit pas le temps de s’émerveiller sur les rondes des Macareux moine et ces nids qui investissaient la roche, comme une vaste mégalopole de plumes et de branches, de Terriens affranchis et pacifiques.
— Bienvenue sur le plateau de toutes les possibilités.
Ce qui abasourdit le Préfet, à première vue, ce n’était pas ces chalets de bois, implantés aléatoirement sur toute la lande aux couleurs de la vie. Ce n’était pas non plus ces routes, parcourues de part en part, par des hommes et des femmes poussant leurs bicyclettes, à travers les champs de blés, les vergers, les parterres de fleurs agrémentant certaines demeures luxueuses. Il ne se questionna pas sur le comportement chaleureux de ces criminels qui l’accueillaient, lui et sa garde, à la manière de villageois aux bords des routes de campagne. Ce qui abasourdit le Préfet Lambert, c’était cette liberté insolente dont jouissaient les prisonniers. Ils n’étaient entravés par aucune barrière, par aucun grillage, par aucun barbelé. Ceux qui se tenaient tout au bord se regroupaient, partageant quelques pas avec ces nouveaux touristes. Certains étaient munis d’ustensiles contondants. Les quatre hommes en uniformes, encerclèrent le Préfet un peu plus. Ils discernaient de la méfiance chez quelques prisonniers.
— Rassurez-vous Valentin, ils ne sont pas bien méchants.
— Je ne suis pas du tout effrayé. Mes gardes sont autorisés à faire feu au moindre problème.
Rose-Marie ne l’écoutait plus. Elle inspectait un panier rempli de fruits, qu’une femme, qui n’avait pour grâce qu’une couronne de fleurs cerclant un front bossu, lui tendait. Elle lui adressa quelques mots d’affections avant de poursuivre sa visite guidée. Le groupe s’enfonça un peu plus profondément dans les terres, jusqu’à atteindre un chalet type. Il s’attarda un temps sur la petite terrasse, offrant une vue confortable sur la forêt. Valentin joua machinalement avec une chaise à bascule.
— Vous voici à l’entrée d’une de nos nombreuses cellules, toutes bâties sur le même modèle. La plupart ont été rénovées, puisqu’elles sont datées des années cinquante. Je ne sais pas si vous connaissez un peu l’Histoire de notre île ? Elle a abrité un important corps militaire. La topographie particulière du terrain était idéale pour des manœuvres complexes. Puis, quelques années plus tard, les premiers essais nucléaires ont commencé, avant l’arrêt complet de l’activité au début des années quatre-vingt. Enfin ! Vous connaissez la suite !
— Si je comprends bien, vos pris… vos résidents sont nourris, logés, blanchis, dans un camp de vacances ?
Rose-Marie ria de bon cœur.
— Valentin ! Vous et vos mots si bien choisis ! Ce ne sont pas des vacances. Ils travaillent ! Ils entretiennent l’île, veillent à la sauvegarde de la faune et de la flore. Il y a tant de choses à faire ! Je vous laisse imaginer toutes les saloperies que l’armée a laissées.
Le Préfet Lambert regarda d’un œil à demi intéressé la capacité d’accueil du chalet de quatre personnes, son petit salon, son coin cuisine et ses deux chambres.
— Où sont les toilettes ?
— Une envie pressante ?
— Simple curiosité.
— Il n’y a pas de honte à vouloir se soulager. C’est humain. Les toilettes et les douches sont communes. Nous avons fait quelques aménagements pour rendre l’ensemble non polluant. Vous savez ! Les toilettes sèches ! Nous avons notre équipe de bûcherons qui produit tout le copeau nécessaire.
Le Préfet ne s’attarda pas plus longtemps. Pendant qu’il marchait en direction du réfectoire, il mettait en ordre ses questions. Il aurait fallu un véritable interrogatoire pour le satisfaire. Rose-Marie s’était accommodée à la présence de cet « officiel ». Sur le chemin, elle cueillit quelques campanules et en offrit une à chacun de ses invités. La petite fleur violacée, portée à la poitrine, n’atténuait pas la morosité de ces sombres personnages. Ils étaient des colons observant ces autochtones d’un œil réformateur.
— C’est une véritable pharmacie que vous portez sur le cœur. Nous nous servons de la plante pour soigner bon nombre de maux. C’est à la fois un antiseptique naturel, un remède contre l’angine et un soin du transit intestinal. Les habitudes alimentaires du continent sont catastrophiques. Certains nouveaux arrivants mettent quelques jours pour s’adapter à notre alimentation. Elle est essentiellement basée sur les légumes et les fruits que nous cultivons nous-mêmes. Les résidents apprennent beaucoup de choses en venant ici. Pour la plupart, ils se montrent volontaires. À croire que pour certains, il aurait fallu un jardin pour éviter la grosse bêtise !
— Une grosse bêtise qui coûte cher à la société Madame. Beaucoup d’innocents ont souffert par leur faute ! Pourquoi leur offrez-vous autant de privilèges ?
— Si ce que nous produisons sur ce petit bout de paradis est, selon vous, un privilège, alors nous pouvons dire que c’est tout votre système qui est criminel. Vos conceptions de l’économie, du travail, de la culture sont à revoir. La preuve en est, qu’une fois sorties du continent, toutes ces braves personnes sont psychiquement changées. Ici, nous leur proposons des activités, à la fois utile pour la communauté, et valorisante.
Valentin entra dans une grande cuisine où le personnel en rédemption préparait des kilos de nourritures saines aux odeurs pénétrantes. Un « Bonjour Rose-marie ! » tonitruant s’éleva. Après les avoir félicités pour leur travail, l’hôte, plus enjouée encore, fit visiter le réfectoire. Le Préfet remarqua l’alignement particulier des tables.
— Ils mangent tous ensemble ? Où sont vos gardiens ?
— Par pitié, n’employez pas le mot gardien. On fait du gardiennage d’immeubles, pas de personnes. Il y a un rééducateur pour cinq résidents. Quand l’heure viendra, nous mangerons tous ensemble, placés à notre guise, rééducateurs avec résidents, Rose-Marie avec rééducateurs. Vous voyez ? Il nous reste encore une petite heure avant que la cloche du début de repas ne sonne. Et si nous prenons des bicyclettes pour faire le tour de l’île ? Nous aurons fini la visite à temps, vous déjeunerez et vous pourrez tranquillement rentrer sur le continent.
— Pas si vite madame Raskava… Rose-Maire, oui ! Il faut que nous nous entretenions d’abord sur un point important.

Ils se laissèrent emporter par un chemin descendant jusqu’à une petite butte. Les roues tournaient sans effort. Ils laissèrent les bicyclettes, adossées aux piquets de bois.
— Dites-moi, tous ces noms que j’ai entendus, Aristote, Platon, Phryné, Calliope… C’est une blague entre vous ?
— Je me demandais quand vous alliez me poser la question. Eh bien, l’idée de ce séjour, c’est de leur faire oublier l’homme ou la femme qu’ils étaient par le passé. Je crois que pour effacer ses mauvaises actions, pour être quelqu’un de meilleur, il faut d’abord s’effacer soi-même. Prendre un nouveau départ, ça passe aussi par changer d’identité. Le prénom n’est-il pas un facteur majeur de notre identité ? Alors, j’ai décidé que des personnalités de l’Antiquité, seraient un bon point de départ. Vous n’avez jamais pensé à changer de prénom ?
— Euh…
— Maintenant, vous savez qu’ici vous le pouvez. Bienvenue sur la plage des enfants rois !
Valentin était témoin d’une scène des plus dérangeantes. Des nudistes bienheureux s’ébattaient au travers des vagues s’écrasant sur une plage claire et brillante. Certains jouaient autour de châteaux de sable et d’autres s’émerveillaient devant des coquillages multiformes. Ils riaient, criaient comme des enfants. L’un d’eux courut en direction de Rose-Marie et réclama un câlin. La Directrice se contenta de lui caresser le haut de la tête comme elle l’aurait fait pour un chien. L’homme nu, poilu et ventripotent, se cacha les yeux lorsqu’il se rendit compte de la présence inhabituelle de ces autres adultes.
— Inutile d’avoir peur Dyogène, ces messieurs sont venus voir comment vous vivez. Ils ne resteront pas très longtemps. Retourne jouer avec tes camarades, Mymosa vous apportera votre repas.
Vincent ne parvenait pas à se détacher de cette peinture grecque. En arrière-plan, cachés à l’abri d’un rocher isolé, deux hommes découvraient leur anatomie.
— Vous autorisez ce genre de pratique ici ?
— Que voulez-vous faire ? On ne peut pas aller à l’encontre du stade phallique. La frustration pourrait bien les conduire à certaines déviances. C’est ce que nous essayons à tout prix d’empêcher avant de les réintégrer sur le continent.
— Vous pouvez m’éclairer ? Qui sont ces gens ? Des malades mentaux ?
— En quelque sorte. Vous avez devant vous d’anciens violeurs et pédocriminels. Aujourd’hui ce ne sont rien de plus que des enfants. Ils sont l’innocence incarnée. Êtes-vous satisfait Valentin ?
— Vous prétendez avoir trouvé la solution à la déviance sexuelle ?
— La solution, elle est ancrée en chacun de nous. Il suffit de leur inculquer des valeurs morales et éthiques… Et avoir un peu d’aide de la part de l’industrie pharmaceutique finlandaise. Je vais vous montrer quelque chose.
L’île possédait un laboratoire de recherche. « Nous avons réaménagé les locaux. Le plutonium a été remplacé par des choses plus positives. » Ils entrèrent dans une salle de consultation, le plus grand cabinet de médecine que Valentin avait pu voir jusqu’à présent. Une rééducatrice donnait une pilule à un résident. Ce dernier portait un casque neuronal. Un rééducateur, présent dans la pièce le guida à une petite table. Le résident faisait face à un écran. Rose-Marie se chargea des présentations.
— En attendant que la pilule fasse son effet, vous pouvez peut-être présenter à Valentin, ses effets révolutionnaires.
La rééducatrice était intimidée par la présence de l’« officiel. »
— Bon… Eh bien… Pour commencer, je dirais que c’est une formule absolument novatrice qui nous provient de Finlande. Elle a été récemment approuvée par le gouvernement après de brillants résultats sur plusieurs patients. La pilule va au-delà de la simple castration chimique. Elle conditionne le système neuronal et procède à une régression progressive. Sans rentrer dans les détails, après plusieurs prises, le patient va se retrouver dans un état primaire. Ses priorités seront celles d’un enfant : manger, faire ses besoins, dormir, jouer.
— J’ai vu tellement de choses étranges en deux heures et je n’arrive toujours pas à croire ce que je vois.
— Je comprends votre chamboulement, Valentin, dit Rose-Marie, essayant d’être la plus rassurante possible. Tenez, regardez par vous-même.
Elle lui tendit un dossier. Antoine Golan était coupable d’agressions sexuelles sur trois jeunes femmes. L’écran s’alluma. Antoine vit défiler une longue série de modèles à la beauté aberrante. Pendant qu’elles lui exposaient leurs parties intimes, les rééducateurs interprétaient des données sur un moniteur.
— La zone d’excitation est nettement moins active que lors du précédent test.
— Pourquoi ne simplement pas utiliser la castration chimique, interrogea Lambert. Elle fait également ses preuves.
— Sur le court terme peut-être. Mais lorsqu’Antoine réintégrera son milieu social, il sera à nouveau stimulé par de nombreux facteurs érogènes. Plusieurs causes peuvent expliquer les déviances. On dit que bien souvent, un enfant rejeté par ses parents ayant subi des violences peut potentiellement être un danger pour les autres. C’est un raccourci que votre société, obsédée par la croissance, emprunte régulièrement. Elle est dans le déni. Je crois sincèrement au changement. Et quoi de mieux pour changer que de remettre les compteurs à zéro ?
— Je ne vous comprends pas bien Rose-Marie. Vous affirmez que la criminalité est l’affaire de tous ?
— Ce n’est pas l’affaire de tous, mais du système. Je vous ai démontré tout à l’heure qu’ici, nous veillons au bien être naturel de l’être humain. Nous avons enregistré sur cette île, un taux record de neuf agressions en l’espace d’une année entière. Quelle… prison… peut prétendre à un tel résultat ?
Le Préfet n’osait pas s’avouer séduit par les méthodes hétérodoxes de cette hippie des milieux carcéraux.
— Quelle est votre solution miracle pour canaliser la violence ? Vous leur faites cueillir des fleurs ? Vous les lobotomisez avec quelques drogues naturelles ?
— Nous allons dans leur sens. Nous les encourageons à se déchaîner. Si vous voulez bien me suivre, je vous emmène à l’abattoir.

L’abattoir épousait avec perfection l’espace laissé par les arbres massifs d’une forêt dense. Dissimulée sous des branches basses, une ferme abritait quelques cervidés. Une rééducatrice réapprovisionnait en feuillages ces majestueux terriens. Lorsqu’il pénétra au sein de la salle d’exécution, Valentin bascula dans un monde moins doux. Il était impossible de rendre à la structure, sa pureté d’autrefois. Le sang des bêtes suintait des murs de bois. Des lambeaux de chair et des échantillons d’organes mutilés témoignaient d’une récente barbarie. La puanteur s’était déjà approprié les lieux. Elle planait comme une maladie invisible.
— Je me passerai d’explications pour cette fois.
Le Préfet emmena ses gardes respirer l’air marin.
— Je ne vous pensais pas douer d’une telle sensibilité, dit Rose-Marie avec une pointe de sarcasme.
— Vous pratiquez la mutilation ?
— Nos résidents pratiquent la violence non consentie. S’ils sont tentés d’agresser un pair, nous les emmenons à l’abattoir et nous leur faisons abattre une biche, un renard ou un écureuil. Le sacrifice forcé a des vertus divines. Dans la majorité des cas, ils en sortent écœurés et bouleversés. Vous constaterez qu’ici, personne ne consomme de viande.

Valentin continua à vivre l’utopie durant ce temps du partage, où de faux philosophes côtoyaient des idéalistes. Il mangea une nourriture saine, découvrant des saveurs étonnantes. Une heure lui suffit pour croire qu’une autre humanité était possible. Rose-Marie avait insisté pour que ses invités soient nourris sans retenue. Ils goûtèrent au vin local. « Ici, l’alcool inspire l’amour et rend le travail agréable. » Valentin désirait éterniser ce moment. Cependant, il y avait un temps pour manger et un temps pour s’entretenir. Les quatre gardes veillèrent à ce qu’ils ne soient pas dérangés. Le lieu de vie de leur hôte était une immense yourte. Vincent admirait les motifs peints sur chacun des meubles. La table, l’encadrement du lit, l’armoire possédait chacun sa vision psychédélique de la nature. Son regard attentif n’échappa pas à Rose-Marie.
— Ce sont mes œuvres. C’est un peu mon passe-temps après le travail.
— J’aurai juré que votre passe-temps était justement votre travail.
— Il est vrai que je ne compte pas mes heures, mais tout de même ! Nous avons tous droit à un dimanche. Bien, je suppose que vous n’êtes pas venu me parler de mes créations.
Ils échangèrent près du poêle à bois, à l’arrêt en cette saison. L’entretien dura une heure. Le Préfet exposa les charges qui pesaient contre l’île. Bien qu’il ne l’envisageât plus, il annonça la sentence que tout le monde attendait de voir tomber.
— On me réclame de fermer la prison. Je me doute que tout cela peut vous paraître aberrant, mais comprenez bien qu’il y a eu mort de plusieurs hommes. Je m’explique. Il y a quelques années déjà, certains de vos résidents avaient terminé leur peine. En rentrant sur le continent, ils avaient apporté avec eux une rumeur. On se sentirait si bien chez vous, qu’on ne voudrait plus jamais repartir. Tant et si bien, que certains, et de plus en plus ces temps-ci, ont commis des crimes pour la seule et unique volonté d’être exilé sur votre île. Vous pensez former de bons citoyens, mais vous donnez des idées à de futurs criminels. Aussi incroyable que ça puisse être, on tue pour aller en prison !
Rose-Marie avait gardé son sourire tout du long.
— Et vous Valentin, qu’en pensez-vous de tout ça ?
Le Préfet était vaincu. Il allait devoir mener la bataille de la raison contre l’opinion publique. Ils se quittèrent dans une accolade fraternelle. Rose-Marie eut le temps de lui chuchoter une dernière parole : « Nous nous reverrons bientôt. J’ai lu en vous. »
Le bateau ramenait inévitablement Valentin Lambert vers la société déviante à laquelle il appartenait. La côte se dessinait comme un cauchemar se glissant subtilement dans un sommeil paisible. Le Préfet éprouvait de la répulsion pour sa vie, pour sa fonction. À la fin de la traversée, il accomplirait docilement sa tâche, au service de ce monde libre qui avait inventé les prisons. Une boule malfaisante s’installa à l’intérieur de son ventre. Il se retourna un dernier instant. La liberté avait déjà été engloutie par l’horizon. Sentant la fin d’un étrange et extraordinaire voyage arriver, il s’avança en direction de l’un de ses gardes du corps.
— Donnez-moi votre arme, je vous prie.

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