PASSONS AU SALON, NOUS SERONS PLUS À L'AISE...

il y a
9 min
91
lectures
4
(Cette histoire est la suite de « L’apprenti tailleur et le masseur » et « La gloire du masseur ».)

L’avion de Robin Debois s’était posé il y a deux heures à Los Angeles. Ayant appris qu’un avion atterrissait toutes les trente secondes dans l’aéroport international de la grande ville, Robin, très anxieux et peu habitué à ce mode de transport, avait réservé une place tout près de la porte de sortie afin de pouvoir quitter l’appareil en moins de trente secondes. Mais cela ne s’était pas passé aussi simplement et il avait dû poireauter un bon moment dans l’avion après l’atterrissage, en s’obligeant à ronger son frein puisqu’il s’était déjà occupé de ses ongles. Marlène devait l’attendre à l’aéroport mais c’était finalement lui qui l’attendait. Peu importe, se disait-il : ces neuf mille kilomètres qui la séparaient d’elle n’étaient plus que de l’histoire ancienne, comme le parti socialiste. Il s’imaginait que leur idylle allait reprendre comme autrefois... Mais elle était devenue Angie Harmon, une actrice connue aux Etats-Unis, et une vedette de télé pouvait-elle s’afficher aux bras d’un type comme lui ? L’orgueil de Robin en prenait un coup lorsque lui venait ce genre de pensées absurdes. Lui, le rejeton d’un père aujourd’hui maire et d’une mère anglaise encore jeune fille au pair lorsqu’il est né, lui, fils unique devenu masseur, se voyait naturellement demander la main de Marlène et devenir père à son tour. Mais tout lui semblait parfois trop limpide pour se dérouler comme prévu...
- Mister Robin Hood ? demanda alors un homme habillé en chauffeur pour vedettes qui s’était posté devant Robin.
- Quoi ? Non... Je m’appelle Robin Debois !
- Ah pardon mais vous êtes aux Etats-Unis ici, s’excusa le chauffeur avec un accent américain qu’on lui pardonnera également en cette circonstance.
- Oui d’accord, mais je vous informe quand même que votre « docteur House » ne s’appelle pas « docteur Maison » en France, sinon ça risquerait de faire un tout petit peu con..., précisa Robin qui restait pédagogue même quand il était contrarié.
- Miss Harmon regrette de ne pas être venue vous chercher mais elle m’a chargé de vous conduire aux studios où elle tourne. Par ici please !
Robin s’exécuta (la peine de mort n’étant d’ailleurs toujours pas abolie en Californie, et le suicide non plus) et s’installa à l’arrière d’une superbe limousine blanche, tandis que le chauffeur rangea ses bagages dans le coffre. Après avoir profité du confort exceptionnel du véhicule durant le trajet – banquette molletonnée triple épaisseur assortie au papier toilette fourni, écran plat avec 315 chaînes de télé et à peu près autant de programmes merdiques, bar et buffet à volonté, piscine quasi olympique – et constaté que Paris n’avait rien à envier à Los Angeles question embouteillages, Robin pénétra enfin dans les immenses studios d’Hollywood où se tournait la série dont Marlène était la vedette depuis un an. Il dut franchir plusieurs points de contrôle pour décliner son identité, mais ne fut pas autorisé à assister au tournage de l’épisode du jour et fut conduit dans la loge de Marlène, où un assistant lui assura en anglais qu’elle le rejoindrait dès que possible...

Effectivement, dès que possible, c’est-à-dire cinq heures et demie plus tard, alors que Robin était en train de dormir sur le canapé moelleux disposé dans la loge, Marlène apparut.
- Robin ? murmura t-elle à son compagnon, après lui avoir déposé un baiser sur la bouche.
Robin ouvrit doucement les yeux et prit le temps d’imprimer sur ses rétines la plus belle image qu’il lui avait été donné d’admirer depuis longtemps : vêtue d’une superbe robe de soirée vert olive ouverte à l’épaule gauche, sensuelle et radieuse en diable avec sa magnifique chevelure brune soigneusement entretenue et ce regard volontiers espiègle qui désarmait tous ses interlocuteurs, Marlène méritait décidément son mètre soixante-dix-sept. Si un Dieu existait, sans doute était-il trop occupé à concevoir cette superbe créature pour régler le problème du premier choc pétrolier dans les années soixante-dix. Robin comprit enfin pourquoi Hollywood lui avait « volé » son amoureuse.
- Désolée de ne pas être venue à l’aéroport... Je ne t’ai pas trop fait attendre ? se risqua Marlène.
- Je ne sais pas, dis-moi quel jour on est, je te dirai ça après ! ironisa Robin tout en s’extrayant du canapé.
- S’il te plaît, ne me fais pas une scène, je viens d’en jouer déjà une dizaine aujourd’hui... Le voyage s’est bien passé ? demanda Marlène en s’asseyant en face de Robin.
- Mmmm, fit-il en hochant la tête.
Puis Robin s’approcha de Marlène et l’embrassa longuement.
- Tu es magnifique, lui dit finalement Robin en lui caressant le visage.
Un petit bruit strident semblable à une alarme retentit alors depuis les studios de tournage voisins.
- Je dois y retourner, Robin... Je sais que Patrick t’a demandé d’ouvrir un nouveau salon de massage ici. J’ai contacté quelques relations dans l’immobilier, ça va pas être facile ! Tu as du pain sur la planche...
- Merci, j’ai déjà pris un sandwich à l’aéroport...
Marlène tendit alors à Robin un papier sur lequel se trouvaient un nom, une adresse et un numéro de téléphone.
- On m’a parlé aussi d’un agent immobilier français qui possède une agence bien implantée à Los Angeles, un certain Stéphane Plazouille. Tu pourrais le contacter ?
Robin fourra le papier dans sa poche avant d’enlacer Marlène et de l’embrasser dans le cou.
- Marlène, j’ai très envie de toi !
- Robin, ce n’est ni le lieu ni l’endroit ! lui répondit Marlène en le repoussant. Il faut que je retourne bosser ! Tiens, mets ce badge, avec ça tu pourras circuler plus facilement dans les studios... À tout à l’heure, sois sage !
Marlène sortit de sa loge. Robin en profita pour appeler Plazouille après s’être gratté les c..., enfin la tête.

Robin et Marlène passèrent la nuit ensemble dans la coquette demeure occupée par l’actrice à Beverly Hills. Ils étaient encore au lit à huit heures du matin lorsque Robin sortit ses premières paroles intelligentes de la journée.
- Marlène, j’ai envie de faire construire une cheminée ici pour pouvoir accrocher ton portrait juste au-dessus !
- Il faudra d’abord en parler au proprio... Je ne suis que locataire, je te rappelle...
- À propos, j’ai rendez-vous cet après-midi avec l’agent immobilier dont tu m’as parlé... Ça te dit de venir ?
- D’accord, je ne tourne pas aujourd’hui... Je te ferai visiter les environs en même temps !

Alors que Robin et Marlène entraient dans l’agence de Stéphane Plazouille, ils surprirent ce dernier en pleine conversation téléphonique à son bureau, en train de mordre dans son sandwich tout en donnant des documents à sa secrétaire postée juste devant lui. Le pauvre Stéphane ne savait plus où donner de la tête, alors il décida de la garder sur ses épaules.
- Attends, c’est pas parce qu’il a appartenu aux héritiers de Napoléon que c’est un bon appart ! gueulait Stéphane au téléphone. Je t’avais prévenu, p’tite soeur !... Bah débrouille-toi maintenant, j’ai pas le temps de t’aider, salut !
Et Stéphane raccrocha alors que le jeune couple se présentait devant lui.
- Vous avez le sens de la famille, vous, bravo ! lança Robin à l’agent d’un ton sarcastique.
- Non mais de quoi je me mêle ? Vous êtes ma soeur ?
- Absolument, répondit impassiblement Robin.
- Ah c’est vous qui m’avez appelé pour le cabinet de massage ! se rappela Stéphane tout en se levant et en se calmant. Excusez-moi... Vous vous appelez... ?
- Non, ce sont plutôt les autres qui m’appelent...
- Voici mon ami Robin et je suis Marlène, enchantée ! interrompit la jeune femme qui sentait que la discussion allait partir en eau de boudin.
Stéphane s’essuya les mains puis serra celles de Marlène et de Robin. Son regard fut immédiatement happé par le visage rayonnant de Marlène : sa chevelure indomptable qui s’emparait fièrement de l’espace, ce regard perçant et mutin qu’elle lançait à qui voulait l’entendre avec un discret sourire, et puis cette silhouette divine comme sortie d’un gymnase qui ne lui était pas inconnue (la silhouette, pas le gymnase)... Oui, de toute évidence, songea Stéphane, cette femme ne pouvait laisser indifférents que ceux qu’elle n’intéressait pas. L’agent immobilier, aussi chaud que la barquette de frites posée sur son bureau, se sentait prêt à tâter le terrain s’il était libre et pariait déjà qu’il n’y aurait pas beaucoup de travaux à faire.
- On ne s’est pas déjà vus Marlène ? Je n’oublie jamais un beau visage..., attaqua la star de l’immobilier avec sa barquette ouverte, ce qui ne plut pas du tout à Robin.
- Je joue dans une série à la télé..., l’informa Marlène.
- Mais oui ! Angie Harmon, c’est vous ! Je suis flatté de vous recevoir dans mon agence ! Vous permettez que je vous filme pour mon émission « Recherche appartement ou salon de massage » ? C’est pour la télé française, on va faire grimper les audiences !
- Pardon mais je m’en tamponne le coquillard de votre émission ! intervint Robin en ressortant des archives une vieille expression. On est venus, ma petite amie et moi, pour ouvrir un salon de massage, alors est-ce que vous avez des propositions à nous faire, oui ou merde ?
- Oh Robin, ne t’énerve pas, c’est juste une caméra..., et puis comme ça on obtiendra plus facilement ce qu’on cherche..., lui chuchota Marlène.

Peu après, alors qu’une caméra installée près du bureau de Stéphane s’apprêtait à tourner, ce dernier tint à prévenir ses deux clients :
- Bon c’est une émission pour M6 alors je vais vous parler lentement, comme si vous étiez un peu demeurés, ça ne vous gêne pas ?
- Oh pas le moins du monde..., réagit Robin, agacé. Mais on commence maintenant parce que je ne vais pas demeurer ici !
La caméra commença à enregistrer. Stéphane montra à Marlène et Robin une petite feuille de papier pliée en deux dans sa main droite.
- J’ai... dans ma main droite... une et une seule... proposition... pour vous..., annonça lentement l’agent, sur un ton grave et solennel. Cela... n’a pas été facile... car le marché... est très bouché... ici...
- Oui, on a remarqué, on n’a pas pu faire nos courses d’ailleurs, précisa Robin devant Marlène, choquée.
- Je vous ai dit... d’avoir l’air demeuré... mais n’en faites pas trop non plus ! rectifia Stéphane dans le calme. J’ai une offre pour vous... mais... je vous préviens... je n’ai pas pu... satisfaire... toutes vos demandes.
- Comment... cela ? interrogea Marlène.
- Vous vouliez absolument... un ascenseur... si le cabinet... avait plusieurs étages. Or ce cabinet là... n’a pas... d’ascenseur, annonça toujours gravement l’agent.
Marlène et Robin se regardèrent, prêts à s’effondrer en larmes quand l’assistant-réalisateur le leur demanderait. Stéphane poursuivit :
- Et il n’a pas non plus... plusieurs étages... Il est donc... pour ainsi dire... de plain-pied.
- De plein pied ? répéta Robin.
- Non, de plAin-pied, corrigea Marlène. Bon donc on s’en fiche un peu de l’ascenseur... Et combien coûte t-il ?
- Il est à... [l’agent déplia lentement la feuille comme s’il était à la cérémonie des Oscars] 920 000 dollars... « net vendeur »©.
- Ah quand même ! se contenta de commenter Robin en se levant. Bon, nous allons y réfléchir...
- Evidemment... c’est Beverly Hills... On n’est pas... dans un village de bouseux... de France, se justifia avec dédain Stéphane tout en demandant au réalisateur de couper la caméra. Bon qu’en pensez-vous Angie ? Est-ce qu’on prend une option dessus ?
- D’accord..., conclua Marlène avant de rejoindre Robin. Nous vous recontacterons... Et merci de m’avoir tendu la perche !
- Elle reste tendue pour vous ! répondit Stéphane avec malice. J’attends de vos nouvelles alors !

Dans la soirée, au domicile de Marlène...
- Robin, je pense que tu devrais accepter son offre... Tu auras une clientèle huppée ici, vous allez vous faire un max d’argent !
- 920 000 dollars, il faut pouvoir les lâcher ! Et puis je l’aime pas, ton copain Petzouille ! Tu crois que je l’ai pas vu te reluquer pendant une demi-heure, avec sa grande frite ? s’énerva Robin.
- Sois pas idiot ! Je vais vous avancer l’argent, vous montez votre affaire ici et tout se passera bien ! le rassura Marlène.
Robin prit alors la jeune femme dans ses bras et s’approcha d’elle pour l’embrasser. Marlène s’écarta alors un peu de lui, visiblement gênée.
- Et Robin, il faut que je t’avoue quelque chose... J’ai trop attendu parce que je ne voulais pas te faire de peine mais... je crois que je suis tombée amoureuse...
Fort d’une certaine expérience des drames de la vie et des sitcoms débiles, Robin comprit assez vite que ce n’était pas de lui qu’elle parlait.
- Et amoureuse de qui, on peut savoir ?
-... De Sasha !
- C’est qui, celui-là ?
- C’est ma partenaire dans la série...
- QUOI ??? Une femme, en plus ? Bravo !
- Cela fait deux mois qu’on se voit en dehors des tournages... Je suis désolée, Robin...
Robin aurait voulu se dissoudre dans le canapé où il était assis et pleura à chaudes larmes (à cause du climat méditerranéen de la Californie) pendant deux heures. Il aurait sans doute avalé une boîte entière de somnifères si Marlène ne l’en avait empêché à temps en lui expliquant que c’était une boîte de laxatifs qu’il avait dans la main. Mais il revint finalement à la raison et décida d’aller de l’avant. Si les affaires de coeur n’allaient pas au mieux pour lui, il s’apprêtait tout de même grâce à Marlène à acquérir un beau salon de massage à Beverly Hills, ce qui n’était pas permis à tout le monde. Cette perspective le rendit moins morose. Temporairement du moins.
- Euh Robin, il y a Petzouille qui vient d’appeler. Il te fait dire que le salon de massage a été vendu finalement, alors que je lui avais demandé de nous le mettre de côté... Je suis désolé... Tu avais raison, ce type qui disait « net vendeur » tout le temps n’est pas net du tout...
Robin enregistra l’information et décida d’aller se coucher.

Trois mois plus tard, grâce au précieux soutien moral et à l’aide financière de Marlène, Robin finit tout de même par dénicher et ouvrir son premier salon de massage dans un beau quartier de Los Angeles. Oui, la ténacité porte toujours ses fruits, surtout lorsque l’auteur tient absolument à donner une fin heureuse à son histoire... Pour la soirée d’inauguration du salon, en plus d’un parterre de stars dont Julia Roberts, Tom Hanks et Bernard Montiel, étaient présentes bien sûr Marlène et sa compagne Sasha, mais aussi Patrick, le frère de Marlène, toujours co-gestionnaire des affaires de masseur à défaut de s’occuper de celles de la sienne. Levant une coupe de champagne devant ses invités, Robin eut alors ces mots porteurs des valeurs de l’homme intègre du XXIème siècle :
- Chers amis, je n’ai jamais accepté de mettre la main de masseur dans la culotte de qui que ce soit... sauf bien sûr si elle insistait... [rires de l’assistance]. Non, ce soir, c’est grâce à mes amis, Marlène et Patrick, à un peu de persévérance et sans doute aussi à ma bonne étoile que je suis là devant vous et que je peux dire que je suis comblé comme masseur et comme homme à la fois. Merci à tous !

Le salon « Deverre & Debois – Massages », rebaptisé « Deverre & Debois – Massages » à Los Angeles puisque c’est le même mot en anglais, ne laissa personne de marbre. Robin choisit de rester sur place pour convaincre ses employés et ses clients de plus en plus nombreux qu’ils étaient les meilleurs et il fit tout pour qu’ils le sussent. Oui, c’était vraiment un patron modèle et il conserva en outre avec Marlène des liens très forts.

E. C. - février 2018
4
4

Un petit mot pour l'auteur ? 4 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Claire Arnaud
Claire Arnaud · il y a
excellente suite !! j'ai lu ça d'un trait sans m'ennuyer une seconde .. bref j'ai adoré .. on en redemande !! bravo Manu
Image de Emmanuel Coll
Emmanuel Coll · il y a
C'était la dernière aventure du masseur, il fait sa vie maintenant ! :)
Image de Bada Boome
Bada Boome · il y a
Que du bonheur à lire cette suite qui, j'espère, ne restera pas sans suite encore et encore !!! lol ;) bravo Manu <3
Image de Emmanuel Coll
Emmanuel Coll · il y a
Ah non qu'on ne me parle plus de masseur ! :)

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Conte à rebours

Marie Vincent

Elle est née un beau matin dans un berceau La Roche-Bobois. Ses parents, étonnés, n’en revenaient pas. Ce petit être malingre n’était pas du tout conforme à l’image qu’ils s’étaient... [+]