Paysage funèbre I

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Image de Grand Prix - Eté 2015
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D’humeur sombre, étendu dans mon cercueil, le couvercle se referme... Et puis les flammes. Ou les poignées de terre jetées. Ou bien la dalle de ciment glissée. Eteindre les lumières. Première nuit au caveau, peut-être pleut-il, l’eau suinte, quelques vers ou scolopendres, indifférents à la boîte toute neuve posée ici, à proximité de chez eux... S’imaginer mort : facile, il n’y a qu’à faire marcher son imagination, se complaire à la description de ses chairs corrompues, noble pourriture, attachante. Imaginer sa mort, les parois du cercueil à portée de mains, pas question de vouloir s’étendre, relever un genou, une crampe à faire passer, pas d’air, plus d’air, plus de lumière, les coussins sont-ils moelleux ou simple décoration... Quel besoin quel délice de s’imaginer mort, ressasser tout un vocabulaire connu, chapelet de mots sulfureux, comme dire chatte quand on a 16 ans et que l’on connaît enfin le double sens du mot, comme utiliser des termes scientifiques ou latins... ne pouvoir les placer dans une discussion de tous les jours ou une réunion de travail : requiem in pace, habenula, entéléchie, cunnilingus, catafalque, bière, cénotaphe, dépouille, condoléances, ossuaire et Saint-Sacrement, thanatopracteur et je ne parle pas des trompes de Fallope ou de l’extrême onction...
Un jour, on me déposera bien droit, bien raide, dans un cercueil, mon cercueil, un cercueil en bois ou en matière composite biodégradable, de forme géométrique, traditionnelle ou en forme de conque, long et étroit... capitonné... que je n’aie pas froid l’hiver ! Comment serai-je habillé ? Nu, je veux être nu, un simple linceul, drap blanc ou bande de tissu blanc ou crème, enroulé autour de mon corps, bien serré. Je ne suis ni chevalier ni soldat ni souverain ni ecclésiastique je ne serai accompagné d’aucun insigne, j’aurais aimé partir avec une épée mais il n’y en a plus que de pacotille, je me contenterai d’une peluche pour me tenir compagnie. On refermera le couvercle sur moi, couvercle complet, pas de lucarne ou d’espace pour regarder la tête du mort, de toute façon si on respecte mes dernières volontés et ceci sont mes dernières volontés, je serai enroulé dans un linceul, drap blanc ou bande de tissu, blanc ou crème, enroulé autour de mon corps, bien serré, je serai encore plus à l’étroit une fois le couvercle fermé. Et vraiment dans le noir. Chez moi. Définitivement. J’entendrai encore quelques sons, discussions entre agents des pompes funèbres, blagues scabreuses, résumé du film hier soir sur TF1, engueulade de boulot, commentaire sur le match de foot puis silence... et chuchotements imperceptibles de la famille, ma femme ma fille mon fils... qui d’autre ? J’entendrai les vis sceller mon destin, crisseront-elles ? grinceront-elles ? glisseront-elles soyeusement dans leur fourreau pour ne pas troubler mon dernier sommeil ? A la visseuse... à la main ?... bruit du ahanement du préposé au vissage de couvercle, pour accompagner son effort. Le couvercle fermé, pour combien de temps aurai-je de l’air ? pas longtemps sans doute, ça n’est pas grave je n’en n’aurai pas besoin, quelque part sur le cercueil il y a une valve de sécurité, éviter tout souci pendant la cérémonie si je me déchargeais trop vite. C’est pas plus mal. Si je commence à vraiment puer : un peu d’air frais qui circule autour de ma dépouille. Quand ils soulèveront le cercueil sentirai-je comme la sensation de plonger dans le ciel ; ça tangue, sans grande précaution. Je n’entends pas de musiques de procession, j’aimerais tant entendre une dernière musique, tambour voilé au son grave, résonance assourdie, voix détimbrée, quelques instruments à vent, pas celle d’une radio dans le corbillard... osent-ils ?
Et puis crématorium ! Pendant la crémation : musique ! Pas en sourdine ! La musique en sourdine ça n’est plus de la musique c’est de la déco. Musique ! Plus d’une heure de musique, musique de gloire musique de plainte musique céleste. Par quoi commence-t-on ? La Deuxième de Mahler, celle qui s’appelle Auferstehung (Résurrection) bien sûr ! Et puis Les leçons de ténèbres de Charpentier ou de Couperin... ou de Delalande ou de Lambert... calme et sérénité d’une voix linéaire qui se love autour de l’orgue, comme un réconfort à la mélancolie de la mort ; musique de recueillement, repos de l’âme et des nerfs ; quelle philosophie de la mort avaient ces gens-là, temps divin où la musique pouvait refermer et renfermer le monde. Quand la musique s’arrête ne reste que l’empreinte de ses volutes, impression que quelque chose n’est plus, qui jamais ne reviendra même en appuyant sur la touche replay. Leçons de ténèbres, les ténèbres du monde, la musique pour les apprivoiser. Trop beau, trop serein, trop sain pour nous dans notre monde d’aujourd’hui. Ne plus bouger. Pour mon sommeil. Ensuite un titre bien aiguisé, King Crimson et un extrait de Répons de Pierre Boulez, une pièce pour piano de Koechlin ou Mendelssohn ou simplement une sonate de Beethoven... pas de Requiem ou alors en remontant jusqu’à la Renaissance, celui de Giovanni Francesco Anerio quand je lisais Céline, je me souviens, en écoutant Les Motets à la Vierge de Josquin DesPrez. Et pour suivre les Stones ou Pink Floyd, Careful with that axe Eugene... ce pourquoi il faut mettre la musique fort ! Ça démarre à peine perceptible et puis d’un coup : le cri. L’auditoire figé : il était encore vivant là-dedans ? ils attendaient tranquillement la fin de la cuisson ! Pour finir... peut-être, si c’est la fin... le dernier chant : Das lied von der Erde (Le chant de la terre) : Ewig... ewig... Ewig... ewig... Ewig...ewig...ewig... la fin, la fin ultime. Pour reposer les oreilles de ceux qui n’écoutent pas la musique, seulement ce qui sort des radios d’internet et des scènes labellisées. A moins que d’ici là, la musique, la vraie, ne soit interdite. Notre musique. Le camp des saints achevé. Il ne faudra peut-être pas trop attendre pour partir, garder un bon souvenir du passage ici bas, souvenir d’un monde écroulé parce qu’il était trop beau, tué par ses descendants plus sûrement que par ses envahisseurs. J’en aurai profité, un des derniers, combien encore ? ce qui bientôt sera détruit ce qui bientôt aura disparu ce qui bientôt n’aura même plus droit de mémoire, je l’emporte avec moi, si il y a un monde après...
Et bien sûr notre musique, notre musique à tous les deux, Aurore... moi... celle sur laquelle on a commencé tous les deux, notre musique, comme on dit dans les films américains à succès : Starless ; Starless & Bible Black...
Ou bien, je serai simplement porté en terre. Le cercueil est installé à côté de la fosse, on le saisit, on le soulève, on le descend dedans le caveau. La descente est longue, il fait froid, le froid monte, il me remplit, me saisit, je ne le sens pas, je le sais, de plus en plus froid, bien plus froid que le frigo, lumière bleue cinglante de l’hiver. Astre lugubre du tombeau. Une secousse, un bruit sourd, je suis au fond, dernière demeure, plus une phrase toute faite, la réalité maintenant... et maintenant ? qu’est-ce que je fais ? que suis-je sensé faire ? qui est à mes côtés ? J’étais de ceux qui doivent descendre dans la tombe. Désormais je suis un homme seul. Ils m’ont couché dans la tombe la plus profonde, le noir séjour : c’est une chose bien étrange que la mort ! Attendre, attendre inexorablement, attendre éternellement, sans même le plaisir de regarder les nuages passer très lentement... les vagues revenir toujours pareilles... les fleurs pousser imperceptiblement... comme une photographie accrochée à un mur aveugle ou rangée dans un tiroir ou pixelisée dans une mémoire... je ne suis pas seulement enfermé dans une caisse : cloîtré dans un temps rigidifié... il vaudrait encore mieux subir les tortures mythologiques... : foie de Prométhée, rocher de Sisyphe, supplice de Tantale... au moins une action un faire un sens, même courbe, mieux plutôt qu’une ataraxie vide pas même le silence attendre sans but sans chemin sans direction assis à la droite de Dieu pour l’éternité assis ? attendre ? pour quoi faire ? Une couleur ? Un son ? Une odeur ? Une température ? La mort... il faut que tout s’arrête, plus rien, sinon, c’est une torture et la torture, c’est interdit, réservée à ses pires ennemis... même pas pouvoir se retourner dans sa tombe, comme les nuits d’insomnie, sur le dos, sur le côté, l’autre, un bras sous l’oreiller, le long du corps, dessus, jambes allongées, repliées, couvertures rejetées, sur le nez, sous la barbe d’Haddock, les heures du réveil qui avancent quand même, y en a-t-il un dans le cercueil, l’aube dehors la voit-on ? Ne pas pouvoir se gratter là où ça démange, les petites bêtes commencent leur travail, elles seules bougent... si je bouge c’est parce qu’un côté de moi s’effondre, miné de l’intérieur, je me disloque, je pivote, je me désagrège, je me désolidarise de moi-même, je perds un os, j’explose, tête vide ! perte de poids, flatulences en flammèches, plus de parties molles, synapses, neurones, plus rien ! Blank ! enfin ! total !

Je me reprends en sursaut. Comme si je m’étais endormi. Je pourrais m’ébrouer, il y a bien longtemps que je ne bouge plus. Comme quand je perdais pied et me rattrapais au dernier moment avant de perdre conscience dans le sommeil. Mes idées ne suivent plus, ne suivent plus, dentelle irrégulière, des bouts encore intacts... quelques filaments pour les relier avec les autres... de plus en plus lâches, trous de plus en plus larges et nombreux... filaments de plus en plus ténus...
Je sombre. Comme si je sombrais... je sombre vers rien... quand je reviens, je voudrais m’ébrouer je me reprends en sursaut. Et le plaisir de laisser aller la tête en arrière sur le chaud matelas d’un transat soleil sur la peau les yeux clos avec délectation je pourrais bander me tenir prêt pour Aurore si... Aurore... je ne sens plus le froid yeux clos depuis longtemps pas même la sensation qu’ils soient fermés pas même celle de m’être laissé aller plaisir de se sentir partir.
Les trous se font plus larges encore des morceaux... filaments... je me reprends en sursaut m’ébroue pour de bon un morceau s’est affaissé, trop faisandé, lequel, comme une secousse dans tout le corps un gros morceau cette fois ? tout part en couille j’ai l’impression qu’une jambe s’est détachée, toute... le bout...
Aurore ? point n’es-tu là ? nous retrouverons nous ? alors ? Dieu que ton absence est longue. Pas de jours ni de noir ici bas, pas froid, à moins que ce ne soit que le pied ? ou le ventre qui s’est dégonflé, j’ai cru entendre un bruit, clair jet d’air, rien à voir avec ceux que l’on fait quand on est vivant, j’explose, toute la peau disparue, racornie... l’odeur que ça doit être... oh ! j’ai encore bougé, vraiment ! tellement... je crois bien que je l’ai senti, qu’est ce que j’ai perdu cette fois, ça s’accélère, doigt, main, déboîté, désolidarisé devenu liquide ouvert, tout est sorti, masse hideuse, os qui jaillit, bestioles immondes écloses, prêtes à faire bombance...

J’ai le sentiment que le noir cette fois a été long pas l’impression d’être toujours intègre il me manque quoi cette fois cerveau qui bouillonne


autre noir vraiment noir... la fin
maintenant la vraie
encore une bribe qu’est-ce qui reste ?
ça a encore bougé satanées bestioles quelque part un morceau de moi moi ? c’est qui ? lequel ? du mal à le formuler
noir sombre silence plus de sens
à peine de pensée
penser ?
pour quoi faire...
rien
l’infini

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