Peau noire, coeur noir

il y a
5 min
627
lectures
61
Finaliste
Sélection Jury
Recommandé

Les mains dans la terre, Par delà les mers, Je laisse mon esprit s'évader, Et les histoires s'invitent dans mon cerveau libéré. ShortEdition publie, en juin 2013, son premier recueil de  [+]

Image de Automne 2013
On m’a volé mon fils. On l’a arraché de mon cœur.
Aujourd’hui, il est mort loin de moi. Si loin de moi. Je suis arrivée trop tard.
Ils n’ont pas voulu que je le voie. On l’a éloigné de mes bras, et cette dernière étreinte me manque. Atrocement.
Le poids de ton corps contre moi. Ta tête sur mon épaule. Et l’odeur de ta peau.
Le cercueil était fermé. Rivé. J’ai posé mes deux mains sur le coffre en bois. Je l’ai caressé, comme j’aurais caressé ton corps. J’aurais tant voulu embrasser ton visage. Mes doigts se sont recroquevillés, et mes ongles ont commencé à griffer. Je voulais arracher les clous. Lacérer le bois. J’ai appuyé de tout mon poids. Es-tu réellement là ? Comment es-tu couché dans ce cercueil ? Quel sourire sur tes lèvres ? Ton sourire.
Je voudrais sentir tes cheveux encore. Pétrir ta chair. Je voudrais que tu réintègres mon corps. Mon ventre. Je voudrais que tu me reviennes. Et je t’emporterais loin d’ici, chez nous. D’où jamais tu n’aurais dû partir.
Depuis si longtemps, je suis en souffrance.
Quand ton père, Emile, est mort, sa famille t’a arraché à mon sein. Ils t’ont pris, t’ont volé.
Sa mère a tout organisé. Je n’étais pas légitime. Dans leur loi, je n’existais pas. Aucune trace écrite de notre union. Tu es né sous la tente, ton père et une femme de la tribu à mes côtés. La joie de ton père. Sa fierté lorsqu’il t’a présenté au soleil du désert. Emile t’a donné son nom. Sa famille appartenait à la grande aristocratie des blancs. Tu étais le seul héritier. C’est pour cela que sa mère t’a volé. Je n’étais pas digne de son fils. Je suis noire, il était blanc. Je ne suis qu’une fille de tribu berbère. Aux portes du Sahara.

Emile était géologue, naturaliste. Fou de désert. D’espace. De lumière. Il avait fui sa famille. Sa mère. Qui voulait tout gérer, tout instruire. Qui l’étouffait. L’étranglait. Qui voulait surtout l’obliger à prendre en main la fortune familiale. Il l’avait quittée à 20 ans, avait parcouru la planète, avant de s’installer dans mon village pour y vivre. Avec moi. Avec notre fils. Il avait 29 ans quand on s’est rencontrés. Il aimait mon pays, l’Afrique, plus que tout. Il voulait y finir ses jours. Il a été exaucé !
Le soleil du désert a eu raison de sa peau de blanc. Je calmais ses brûlures le soir. Son visage n’était que feu. Un autre mal s’est greffé autour de ses yeux. A mangé ses joues, son cou. Une autre douleur. Qui le rendait fou. Cancer.
La mère d’Emile est la haine personnifiée. La haine, aussi naturelle que respirer. Elle t’a volé, et elle m’a supprimée de ta mémoire. Elle a tout fait pour que je sorte de ton cerveau. Quand elle m’a laissée à terre, le jour du rapt, la face dans la poussière, j’ai juré sa perte. Le sang dans la bouche. L’envie de meurtre.
Peau noire, cœur noir.

C’était un mois après la mort d’Emile. Une voiture grise a stoppé devant notre tente, dans un nuage de poussière. Une grande limousine aux vitres fumées. On aurait dit une bête sauvage. Un monstre. Deux hommes blancs en sont sortis. J’ai su. Tout de suite. J’ai regardé notre fils, il jouait, assis par terre. Entre eux et moi. Je me suis jetée sur lui. Eux aussi. Ils l’ont empoigné, d’un violent coup de pied m’ont jetée au sol. Le bébé criait. Ils ont ouvert la portière à l’arrière de la voiture. Je me suis traînée à terre en hurlant. Avant qu’ils referment la porte, juste avant, j’ai vu. Une jambe fine dans un bas de soie noire. Un escarpin noir à talon aiguille.
La marâtre nous avait trouvés. Je pense, je suis sûre qu’elle a toujours su où nous vivions. Elle avait des limiers. Des chiens.
Ce jour-là, j’ai juré sa mort. Et celle de tous les siens. La terre mêlée à mes larmes, à ma salive, la terre dans mes poings serrés, j’ai juré. Sois maudite. Par tous les démons de la terre. Sois maudite.

Je ne suis qu’une fille du désert mais je suis instruite. Je connais ma géographie. Emile m’avait offert une mappemonde. Il m’avait montré où était son pays. Au nord de la Terre. Où tout est blanc et glacial. Peau et cœur des hommes.
Ils ont emmené mon fils dans ce pays de neige. Le désespoir m’a tenu prostrée. Assise à terre, genoux pliés, je ne parlais plus, ne bougeais plus. Je ne vivais plus.
Longtemps après, un inconnu est arrivé. Devant ma porte. Un blanc. Qui ressemblait aux autres. Mes doigts se sont crispés, durcis, comme autant de crocs prêts à étrangler. A étriper. Déchirer. J’ai poussé un hurlement de bête en essayant de me lever. Mais mes jambes n’arrivaient plus à me soutenir. Je me suis affalée à ses pieds.
Avec douceur, il m’a relevée. Puis s’est écarté de moi, à bonne distance des coups que je tentais de lui porter. Très vite, il m’a dit venir en ami. Il m’apportait des nouvelles. De mon fils. Il n’avait pas le droit d’être ici. Peut-être risquait-il sa vie. Il devait faire vite.
Votre fils va bien. Il est en bonne santé. Je lui parle de vous, en cachette. Il ne vous oubliera pas. J’y veillerai.
Avant de partir, il m’a donné son adresse.
Ecrivez-lui, donnez-lui de vos nouvelles. Je lui lirai. Je lui transmettrai. Je vous le promets. Ma mère n’en saura rien. Je suis le frère d’Emile, Albert. Celui qui n’a pas osé sa vie. Albert le faible, le couard. Mais c’est fini maintenant. Fini d’être lâche. Je ne laisserai pas ma mère broyer vos vies. Comme elle a broyé la mienne.
J’ai caressé son visage. Je cherchais celui d’Emile. Quelque chose dans ses yeux l’a rappelé à mon cœur.
Il m’a quittée après avoir glissé une photo dans ma main.
Mon fils. Mon bébé. A la peau noire. Ma seule victoire.
Il avait deux ans quand ils l’ont kidnappé.
La joie a éclairé mon cœur.
Une petite flamme. Fragile.
Et la vengeance. Tenace.

Je n’ai rien oublié.
Ce jour où je suis morte.
Et ce jour où Albert m’a redonné vie.

Aujourd’hui je suis près de ton cercueil. Grâce à lui. Je ne t’ai jamais revu. Qu’en photo. J’ai eu ta voix aussi. Au téléphone. Ta voix pénétrant, coulant dans mon corps. Sang de mes veines. Mais la mienne était si nouée d’émotion que je n’ai rien pu dire. Je t’ai écouté me jurer que tu allais venir. Me voir. Revoir ton pays.
Mais Elle, la marâtre, ne t’a pas laissé faire.
J’ai attendu longtemps. Je t’ai vu grandir en photo. Je t’ai écrit ma vie.
Et maintenant tu gis, là, près de moi. J’aurais tant voulu que tu me serres dans tes bras. Comme ton corps m’a manqué.
Je ne sais pas comment tu es mort. A 22 ans. Est-ce qu’on meurt à 22 ans ? C’est Albert qui m’a prévenue. Il n’a pas su me dire.
Mais c’est Elle, j’en suis sûre. Ou bien le sort que je lui jetai ? Ta mort, le seul moyen de lui nuire ? Car sa mort à elle n’aurait rien résolu. Tu restais l’héritier et d’autres t’auraient pris en main. Une nouvelle fois je t’aurais perdu.
Alors, ta mort m’est plus douce car je te retrouve.
J’ai toute la nuit. Albert me l’a dit. Personne ne viendra avant demain matin. Il viendra me chercher à l’aube. Cette nuit nous appartient.

A force d’insister avec mes ongles, un rivet du cercueil a sauté. J’ai pu glisser un doigt sous le bois, ma main. Tout arracher.
Lentement je dégage le couvercle. Mon corps tremble. Je ne peux pas le contrôler. Pourtant je n’ai pas peur. J’ai déjà rencontré la mort.
Et puis tout se calme.
Tu es là.
Tu es à moi. Rien qu’à moi.
J’enlève mes vêtements. J’entre dans le cercueil. Tout doucement je me couche à tes côtés. Je suis frêle et menue. Je ne tiens pas beaucoup de place. Je ne te dérangerai pas. J’attrape le couvercle, le pose au-dessus de nous. La lame brille dans le noir. La lame de mon couteau. Qui pénètre mon cœur. Tout doucement. Ma vie s’en va, ma vie sans toi. Je te rejoins.
Pour toujours tu réintègres mon corps. Pour toujours, nos corps inséparables.
Juste avant que tout s’embrume, juste avant de rejoindre ce monde où nous nous retrouverons tous les trois, je souris.
Quel bon tour nous lui avons joué. A Elle qui a pris nos vies.

Elle n’a plus rien.
Nous avons l’éternité.

Recommandé
61
61

Un petit mot pour l'auteur ? 25 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Sourisha Nô
Sourisha Nô · il y a
une histoire interraciale poignante.. juste une chose me gêne, la limousine et le bas de soie noire en plein désert, les villages de tentes des touaregs sont difficiles à atteindre, loin des routes tracées, et ne sont accessibles la plupart du temps qu'avec des véhicules tous terrains, et la mégère s'enfonçant avec ses talons dans le sable brûlant a quelque chose de réjouissant:)
Image de Mariance
Mariance · il y a
quelle nouvelle... elle prend les tripes, dans tous les sens du terme.... Merci pour ce récit.
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
Image de Sylvia de Rémacle
Sylvia de Rémacle · il y a
Merci, c'était il y a longtemps... Je vais l'intégrer dans un prochain recueil de nouvelles qui s'intitulera "Histoires d'Amours..."
Je vais aller lire votre poème.
Amicalement
Sylvia

Image de Sylvia de Rémacle
Sylvia de Rémacle · il y a
Merci de vos encouragements!
sylvia

Image de Camille Dubois
Camille Dubois · il y a
C'est très beau et horrible en même temps, bravo!
Image de Marine Donnadieu
Marine Donnadieu · il y a
Quel magnifique texte... Il m'a bouleversée...
Image de Vero
Vero · il y a
Beaucoup d'émotion et de talent !
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Un très beau texte, félicitations!
Image de Tc Riom-Mozac
Tc Riom-Mozac · il y a
Éprouvante nouvelle...mais irrésistible...
Image de Clau.C
Clau.C · il y a
Bravo Sylvia ! Cette nouvelle m'a serré le coeur et quelle fin !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Blizzard

Sylvia de Rémacle

Tempête de neige. Depuis cinq jours vent et neige nous agressent, recouvrant les collines et les bois, la campagne a disparu, plus de relief, plus de repères. Les arbres alourdis plient et craquent... [+]