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Peintre de mots

Image de Georges stoner

Georges stoner

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Une image perçue du coin de l'œil a frappé mon cerveau. Je me suis immédiatement arrêté. J'ai tourné la tête. Ce que j'ai vu m'a touché au plus profond. Un banc était là, je me suis assis. Tout est resté dans ma mémoire.

Le panorama est magnifique. Presque à cent quatre vingt degrés, l'horizon semble tellement loin. Un contraste me saisit, devant moi c'est l'été, mais au loin le ciel est très chargé, quasiment noir, presque trop, zébré d'éclairs gigantesques. Un vent violent semble souffler, couchant les arbres dans une position presque surnaturelle. Cet orage diabolique semble avancer inéluctablement, alors que devant moi le soleil brille, qu'aucun vent ne souffle. Contraste entre ce qui semble arriver et l'état actuel des choses, sorte d'allégorie du paradis et de l'enfer. Du bien et du mal.

Je vois cette femme en premier, tellement longiligne qu'elle en est difforme. comme une peinture de femme désincarnée, presque androgyne. Pourtant quelque chose heurte la logique et le bon sens. Sa posture peut-être, légèrement désarticulée, comme si elle souffrait d'un mal de dos, comme prise d'une sciatique soudaine. Me rappelant les arbres si bizarrement couchés par le vent au loin.

Elle est légèrement vêtue d'une robe faite dans un imprimé rouge et bleu, sur laquelle ses longs cheveux châtains reposent, au gré des caprices de la brise. Sa peau est presque translucide. Elle semble fragile dans ce paysage. Elle est de dos, je ne vois pas son visage. Elle a le bras gauche levé, semblant appeler ou avertir quelqu'un. Un ami, un danger, difficile à dire d'où je suis, mais l'impression d'urgence reste la plus forte. Même si je ressens également de la douleur, c'est sûr : cette femme a peur, pour elle ou pour d'autres.

Instinctivement mon regard se prolonge selon la ligne de son bras. Je vois un attroupement d'une dizaine de personnes écoutant un orateur juché sur un promontoire. Peut-être une caisse en bois, éventuellement un rocher. Je ne peux pas l'entendre mais son poing levé et les cris qu'il semble pousser montrent une détermination sans faille. Tel un chauffeur de salle ou un syndicaliste passionné. Pourtant, là encore, quelque chose me gêne. En me concentrant je m'aperçois qu'il est en tenue militaire. Les militaires qui l'écoutent portent le même uniforme. Béret noir portant fièrement un signe distinctif que je n'arrive pas à discerner, treillis camouflage zébré de bandes marron clair, marron foncés et vertes foncées. Une ressemblance me frappe entre la forme des zébrures de leur treillis et les éclairs à l'horizon. Bottes noires de combat pour parachever cette apparence qui ne laisse guère de doutes sur leur corps d'origine. Ce sont des commandos. Ils portent une arme à l'épaule, ont l'air fatigués, mal rasés. Ils viennent d'un champ de bataille et sont ici depuis peu. Je me dis que leur commandant est en train de débriefer la situation qui vient de se passer, ou bien qu'il les briefe pour la situation à venir. Pour quelle que raison que ce soit, la situation présente un caractère d'urgence, je ne m'explique pas pourquoi mais je le ressens de cette manière.

Cela n'explique pas pourquoi cette femme essaie de les prévenir, puisque c'est visiblement vers eux que son bras est tendu. Les prévenir de quoi ? Un danger ? Immédiat ?

Mon regard glisse alors vers la droite. J'aperçois un autre groupe de deux à trois militaires qui arrivent en haut d'une colline. Leur uniforme est différent. Ils ne portent pas de béret mais une cagoule qui ne laisse apparaître que leurs yeux. Leur treillis est également à dominante verte, mais moins "cohérents" que les militaires en noir. Le troisième porte même une veste noire avec une écharpe verte portée comme une écharpe de Maire. Cela me fait penser à une prise de guerre, sorte de provocation à l'égard de l'ennemi. Ce dernier semblant être les autres militaires. Sont ils des dissidents, des résistants ? Les autres sont ils de l'armée régulière ?
Ils savent visiblement que leur ennemi est proche car ils marchent accroupis, tels des félins qui font face au vent et se fondent dans les herbes hautes pour approcher au plus près de l'ennemi. Environ cent mètres derrière eux un engin blindé porteur d'un canon les suit au pas. Le premier militaire avance, jumelles dans une main et talkie dans l'autre, le fusil en bandoulière dans le dos. Les deux autres couvrent le premier, fusil tenu le long du corps, prêts à faire feu à la moindre alerte. Je ne sens aucune fébrilité, eux-aussi sont déterminés. Leur but est clair :surprendre les autres en contrebas. Le premier va sûrement donner les indications de distance et d'inclinaison pour que le canon de l'engin crache son feu dévastateur de la manière la plus précise possible. Ensuite ils descendront la colline pour finir le travail. Je me rends compte que je suis spectateur d'un drame à venir mais que je ne peux rien faire. Est-ce cela voir l'avenir ? Être simplement un peu plus loin que les acteurs principaux pour comprendre ce qui va se passer, alors qu'eux ne peuvent pas s'en rendre compte.

C'est donc une véritable scène de guerre qui se déroule au loin sous mes yeux. L'ombre de l'orage commence également à les recouvrir. Tout cela n'est pas bon signe, je ressens un serrement au coeur, des jours sombres se préparent. Tout cela n'est que le début.

Pourtant ici il fait toujours beau et chaud, la campagne ne ressemble pas à une zone de guerre. Les blés sont beaux et blonds. En contrebas un tracteur équipé d'un engin à l'arrière parcourt son champ moissonné et forme d'énormes bottes de pailles rondes. Bottes qu'il viendra sans doute chercher dans quelques semaines, une fois séchées. L'agriculteur semble ne se douter de rien, il est heureux dans son tracteur, on dirait même qu'il sifflote. Je me surprends à penser qu'il est temps pour lui de profiter de ces derniers instants de bonheur, car l'orage qui arrive risque de ne pas amener que de la pluie et du vent. Il est annonciateur de guerre et donc d'horreurs dont seul l'homme est capable envers ses semblables, et globalement tout ce qui l'entoure. C'est vrai que la guerre est "parfaite" pour l'économie car elle nécessite production d'armes, production de nourriture, d'hommes également pour remplacer ceux tombés au combat. Pire, elle s'auto-légitime car elle porte en elle les "valeurs" de défense de la patrie, lutte contre ceux qui ne sont pas comme on le voudrait. Presque une cause sacrée. Dommage que les politiques qui la décrètent ne soit pas en première ligne pour accorder leur paroles et leurs actes.

Je tourne la tête pour revenir sur cette femme. Mon regard est arrêté par une petite maison sur la droite. De la fenêtre du dernier étage j'aperçois un reflet : un fusil pointé sur la femme à la robe rouge et bleue. Un léger filet de fumée sort de ce canon, sûrement un sniper. Mais sur qui tire t'il ? Soudain je comprends : la femme qui veut avertir les soldats en plein briefing. Sa posture ! Elle m'avait semblé particulière, mais je commence à me rendre compte de l'horrible situation, elle a dû être touchée. Je la regarde à nouveau et devine un point plus rouge que la robe au niveau de son rein droit. Ce point plus rouge entoure un orifice vraisemblablement causé par la balle tirée depuis la droite. Elle est touchée, comme figée dans le temps au moment de l'impact, son corps commence juste à se désarticuler, alors que son cerveau n'a pas encore compris ce qui arrivait. Un peu comme un boxeur qui vient de se faire mettre ko.

Une immense tristesse m'envahit maintenant que cette scène m'apparaît dans son intégralité. Le mal allait gagner, le soleil allait disparaître, c'était certain.

J'étais touché, mais finalement j'étais venu pour cela. Alors je me suis levé pour découvrir le tableau suivant.

Merci l'artiste.

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Image de Emma
Emma · il y a
Votre lecture du tableau est vraiment vivante. Ce plaisir de s'absorber dans une page peinte par un autre...
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Image de Georges stoner
Georges stoner · il y a
Content que cela vous plaise
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Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Magnifique chute , totalement inattendue ! Bravo !
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Image de Georges stoner
Georges stoner · il y a
Merci !
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