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Qualifié

Ils venaient de sortir du lycée et s’étaient arrêtés devant la grille. Youssou sortit de sa poche un paquet de Lucky Strike et le tendit à ses potes. Kevin et Jacques se servirent et inclinèrent légèrement la tête en guise de remerciement. Vasco fit un vague signe de refus et replongea dans ses pensées.
— Ah oui, c’est vrai, toi tu prends que de la beuh.
La remarque de Youssou déclencha une franche hilarité et fit sortir Vasco de sa torpeur.
— La salope, je rêve, elle m’a mis 4/20 en histoire. Je lui en mettrai du régime de Vichy.
Jacques, qui n’était pas habitué aux cigarettes, toussota à cet instant et entreprit de prendre la parole pour faire diversion.
— Faut dire que vous, les portos, vous n’êtes pas vraiment concernés.
Vasco le fusilla du regard. Youssou et Kevin tentèrent de faire taire Jacques par des gestes désespérés, mais il ne leur prêta aucune attention.
— C’est pas grave, tu feras maçon, comme ton père.
Le coup parti tout seul. Jacques allait riposter, mais Kevin l’en empêcha.
— Tu vas arrêter de le provoquer ? T’as eu ce que tu méritais pauvre con.
— Mais je rigolais. Vous avez plus d’humour les mecs ?
À cet instant, Stéphanie sortit du lycée. Elle se dirigea vers le petit groupe.
— Ben Vasco, pourquoi tu m’as pas attendue ? Je croyais que t’étais allé pisser. Je t’ai attendu un moment devant les chiottes des mecs. Je suis trop contente, j’ai eu 16. Et toi, t’as eu combien ?
Un peu honteux, Vasco leva la main droite en écartant les doigts et en pliant le pouce.
— Oh merde ! On le préparera ensemble la prochaine fois. Tu verras, tu vas carburer.
Ce disant, elle passa une main dans les cheveux frisés du jeune homme et tendit des lèvres que Vasco embrassa.
Un gène se fit sentir. Vasco était le seul à avoir une copine. Kevin entreprit de briser le silence.
— Mes parents ne sont pas là ce week-end, vous pouvez venir samedi soir.
Jacques eut l’air intéressé.
— Y aura des filles ?
— Euh… Stéphanie, tu peux venir si tu veux.
La lycéenne sembla enfin prendre conscience de l’existence des autres garçons et les regarda à la dérobade.
— Merde, Jacques, ton nez saigne. Qu’est-ce qui t’es arrivé ?
Sans répondre, Jacques s’éloigna du groupe, le petit bonhomme vert venait d’apparaître et il s’engagea sur le passage clouté. Surprise, Stéphanie le regarda s’éloigner.
— Vous vous êtes battus ?
Youssou, qui venait de terminer sa cigarette, en alluma une autre avant de répondre.
— On parlait de nos origines et y m’a manqué de respect. C’est parti tout seul.
Vasco lui adressa un sourire de remerciement.
— Vous êtes vraiment trop graves les mecs…
Stéphanie regarda sa montre et poussa un cri.
— Je dois y aller, il faut que j’aide mon père à préparer l’anniversaire de maman.
Elle embrassa les trois garçons avant de s’éloigner. Vasco sursauta comme s’il venait de se souvenir de quelque chose.
— Nat, tu diras à ton père que mes parents le remercient, mais qu’ils ne pourront pas passer.
Youssou hésita à allumer une troisième cigarette, mais se résigna et rangea le paquet de Lucky Strike dans la poche intérieure de son blouson.
— Pourquoi tu l’appelles Nat ?
— C’est à cause des pastels de nata.
— Des quoi ?
— C’est des pâtisseries portugaises. Ma mère en fait. J’adore ça.

— Papa, c’est quoi nos origines ?
— T’as regardé si le gâteau était cuit ?
— Pourquoi tu réponds pas à ma question ?
— Les amis de ta mère vont arriver. Tu as sorti les verres pour l’apéro et les petits trucs à bouffer ?
Gérard attrapa un paquet de fruits secs dans le placard et le tendit à sa fille.
— Allez, bouge-toi un peu le cul Stéphanie. C’est quoi cette histoire d’origines ?
— Eh bien, d’où on vient.
— Tu le sais bien d’où on vient ! Je suis Breton et ta mère est Alsacienne.
— Oui, mais on n’a pas toujours été là.
À cet instant, la sonnerie de la porte d’entrée retentit.
— Qu’est-ce que j’ai fait pour avoir un mollusque de fille pareille ? Va voir qui c’est !
L’adolescente s’exécuta sans relever la brutalité de son père. Une grande métisse apparut alors.
— Bonsoir, tu dois être Stéphanie. Vasco t’a peut-être prévenu que nous ne pourrions pas venir ce soir, mais je voulais le faire au cas où il aurait oublié.
— Merci madame. Il m’a prévenu en effet.
La visiteuse lui tendit alors un carton.
— Tiens, j’ai fait des pastels de nata. Comme ça, on sera un peu là.
Gerard était arrivé entre temps. Il attrapa le carton, esquissa un vague sourire et referma la porte. Stéphanie était horrifiée.
— Mais papa, tu fais quoi ? Tu as vu comme tu te comportes ?
— Je peux pas blairer ces parvenus. Même pas français en plus. Ta mère m’aurait tué si elle avait su que je ne les avais pas invités. Il doit lui avoir tapé dans l’œil ce Joao. On dirait qu’ils se connaissent depuis toujours. Et toi, tu as l’air de bien l’aimer le petit Vasco.
Stéphanie ne put s’empêcher de rougir et baissa légèrement les yeux.
— Il est dans ma classe, il est sympa. Tu dis qu’ils sont pas français, mais nous aussi, on est bien un jour venu d’ailleurs d’ailleurs.
— Non, mais je rêve, ma fille tourne gauchiste. Allez, monte dans ta chambre, je veux plus te voir.

Le visage de Stéphanie s’illumina en voyant apparaître la petite lumière verte à côté du profil de Vasco et ouvrit Messenger.
— Ça va ?
— Ouais sauf que mes parents m’ont tué pour le contrôle d’histoire. Ils sont sortis.
— On aurait pu se voir.
— Je voulais t’en parler, mais tu es partie si vite… et puis c’est pas l’anniversaire de ta mère ?
Stéphanie choisit d’esquiver le sujet.
— Je viens de voir la tienne, elle nous a apporté des pastel de nata. C’est une très belle femme, je savais pas qu’elle était Africaine.
— Elle est Angolaise. Ça te pose un problème qu’elle soit noire ?
— Non, pas du tout. C’est juste que je savais pas.
— Toute ma famille est originaire de là-bas. Ils y vivaient à l’époque de la colonisation. Mon père aussi a des origines angolaises, mais ça remonte à plus loin.
— Ah, c’est bien de connaître ses origines.
— Bon, Stéphanie, je dois aller promener le chien, y faut que je te laisse. À demain Nat.
— À demain.
Stéphanie parcourut ensuite son fil d’actualité et se figea devant une publicité pour « vosorigines.com ». La société proposait pour 40 € de faire des analyses ADN.
40 €, c’était une somme pour une lycéenne, mais cela valait le coup. Elle économiserait un peu sur les sorties en attendant le prochain mois.
À peine eut-elle validé la commande que la voix de Gérard retentit à travers la porte.
— Stéphanie, ta mère veut te voir !

Quand elle rentra de l’école le samedi midi, ses parents l’attendaient assis autour de la table de la salle à manger. La colère se lisait sur le visage de son père, mais l’expression de celui de sa mère était plus indéfinissable. Ils la prièrent de s’asseoir. Quand elle fût bien calée sur sa chaise, son père lui tendit un colis ouvert.
— C’est quoi cette cochonnerie ?
— Tu ouvres mon courrier maintenant ?
— N’essaie pas d’esquiver. Tu as des doutes sur tes origines ?
— Mes origines lointaines, oui. Ça m’intéresse.
— Ah, ça doit être dans l’air du temps. Moi ça ne m’a jamais intéressé. Et tu comptes en faire quoi ?
— Je ne sais pas c’est juste pour savoir.
— Bon, de toute façon, c’est terminé. Je ne veux pas que tu fasses ce test.
— Pourquoi ?
Stéphanie faillit ajouter « tu as peur du résultat ? », mais s’abstint.
— C’est ton père qui te l’ordonne, il n’y a pas à discuter ! C’est fini ! C’est tout !
La mère de Stéphanie était jusque là prostrée dans son énigmatique attitude. Elle posa sa main sur celle de son mari.
— Je voudrais que tu nous laisses toutes les deux Gérard.
L’homme grogna légèrement et se leva.
— Comme tu voudras Hélène.
Une fois son mari parti, le visage d’Hélène prit une autre expression dans laquelle on pouvait lire une certaine tristesse. Elle passa une main dans les cheveux de Stéphanie.
— Ma chérie, je ne veux pas que tu fasses ce test.
— Mais pourquoi maman ?
— Je ne peux pas t’expliquer. C’est… c’est mieux pour tout le monde.
Stéphanie était abasourdie.
— Mais je ne comprends rien, pourquoi c’est mieux pour tout le monde ?
Les lèvres d’Hélène tremblaient.
— Je t’en supplie, ne le fais pas.
— Mais quoi ? Tu veux dire…
Stéphanie comprit en voyant les yeux de sa mère s’embuer. Elle hésita un instant puis attrapa le colis et s’enfuit en courant.
Quelques minutes plus tard, elle s’arrêta pour souffler et s’étant assurée qu’elle n’était pas suivie, décrocha son portable.
— Allo, Vasco, c’est moi. Je peux venir te voir ?

Les deux adolescents avaient soigneusement appliqué les recommandations du kit et Stéphanie avait rempli les deux tubes à essai avec les cotons imbibés de salive.
— Vasco, je voudrais que les résultats du test soient envoyés chez toi.
— Pourquoi ?
— Je ne peux pas t’expliquer. Je te demande juste ce service.
— Bon ben si tu veux.
Stéphanie rentra ensuite chez elle et expliqua avoir perdu le colis à la grande satisfaction de ses parents.
Quatre semaines plus tard, alors qu’elle aidait sa mère à la cuisine, son portable sonna. En voyant le nom de son correspondant s’afficher sur l’écran, elle courut s’enfermer dans sa chambre avant de décrocher.
— Allo Stéphanie ? Les résultats du test sont arrivés ce midi et…
Vasco n’eut pas le temps de poursuivre. Stéphanie avait raccroché. Elle enfila son blouson en toute hâte, dévala l’escalier et s’engouffra dans la nuit tombante de novembre.
Il l’attendait sur le perron, la fit entrer et lui tendit l’enveloppe qu’elle déchira immédiatement.
Vasco regardait par-dessus l’épaule de son amie. Elle avait des origines allemandes, ce qui était cohérent avec celles de sa mère, mais aussi des origines portugaises et angolaises.
— C’est quoi ce délire ?
— Je crois qu’on a déconné Vasco.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— On n’aurait pas dû s’embrasser avant de faire les tests. Nos ADN ont été mélangés sur les cotons.
— Tu crois que c’est ça l’explication ?
— Tu en vois une autre ?

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Oka N'guessan · il y a
Très intéressant , très bien réfléchi bravo, 2 voix, je vous invite aussi a aller voter pour moi https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-lumiere-10
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Odile · il y a
Qu'elle ait "perdu" le test n'est pas très crédible mais il fallait bien que l'intrigue avance. Bon sujet, bon rythme, dialogues vivants et des questions qui surgissent de tout temps
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Stéphane Sogsine · il y a
Une histoire curieuse qui pose bien des questions. J'aime la pirouette de la fin qui fait semblant de ne pas répondre :-). J'ai pour ma part écrit une histoire pour enfants sous un autre pseudo et qui aborde un sujet très proche. Si le coeur vous en dit : https://jeunesse.short-edition.com/oeuvre/jeunesse-une-dizaine-de-minutes/grand-mamie-a-des-origines
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Samia.mbodong · il y a
Une jolie petite histoire qui mêle tolérance, intolérance de la tolérance, tromperie conjugale.
Vous soulignez également cette curieuse forme d’intolérance envers les porteurs du prénom Jacques
Bravo et merci je soutiens.

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Ginette Vijaya · il y a
Un sujet sur le vaste sujet du cosmopolitisme et votre texte l'aborde avec justesse et une sorte d'humour qui décrispe l'atmosphère.
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Eisas · il y a
Un sujet important traité avec originalité et servi par une belle maîtrise du registre lexical idoine.
Je vote pour ! +5

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" en compétition dans la catégorie Poèmes.
Amicalement,
Eric

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michel jarrié · il y a
Ecriture en phase avec le parler des ados. Un humain ne se différencie pas par la couleur de peau mais par sa valeur propre. Bien défini et final sympa.
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Scully68 · il y a
Ravie d'être arrivée à la fin
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Edouard Latour · il y a
Je le prend bien. Ca fait bien plaisir d'avoir de tes nouvelles en tout cas.
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Atoutva · il y a
Un début conventionnel qui débouche sur une fin qui donne à réfléchir. En somme, un bon déroulé.
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Célia Augé · il y a
j'aime beaucoup la progression de l'histoire ! cela souligne encore et encore et toujours ce problème récurent de discrimination (et oui même en 2019 toujours d'actualité). Au départ cette histoire semblait comme les autres ...une dénonciation ni plus ni moins mais cette chute ahhah !! elle m'a fait sourire !!! comme quoi cela vaut toujours le coup d'aller au bout des choses et je ne regrette pas l'aventure de cette nouvelle ^^

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