Pavarotti

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"Le hasard c'est la forme que prend Dieu pour passer Incognito" Jean Cocteau J'écoute la vie et je la peins, je l'écris ou la chante selon mon humeur. Membre de la S.A.C.E.M. comme parolière. Mon  [+]

Image de Été 2020

Je suis attaché à cet arbre depuis quelques heures maintenant, mais je ne suis pas du tout inquiet, mon maître adoré a pris toutes les précautions nécessaires, je suis à l’ombre et j’ai devant moi une écuelle remplie d’eau fraîche.
Il ne va sûrement pas tarder à revenir me chercher, alors en attendant, je m’occupe comme je peux, je suis le vol d’un papillon, regarde intrigué le cortège bien aligné d’une armée de fourmis tout en tirant régulièrement sur ma laisse qui ne veut pas céder.
Mais je manque à tous mes devoirs en oubliant de faire les présentations, je suis un adorable griffon et je m’appelle Pavarotti parce que, paraît-il, les décibels de mes aboiements pourraient faire de la concurrence au grand maestro.
Il fait très chaud et mon écuelle se réduit comme peau de chagrin à chaque lapement, le soleil vient d’atteindre son zénith et je commence à m’impatienter.
Peu à peu, une inquiétude sourde me ronge ; sournoisement, elle soulève des questions absurdes qui s’entrechoquent dans ma tête de cabot.
J’espère que mon maître adoré arrivera à retrouver l’endroit exact où il m’a laissé, après tout ici tout se ressemble, une petite clairière, des arbres immenses partout, un chemin caillouteux qui semble se prolonger à l’infini.
Absorbé dans mes pensées, je n’ai pas vu venir cette jolie créature en legging noir et moulant qui stoppe net sa course pour s’occuper de moi.
Elle approche son doux visage de ma truffe un peu sèche à cause de la déshydratation tout en caressant avec une extrême délicatesse mon pelage frisé.
Je n’en reviens pas et j’en profite pour me laisser câliner tout en faisant ces fameuses vocalises dont moi seul détiens le secret.
Celles-ci provoquent un grand rire chez la belle qui se transforme en fou rire quand elle découvre mon nom sur la médaille que je porte autour du cou.
Avec beaucoup de précautions, elle déclipse ma laisse et je la suis en totale confiance.
J’aurai mieux fait de me méfier, car après m’avoir fait grimper dans sa voiture, elle m’emmène illico presto chez un vétérinaire qui va m’ausculter sous toutes les coutures.
Ses conclusions sont sans appel : animal non pucé autrement dit pas répertorié sur les registres, donc impossibilité de retrouver son propriétaire.
À l’annonce du verdict, je reste stoïque, assommé par ces conclusions qui ne semblent pas me concerner vraiment.
Résultat des courses, je me retrouve dans une cage de trois mètres carrés : à ma droite, un énorme rottweiler au sourire carnassier et à ma gauche, une frêle petite chienne à la race indéfinie qui me regarde, affolée.
J’essaie de prendre un air de contenance pour ne pas montrer la panique qui s’est emparée de moi, je tremble de tous mes membres, mes pattes arrières refusent de m’obéir et je fais malgré moi un grand écart qui frôle le ridicule.
Même les fameuses notes musicales qui ont fait ma gloire jadis s’étouffent en raclant le fond de mon gosier. Pavarotti qui chante faux, c’est un comble, la honte vient surmonter la peur pendant que l’imposant rottweiler s’étouffe dans un rire guttural qui m’insupporte.
Mes voisins d’infortune se présentent à tour de rôle, le molosse s’appelle Rambo et cela lui va comme un gant, et la jolie chienne apeurée se nomme Lady.
Nous sommes tous les trois transférés au refuge « L’arche de Noé » ; l’endroit très verdoyant n’est pas désagréable et plutôt accueillant, mais un rapide coup d’œil me permet d’apercevoir toutes les cages alignées et peuplées d’une grande faune variée, toutes races mélangées, de mes confrères qui attendent apparemment le retour de leurs maîtres.


C’est tremblant de peur et résigné que je pénètre dans cette prison de ciment. La belle Lady fragile et soumise fait de même ; le seul qui refuse férocement c’est ce cher Rambo, le poil hérissé, les babines retroussées, il résiste d’une force colossale.
J’essaie de rassurer la jolie Lady dont je suis tombé éperdument amoureux ; elle me regarde comme si j’étais l’incroyable Hulk, bon il faut dire que je suis un peu vert, mais c’est à cause de la terreur paralysante qui s’est emparée de moi.
J’ai un peu honte de mon comportement, mais je n’arrive pas à contrôler mes tremblements. Je jette un regard furtif en direction de Rambo et je constate que lui aussi il a fini par capituler, sa puissante mâchoire a été muselée, mais son poil reste toute de même hérissé en signe de contestation.
Le bruit strident des cages qui se referment les unes après les autres écorche mes oreilles et me donne la nausée.
Dans ma tête, c’est le chaos total, on vient de m’apporter une gamelle remplie de croquettes et je dévore le contenu en quelques secondes, sans prendre le temps de respirer.
D’avoir l’estomac rempli, cela me fait le plus grand bien et, pendant un petit moment, j’en oublie la situation préoccupante dans laquelle je me trouve.
La frêle Lady vient de glisser sa patte sous les barreaux de sa cage, je pose mon museau sur celle-ci et je plonge mon regard sombre au fond de ses yeux inquiets et implorants.
Elle me raconte son histoire et pourquoi elle est ici. Elle vivait heureuse et choyée chez sa maîtresse Madeleine chez laquelle elle ne manquait de rien.
Coussin moelleux en pilou, croquettes haut de gamme à tous les repas, collier en strass autour du cou, toilettage une fois par mois, enfin une vraie vie de princesse.
Aucun nuage à l’horizon ne pouvait obscurcir cette existence dorée sauf le grand âge de Madeleine qui flirtait avec les quatre-vingt-dix printemps.
Et ce qui devait arriver arriva, un matin malgré tous les câlins, aboiements et autres léchouilles bien baveuses de sa fidèle Lady, Madeleine n’ouvrit pas les yeux, elle était allée rejoindre son fidèle Léon au firmament des étoiles.
Quand la belle Lady me pose les questions embarrassantes, j’ai honte de lui avouer que mon maître n’est pas mort, mais qu’il m’a lâchement abandonné au pied d’un arbre, avec pour seule compassion une minable écuelle d’eau.
Sans trop réfléchir, j’invente une histoire où j’explique avec moult détails que le fils de la famille où je vivais était devenu allergique aux poils de chien, bien sûr la crédule Lady me croit sur parole en poussant des petits gémissements de soutien et de compassion à mon égard.
Rambo m’interpelle avec un grognement narquois en me précisant que souvent les maîtres trouvent cette supercherie pour se débarrasser d’un chien devenu trop encombrant quand arrive la période des vacances d’été.
Lui, c’est la troisième fois qu’il vient dans ce refuge, et comme il le dit si bien avec sa bouche plissée remplie de bave, c’est retour au bercail.
Il nous explique avec sa grande expérience que demain c’est le jour des visites et qu’il faudra faire profil bas, montrer patte blanche et être très docile si l’on veut espérer être adoptés par une nouvelle famille.
Il rajoute que ce sont souvent les enfants qui commandent dans les familles, quand il s’agit d’une adoption ils ont toujours le dernier mot.
Après toutes ces explications déstabilisantes, je passe une très mauvaise nuit peuplée de cauchemars où des familles passent devant ma cage sans me regarder, pourtant j’essaie d’attirer leur attention en poussant mes fameuses vocalises.
Il faut vous dire que ce qui m’inquiète le plus ce n’est pas de retrouver une famille, mais d’être séparée de Lady que je ne reverrai peut-être plus jamais et à cette idée mon cœur se serre très fort.
Aujourd’hui, c’est le grand jour et depuis ce matin les futurs propriétaires déambulent dans les allées en faisant crisser les graviers dans une plainte sinistre.
Comme me l’a conseillé Rambo, j’essaie de mettre toutes les chances de mon côté pour attirer l’attention, port altier, œil vif, oreilles à la verticale, mais rien n’y fait, j’ai l’impression d’être encore dans mon cauchemar.
Lady, quant à elle, rencontre un vif succès, les enfants l’adorent, les parents la trouvent sublime et je dois admettre qu’ils ont parfaitement raison.
Je viens d’apercevoir une joyeuse famille qui se dirige tout droit vers nous, il y a deux adorables petites jumelles, elles sautillent dans leurs robes blanches et leurs éclats de rire fusent, rebondissent et cicatrisent mes blessures invisibles.
La seule distinction qui les différencie, ce sont des rubans entortillés dans leurs cheveux, rose pour l’une et mauve pour l’autre.
Celle au ruban rose se dirige vers ma cage et ordonne à ses parents que je suis le chien dont elle a toujours rêvé, par contre celle au ruban mauve ne jure que par Lady qui semble déjà l’avoir adoptée.
Je suis persuadé que je vais perdre la bataille parce que la petite fille au ruban mauve semble très persuasive et cela ne rate pas, malgré une discussion enflammée entre tous les membres réunis, la famille porte son choix sur la belle Lady.
Un employé du refuge vient ouvrir la cage et, tout de suite, la liberté de Lady vient m’éclabousser douloureusement : c’est surtout la pensée de ne plus la voir qui m’insupporte le plus. Comment vais-je pouvoir vivre sans elle ?
Rambo me jette un regard dépité, il doit sûrement connaître mieux que personne cette douleur de voir l’autre partir sans savoir si demain une famille bienveillante voudra bien de nous.
Je regarde partir l’amour de ma vie sans lui montrer mon désarroi de peur qu’elle n’accepte pas cette nouvelle famille et quand elle est hors de ma vue, je cours me réfugier au fond de ma cage pour cacher ma douleur.
Je passe la nuit la plus horrible de ma vie, tout s’entrechoque dans ma tête, les images défilent et je revois ma vie d’avant, mon maître adoré, la plage où il m’emmenait faire de longues balades, le jardin familial où j’avais mes habitudes, la sieste sous l’énorme figuier, tout à l’air tellement vrai que quand les grognements de Rambo viennent me sortir de mon sommeil, cela me fait l’effet d’un électro-choc.
Il me rappelle d’un ton sec que je ne dois pas m’endormir sur mes lauriers : aujourd’hui, c’est dimanche et les visites vont être nombreuses, il faut que je sois présentable.
Je prends un port altier, je remets mes oreilles en place, je fais quelques vocalises qui s’étranglent dans ma gorge tellement la nuit a été agitée et soudain, au lointain, j’aperçois deux rubans roses qui flottent au vent.
C’est le brouillard total, je ne vois plus que ses deux points roses qui se dirigent vers moi, ma cage vient de s’ouvrir et la petite fille me tend les bras avec un grand sourire.
Sans plus trop réfléchir, je me jette sur elle avec tellement de force que nous roulons tous les deux à terre dans un grand éclat de rire.
Rambo avait raison sur un point, ce sont bien les enfants qui commandent dans les familles, ils ont toujours le dernier mot…

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Djany Bonnard Parolière  Commentaire de l'auteur · il y a
En cette période de vacances essayons de trouver des solutions pour nos fidèles compagnons autre que l'abandon
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Fred Panassac · il y a
Un narrateur canin qui brandit l’arme de l’humour pour dénoncer une situation inacceptable !
Ce réquisitoire contre l’abandon est très agréable à lire.

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M. Iraje · il y a
Une note♫ d'espoir pour finir. Avec Pavarotti, c'est de bon ton !
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Tess Benedict · il y a
J'aime, mais pas le temps de laisser un commentaire, pour une fois. Désolée!
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Georges Saquet · il y a
Beau texte . J'aime . Mon vote.
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France Passy · il y a
JE NE SUPPORTE PAS la félonie à l'égard des animaux qui nous font confiance. Que dire de ceux qui les mutilent ? Merci pour ce charmant texte, plein d'amour malgré tout.
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SEKOUBA DOUKOURE · il y a
Bravo pour ce beau texte ! Vous avez mes voix''.
ET merci de passer faire un tour chez moi et soutenir mon texte si vous avez le temps. 🙏🙏
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Tnomreg Germont · il y a
Tout mon soutien et vivement que les vacances se terminent et que les animaux puissent rentrer chez eux....
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour le soutien Tnomreg... Mais pour ceux qui ont malheureusement été abandonnés ils ne rentreront pas chez eux mais d'autres auront pris le relais... Je vais venir vous lire ... Amicalement
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Tnomreg Germont · il y a
c'est vrai j'ai quatre chats qui viennent tous les jours ... abandonnés ou gourmands de mes croquettes...
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De margotin · il y a
Joli texte. Tout mon soutien.
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour le soutien De Margotin .... Je vais venir vous lire ...
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Françoise Desvigne · il y a
Bravo ! Texte joliment écrit et émouvant ! Je cueille un cœur et vous invite sur ma page à lire "Erreur d'impression" en lice ! Merci Djany !
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour votre passage sur ma page Françoise... Bien sûr je vais venir vous lire

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