Paysan à Poubelle-en-France

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Simple amateur de lecture, j'ai découvert SE par hasard... Quelle chance et quel plaisir de pouvoir me plonger dans ce foisonnement de créativité. Me laissant prendre au jeu, stimulé par la ... [+]

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Lundi 19 avril 2021, 7 heures.
Quelle suée pour commencer la journée ! Un seau d'adrénaline balancé en pleine gueule dès potron-minet. Seul parmi les immondices, Gaël arrache, gants aux mains, toute l'incivilité de ce monde faisant barrage à l'entrée du champ. Un travail désormais quotidien pour le paysan du coin, nettoyer la merde des autres. De toute évidence, un type a refait sa salle de bain ce week-end ! Tout y est : receveur de douche, carrelages, boiseries, w.c., fils électriques, gravats, plâtres, et tant d'autres choses ; même les canettes éventrées, une bouteille de vodka – vide, bien sûr –, des mégots et des restes de sandwichs genre malbouffe plastiquée, que rats et souris semblaient encore apprécier il y a cinq minutes. Bref, les travaux du week-end terminés, tout a été balancé là, comme si les terres agricoles de cette région étaient l'annexe du sixième continent. Des tas comme celui-ci, il en nettoie une bonne trentaine par an, le plus souvent déversés au milieu des parcelles cultivées. Sans compter tous les trucs que les gens balancent par les portières des véhicules, qui souillent l'un des plus beaux limons de France. Inimaginable pour qui n'est pas paysan à vingt kilomètres au nord de Paris.
Mal garé faute de place, le tracteur empiète sur la départementale – territoire sacré ! — obstacle qui ralentit des dizaines de bagnoles hurlantes, agitées comme un troupeau de sangliers. Y en a pas un qui viendrait l'aider à déblayer l'entrée, ça rendrait service à tout le monde, en deux minutes, on dégage tout çà, et hop, c'est reparti. Mais non, l'altruisme n'est pas au programme ce matin. Les automobilistes préfèrent cramer leur énergie dans la manipulation impulsive des téléphones portables. Les moteurs vrombissent frénétiquement juste histoire de renforcer l'impact des éclats de klaxon. Ces manifestations bruyantes vont-elles, comme par magie, faire disparaître le tas d'ordure ? Et puis au passage, la lâcheté des insultes et des gestes déplacés pour le paysan, coupable de leur retard. Il ne faut pas en tenir compte, juste se concentrer sur ce travail additionnel. Et surtout ne pas croiser les regards noirs, ne pas répondre aux lèvres pincées, ne pas défier ; le lundi matin, ils sont très énervés, comme tous les matins !... Et comme tous les soirs !
Ah ! Cette départementale ! C'était la sienne dans son enfance ! Juste une petite route qui serpentait dans la campagne, un vrai bonheur pour les cyclistes. Il y a même circulé en moissonneuse avec sa coupe hors gabarit, sous l'œil bienveillant des gens qui lui facilitaient le passage, le saluaient en pensant : « ça y est, c'est un grand jour de moisson qui commence ». Cette complicité, ces sourires échangés, ça n'existe plus.
Le doux cocon rural qu'il a connu enfant s'est métamorphosé en un monstre bruyant fait de béton, de bitume et de métal. Bouleversement d'un monde champêtre, exode rural sans déplacement, un envahissement progressif de tous les espaces : les premiers avions, puis le Concorde qui décolle à onze heures quinze en faisant trembler toutes les vitres des alentours. Le poste de relais électrique et son immonde toile bourdonnante soutenue par un bataillon d'épouvantails géants au garde-à-vous, inquiétants squelettes de poutrelles métalliques. L'immense carrière, décharge publique régionale altérant l'horizon d'abruptes collines ne cessant de croître, et vomissant ses répugnants effluves aux vents dominants. Et ces immeubles qui s'avancent dans la campagne, lotissements, zones industrielles et commerciales, desservies par le flux continu assourdissant de la route francilienne, profonde balafre fissurant la terre. Enfin, la nature qui se perd et s'affole dans l'enchevêtrement des structures artificielles. Finie la biodiversité ! Une faune déséquilibrée et incontrôlable se développe anarchiquement. Chaque année, une partie des récoltes est détruite par des nuées hitchcockiennes de pigeons en provenance de la toute proche banlieue et par des ribambelles de lapins de garenne en prolifération exponentielle dans les talus des bords de routes.
Gaël est le dernier paysan de « Poubelle-en-France ». Désabusé, c'est comme ça qu'il le surnomme maintenant, son village. Cent ans plus tôt, son arrière-grand-père Maurice était premier charretier dans l'une des douze fermes du village. Trois fois par semaine, Maurice empruntait cette même route pour se rendre à Paris livrer l'avoine, la luzerne ou la paille, puis rentrait le soir chargé du fumier des chevaux parisiens, à épandre avant les semailles. Il se levait à quatre heures le matin, et rentrait souvent tard, mais n'avait pas d'autre souci que de faire son travail. Une longue marche en tenant le cheval de tête par les rennes. Il était interdit de s'asseoir dans les charrettes, pour ne pas fatiguer plus encore les chevaux. Il n'y avait pas d'embouteillage pour se rendre à Paris, mais juste une procession de charrettes, souvent joliment décorées par les charretiers fiers de leur travail, de leur attelage et de leur terroir surnommé alors « le grenier à grain de Paris ».
Ces souvenirs de la famille de Gaël sont bien loin maintenant. L'harmonie de cette zone rurale, terre originelle de ses ancêtres, s'est désagrégée au fil des décennies, tout comme sa légitimité de paysan.

Lundi 19 avril 2021, 18 heures.
Christine et Gaël examinent les formulaires posés sur la table de la cuisine, tout en statuant sur leur condition de paysan. Une telle béance s'est installée entre leur monde rêvé et le monde réel ! Leurs cerveaux en tempête ne parviennent plus à évacuer les images inacceptables de cet environnement froid, agressif et inhumain qui polluent profondément leur vie. Ce monde leur échappe, ne leur apporte plus rien de positif. Il faut partir, aller vivre à la campagne !
Le corps de ferme rasé sera remplacé par un lotissement de petites maisons accolées, semblables à des clapiers à lapins. Les terres cédées agrandiront encore une autre ferme. Il n'y aura plus de paysan à Poubelle-en-France.
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Orane CP · il y a
ces campagnes qui pleurent le désastre, ces paysans qui n'ont pas mérité ça, ces belles fermes qu'on a dissoutes sous des lotissements...
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Philippe Quignot · il y a
Oui, et une évolution voulue et/ou subie ? Merci beaucoup Orane.
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Line Chatau · il y a
Triste constat d'un environnrmrnt qu'on ne reconnait plus et qui nous échappe. Toutes mes voix !
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Philippe Quignot · il y a
Merci beaucoup Line !
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loup blanc · il y a
Votre texte m'a rappelé les chantiers de la ville nouvelle d'Orléans la source ,dans le Loiret , dans les années 70 notamment de voir ces engins de chantier pour les des constructions des voies d'accés . et des bâtiments Des anciens terrains vierges , des cultures de roseraies sans doute ont disparus pour faire place à des immeubles ,ou aussi le fameux centre de traitements des chéques de La Poste.
A l'époque , pas du tout de manifs d'opposition contre ces constructions nouvelles !!!
Vous avez eu bien raison de rappeler ce qu'était la région ,au sud de paris ou vers Roissy ;plus récemment ,au début des années 80.Aujourd'hui on s'est opposé à la construction 'un nouvel aéroport ,du coté de Nantes , si je souviens bien !
grand merci à vous pour cette évocation bien nostalgique .
j'ai bien aimé la description de ces" géants de fere qui transportent les câbles électriques vers les grandes villes .

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Philippe Quignot · il y a
Merci à vous pour tout ce développement sur ce thème de l'agriculture peri-urbaine.
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Martine Galati · il y a
Très touchée, ça sent le vécu. Merci
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Philippe Quignot · il y a
Merci beaucoup Martine.
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Carl Pax · il y a
Une opposition actuelle -presque un choc- entre deux mondes que tout oppose, l'un qui subit et l'autre qui ne sait plus vivre qu'en "avalant" le temps sans aucun regard en arrière. J'ai bien aimé cette petite bulle nostalgique qui préserve et éloigne Gaël du bruit des klaxons et de ce brouhaha exempt d'humanité. Votre titre m'a plu d'emblée, et le thème de la résistance y est présent, tout comme, en filigrane, dans la chute de votre texte, inéluctable.
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Philippe Quignot · il y a
Très touché par votre lecture attentive et votre analyse. Un grand merci à vous.
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Alexandre Sonntag · il y a
O cri de rage! C'est tellement bien écrit qu'on y sent du vécu. Bonne finale!
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Philippe Quignot · il y a
L'écriture comme éxutoire en somme. Merci beaucoup Alexandre !
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Fred Panassac · il y a
J’avais déjà salué la grande utilité de votre texte, très bien écrit ce qui ne gâche rien. Je suis ravie que la finale vienne offrir un plus large lectorat à votre œuvre et je vous souhaite la consécration par le jury, voici mes 5 🌟 de soutien.
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Philippe Quignot · il y a
Très touché par tant de sollicitude. Un grand MERCI à vous.
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Camille Berry · il y a
Triste constat nécessaire...! Mon soutien !
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Philippe Quignot · il y a
Merci beaucoup Camille !
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Alice Merveille · il y a
Un réquisitoire percutant, porté par une belle plume... bonne finale Philippe !
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Philippe Quignot · il y a
Merci beaucoup Alice !

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