Pauline

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Ce soir, j'irai coucher le soleil pour tomber dans mes rêves. Je m'éveillerai à l'aube, pour m' enivrer de mes songes. Sélection de "Superbe hasard" at. Persona 2020- Mention spéciale -  [+]

Zéro. Un. Fini.
La place était déserte.
Pauline connaissait bien ce ressenti lorsque tout est fini et que le combat commence. Dix mille personnes aujourd’hui, dix mille âmes rassemblées, respirant au rythme des mêmes slogans, écrasant les mêmes pavés, réclamant les mêmes droits. C’était quoi aujourd’hui ? La loi travail. Et demain ? Elle irait aussi, Pauline, soutenir les migrants et après demain les femmes. Elle luttait Pauline. Elle marcha beaucoup ce jour là, parla, cria, brandit des pancartes aux côtés de ses compagnons de manifestation ; elle sua malgré le froid. Elle soulagea sa tête et son corps de ces maux qui la brimaient les autres jours, les jours de travail. Elle bossait Pauline, pas vraiment dans ce à quoi elle aspirait mais elle n’avait pas le choix. Il fallait bien subvenir aux premiers besoins de la pyramide de Maslow, la base. À chaque pas qu’elle eût engendré ce jour, à chaque cri, elle expulsa les gestes répétitifs de son boulot du moment, les bruits de la caisse enregistreuse. Elle les avait enchaînés les jobs, à tel point que lorsqu’elle fit une pause, elle prit conscience que des années s’étaient passées entre la fin de son cursus universitaire, l’obtention de ses diplômes et ce jour là. Que s’était-il passé ? Rien, justement. Malgré sa niaque, ses efforts restaient vains. « Le vent ne pousse pas tout le monde vers les mêmes directions malgré des parcours similaires » se disait-elle. Elle étouffait Pauline. Elle savait parfaitement que la conjoncture était ainsi faite et que cela expliquait sa situation, comme celle de bien d’autres. Cependant, elle finissait par croire intimement que cela venait d’elle et la solitude l’angoissait terriblement.

Elle resta un moment sur la place, face au vent, tourna et se retourna, comme pour garder le tourbillon, comme pour être sûre que les sons qu’elle entendait n’étaient que les effluves de cette journée. Elle se battait Pauline, pour les autres, pour elle-même, pour continuer d’exister. Elle allait à toutes les manifestations qui la touchaient de près ou de loin, l’un des avantages de ne pas avoir un travail à plein temps.
Elle pensait souvent à ses grands-parents qui avaient fuit la Belgique pendant la seconde guerre mondiale ; c’était loin 1940 et tellement proche ; « C’est ici, maintenant » se disait-elle. Dix mille neurones en action, dix mille pensées croisées ; Pauline devait faire le vide, à l’image de cette place ; et rentrer chez elle.
La place était déserte, elle se mit à pleurer sous novembre.

Elle n’était pas du genre à s’apitoyer sur son sort, Pauline, elle s’était simplement laissée submergée par trop de contenance nerveuse et un sacré manque de sommeil. Elle avait conscience qu’elle était tombée du bon côté de la planète et qu’elle ne risquait pas grand-chose finalement. C’est pour cela qu’elle se battait Pauline, pour combattre les injustices et peut être aussi pour qu’il lui arrive quelque chose, quelque chose d’autre que tout ce qu’elle avait connu jusqu’alors.

Après s’être endormie une heure ou deux sans même s’en apercevoir et s’être remise de cette journée, elle reprit contact avec l’extérieur, elle ne restait pas en place Pauline. Elle aimait les foules, elle aimait s’y perdre. C’était plus facile pour elle d’exister en se perdant dans une foule que d’être perdu dans l’immensité de la vie. Elle avait beaucoup d’amis Pauline, surtout des connaissances en réalité mais elle ne s’arrêtait jamais, elle passait de foule en foule, de manifestation en soirées, de concerts en spectacles, de bars en dîners. Ce soir là, elle se vit rejoindre des amis pour un concert, c’était aussi une façon pour elle de lutter, lutter contre des gens, des organisations, des fous qui voudraient empêcher ce genre de rassemblement, qui voudraient lobotomiser la planète pour la contrôler au nom d’on ne sait quoi.

Frêle et pimpante, Pauline arriva la première, la soirée s’annonçait belle. Pourtant, elle ne put s’empêcher de repenser à ces concerts qui avaient tournés au drame lors d’attaques, elle se dit que son insouciance souffrait d’un souffle au cœur ; c’était en réalité bien plus que cela.
Pauline se détendit dès qu’elle fût rejointe par Fanny, Tom, et le reste du public. À nouveau entourée d’une foule bienveillante, elle se plongea dans des échanges festifs et commença à fredonner les mélodies dont elle allait pouvoir se délecter quelques minutes plus tard. Elle adorait l’afro-beat, Fanga la régalerait ce soir. Le temps de s’avancer, de se laisser emporter par ce courant humain, de prendre un verre, discuter, saluer deux, trois personnes qu’elle connaissait, le temps de se détendre finalement, le concert commença. Il ne fallut pas longtemps pour que les cuivres et les rythmes l’enveloppent, avec eux elle crachait sa douleur, se laissait bercer par la voix qu’elle entendait, par la transe qui la prenait doucement. Elle se sentait comme un pantin dont les bras se soulèvent et les jambes s’articulent grâce aux fils de notes suspendus et tournoyant dans la salle. La confiance qu’elle accordait à cette musique lui permettait de se dégager de tout ce stress qu’elle emmagasinait le reste du temps. Ce qu’elle aimait d’autant plus c’était de ressentir l’homogénéité du public autour d’elle, avec elle. A la fin du concert, Pauline se sentit plus légère et poursuivit des conversations animés avec ses amis. Fanny, pour qui la vie était plutôt douce, aimait souvent la chambrer gentiment, elles se marraient bien toutes les deux.

- Tu t’improvises danseuse Pauline ? quel sens du rythme !
- Je crois que j’avais besoin de me défouler un peu
- Non, tu crois ?
- Allez, ça va, t’étais pas mal non plus, surtout quand tu fermais les yeux, ahah !! dommage, je n’avais pas le cœur à filmer mais c’était beau à voir, ahah !
- Bon sinon, ça va ton boulot ?
- Euh... t’es sûre que tu veux parler de ça ?
- Ben, je ne sais pas, ça fait un moment qu’on ne s’est pas croisé alors je demande
- Ouais, c’est sûr mais bon
- Ah je vois, t’es toujours dans ta « traversée du désert »
- Ça doit être ça, oui, bref, rien de palpitant et toi ?
- Je crois qu’on va déménager avec Tom

La conversation continua un bon moment. Pauline rentra chez elle et dormit d’un sommeil de plomb. Cela faisait longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Elle passa sa journée du lendemain en la considérant comme un prolongement de sa nuit. Pauline repensa à Fanny, à leurs échanges et à sa remarque sur sa « traversée du désert », très drôle pensa-t-elle, perplexe. Cette dernière pensée venait de faire ressurgir son angoisse, c’est malin se dit-elle. Elle décida de regarder des séries sans plus réfléchir. La journée se passa ainsi pour finalement rejoindre la nuit suivante, ni plus ni moins.

Lorsque Nina Simone la sortit de son sommeil (c’était la sonnerie de son réveil), elle avait bien récupéré et se prépara pour aller travailler. Elle se mit en mode automatique. Les mêmes gestes qu’à l’accoutumée, le même trajet, les mêmes horaires à respecter, le même sourire la bouche en biais, le même magasin. C’était reparti. Une fois la mise en route activée et une fois qu’elle eût prit place derrière sa caisse, elle put, de temps à autre laisser vaguer son esprit à toutes sortes de pensées. En général, elle pensait à la prochaine manifestation, à la prochaine sortie, aux infos qu’elle avait entendu rapidement le matin, des choses comme ça. Ce jour là, la phrase de Fanny ne cessa de lui revenir à l’oreille. Cela commençait à l’agacer sérieusement et en même temps cela résonnait, elle ne savait pas pourquoi, elle ne comprenait pas quel était le problème avec cette phrase, ni avec Fanny.
Elle finit sa journée. De loin, son patron lui fit signe de venir le voir. Elle se dirigea vers son bureau, s’installa sur le siège en face de lui.

- Bon, Pauline, vous allez être surprise mais croyez bien que je le suis également ; je ne pensais pas être obligé mais je n’ai pas le choix. Je sais que je vous ai dit que vous seriez renouvelée mais là, honnêtement, je ne vois pas comment je pourrais faire, impossible. Donc, je suis obligé de me séparer de vous et de vos services, croyez-moi, j’en suis navré, mais je suis obligé vous voyez.

Pauline ne voyait rien du tout et commençait à bouillir de l’intérieur mais elle n’en fit rien paraître.
- Bien sûr, je comprends, répondit-elle
- Bien entendu, il vous reste trois semaines à faire et vous aurez avec le solde tout compte vos trois semaines de congés que nous n’avez pas pris.
- Bien sûr, répéta-t-elle hébétée
- Bon, je suis content que vous le preniez comme ça, ça n’est pas toujours le cas. A demain Pauline.

Pauline se leva de sa chaise, sortit du bureau, se dirigea machinalement vers la sortie. Alors qu’elle se dirigeait vers le bus du retour dans un rythme beaucoup plus lent qu’à l’accoutumée, elle rebroussa chemin d’un pas déterminé, jusqu’au bureau qu’elle venait de quitter. Elle en ressortit à nouveau une demi-heure plus tard, sourire aux lèvres et une enveloppe à la main.

Pauline ne retournerait pas travailler le lendemain, elle avait posé ses congés. Elle rentra chez elle, consulta son ordinateur, ses e-mails, son livret A, des sites divers et variés ; elle passa quelques coups de fil, à Fanny notamment, pour la remercier et réserva son vol. Fanny n’avait pas vraiment compris pourquoi mais se réjouissait pour Pauline.

Dix jours plus tard, Pauline arriva à Marrakech. Des connaissances l’accompagnèrent jusqu’à Mamhid.
L’angoisse se dissipait. Elle se réconcilia avec elle-même lorsqu’elle fût aux portes du désert. Depuis ce jour, Pauline est dans la place.
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