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Sous les applaudissements nourris et enthousiastes, Ginette était digne dans son tailleur impeccable. Il lui en avait fallu du temps pour en arriver là.

Après une enfance morne entourée de parents tristes disparus prématurément, alors qu’elle finissait tout juste ses études, elle s’était mariée avec Robert, professeur à la fac. Issue d’un milieu pauvre, elle s’était toujours sentie méprisée. Son ambition était d’accéder à une aisance matérielle visible qu’elle pourrait exhiber aux yeux du monde. Mais elle n’avait pas ferré le notable idéal. Robert était un super-actif, acharné de travail, obsédé par ses nombreuses activités de plein air, de préférence extrêmes. Il avait trouvé en Ginette la femme qui lui convenait : un colifichet esthétique qui assurait une vitrine de respectabilité et empêchait les rumeurs sur l’anormalité sexuelle qu’on prêtait aux vieux garçons passé quarante ans. Ginette se rendit compte assez vite du tribut à payer pour que son rêve se réalise. Son piège doré était froid et dénué de toute trace d’affection. Elle profitait d’un standing qu’elle avait convoité toute son adolescence mais elle devait supporter l’obsession sportive de son mari, ses footings quotidiens à six heures du matin au retour desquels il voulait trouver son petit déjeuner fumant, sa participation annuelle au marathon de New York dont elle devait gérer la logistique, leurs virées en montagne d’où elle revenait exténuée.

Il dépensait sans compter pour ses hobbies mais il faisait la moue devant ses notes de coiffeur, raillait ses ongles manucurés et sa palette de crèmes de soins qu’il considérait comme des dépenses inutiles. Ginette se dit que la venue d’un enfant apporterait de l’amour dans cette vie réglée au cordeau. La réponse fut catégorique : il était hors de question de mettre au monde quoi que ce soit. C’était trop cher, on n’aurait pas le temps de s’en occuper. À la suite de cet éclat aussi bref que violent, il mit systématiquement un préservatif chaque fois qu’il la prenait à la hussarde de la même façon chronométrée et méthodique qu’il courait un cent mètres. Cette défiance affichée acheva la résistance de Ginette qui s’abandonna à une sombre mélancolie bercée d’antidépresseurs. Elle négocia un chien, sans succès.

Un beau matin, elle décida de se reprendre en main. Elle ne subirait plus et profiterait de chaque petit moment de bonheur grappillé. Elle ne voulait plus endurer la dictature de son erreur de casting. Elle finit par s’accommoder de cette vie aussi étriquée sentimentalement qu’elle était débordante d’activités. Le palmarès du couple était impressionnant : des treks dans l’Himalaya ou les Andes, des safaris- photos en Afrique, des plongées des Maldives à Phuket en passant par la Mer Rouge. Robert vivait ses aventures dans l’exaltation en cochant dans son calepin d’aventurier ses exploits. Ginette l’accompagnait sans réellement en profiter. Comment savourer un coucher de soleil en haut du Kilimandjaro aux côtés d’un homme que l’on n’aime plus et qui vous méprise ?

Ginette avait tenu bon jusqu’à ce fameux jour il y a cinq ans. C’était à la Réunion. Programme simple sur le papier : quinze jours de randonnée pour sillonner l’île. Robert avait décrété les étapes faciles, les dénivelés raisonnables. Sauf qu’entre le point de départ et le point d’arrivée, les raidillons montaient et descendaient interminablement. Ginette était au bout de la patience qu’elle avait pratiquée toute sa vie. Les hormones mises en pétard par la ménopause aiguisaient son humeur et lui faisaient perdre le contrôle d’elle-même.

Ils marchaient depuis sept heures, avec pour seul repas, depuis le petit-déjeuner aux aurores dans un gîte sale et rustique, des barres de céréales insipides et des raisins secs. Ginette ahanait rageusement dans la moiteur de la Réunion et dans la chaleur de ses bouffées. Ses nerfs étaient à vif comme ses pieds qui marinaient dans un nid d’ampoules. Elle aspirait au repos et à un repas digne de ce nom. C’est à ce moment qu’elle apparut. Pour franchir une ravine encaissée dont le fond se noyait dans la luxuriance des fougères arborescentes dix mètres plus bas, une passerelle de corde se balançait mollement comme animée d’une vie propre. Des planches grossières et espacées formaient le passage vers l’autre versant. C’en fut trop pour Ginette qui se mit à hurler de peur et d’épuisement. Robert aboya des ordres en lui décochant les épithètes les plus humiliants qu’il put trouver. Ginette franchit le pont de corde plus pour fuir les insultes acerbes de son mari que par réelle envie. Très énervé, Robert la suivit d’un pas énergique. Ce fut peut-être le manque de sang-froid qui lui fit louper une planche et le renversa, tête en bas au dessus du vide, seulement retenu par sa chaussure. Mue par une pulsion inexpliquée, Ginette se mit à secouer violemment la passerelle jusqu’à ce que Robert lâche prise et aille s’écraser mollement au fond de la ravine. Le reste s’enchaîna comme dans un mauvais rêve : un athlète en petit short en plein entraînement alerta les secours, Robert fut rapatrié et Ginette resta prostrée dans la crainte qu’il recouvre ses esprits. Elle l’avait un peu aidé à se fracasser les vertèbres, elle avait omis de lui tendre une main secourable d’épouse modèle et elle craignait une inculpation pour tentative d’homicide ou, au mieux, non-assistance à personne en danger. Tous leurs proches prirent cette attitude autiste comme une réaction au profond malheur qui la touchait : voir son cher mari réduit à l’état de légume. Les médecins la rassurèrent rapidement : Robert ne marcherait jamais plus et la mobilité de ses bras ne serait jamais suffisante pour que ses mains retrouvent leur activité préhensible. En outre, il avait perdu l’usage de la parole de façon irrémédiable.

Ginette reprit goût à la vie. Robert devint un faire-valoir et elle créa une association en son honneur. Elle se mit à prendre soin d’elle et remercia a posteriori tout ce sport qu’il l’avait forcée à faire à son corps défendant : elle affichait une silhouette sylphide qui la rajeunissait de dix ans. Elle s’offrit une garde-robe haute-couture en savourant le regard exaspéré de Robert qui, s’il avait perdu bon nombre de ses fonctions, avait un cerveau toujours aussi affûté. Elle acquit une notoriété locale, ce qui lui permit de lever des fonds en quantité importante pour son association.

Elle se repassait le film de sa vie en se délectant de la considération respectueuse que lui manifestaient tous ceux qui comptaient dans la région. Elle inaugurait un lieu de vie pour les accidentés de la vie, dont son mari, qu’elle pourrait abandonner là tous les jours pendant qu’elle vaquerait à ses occupations. Elle prenait sa revanche sur les années de mortification qu’il lui avait infligées. Derrière son sourire impeccable aux dents étincelantes refaites depuis peu, elle attendait le prochain signe du destin qui lui permettrait de se débarrasser de ce poids mort qui avait fini de lui servir. Elle attendait le moment opportun pour devenir une veuve désirable et laisser Andres, ce quinquagénaire au port altier et aux économies substantielles, s’adonner à son ardente cour. Elle attendait la prochaine passerelle qui l’amènerait à l’étape suivante de sa vie.

PRIX

Image de Eté 2016
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Utilisateur désactivé · il y a
Excusez-moi, j'avais oublié de voter... Heureusement, je suis venue pour une nouvelle dégustation du texte...
"le coq et l'oie" sont toujours en lice mais peut-être les connaissez-vous déjà. Je ne sais plus.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une bien fragile passerelle a relié deux moments de la vie de l'héroïne. La morale n'est pas sauve mais peut on blâmer l'envie de vivre ?
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Bruno Teyrac · il y a
Délicieusement cynique, la protagoniste de ce conte cruel mais réjouissant, narré avec talent. Un très bon moment de lecture. Bravo, Marie ! Mon vote enthousiaste pour cette nouvelle très réussie.
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Marie Claircoux · il y a
Merci pour ce gentil commentaire et pour le vote.
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Valérie Kosydar · il y a
Je culpabilisais d'avoir de la sympathie pour Ginette...mais finalement ....non! Parfois des passerelles sont utiles pour des prises de conscience salvatrices.....merci Marie-Claire, comme d'hab, te lire est un vrai plaisir!
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Marie Claircoux · il y a
Thank you Val !
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Utilisateur désactivé · il y a
Il l'a bien cherché ! Mon vote sans hésitation pour cette nouvelle écrite de manière fluide.
Sur ma page "le coq et l'oie" si le cœur vous dit.

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JeanClaude Gaildry · il y a
Je je ne vais pas m'étendre je trouve votre nouvelle très bien mené et votre écriture très souple. J'aime
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Marie Claircoux · il y a
Merci pour ce gentil commentaire !
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Christiane Tuffery · il y a
Il l'a bien cherché quand même ! Comment peut-on humilier ainsi et s'en sortir indemne ? Rien de tel qu'une femme au bord de la rupture surtout en pleine ménopause !! L'écriture est agréable et bien sûr, je vote !
Je trucide aussi de temps en temps, si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/clostridium-botulinum

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Marie Claircoux · il y a
Merci pour le vote et le commentaire sympathique, je vais de ce pas jeter un oeil à vos trucidages (trucidations ? trucidements ?)!
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Annelie · il y a
J'ai savouré votre nouvelle bien menée du début à la fin. Elle m'a donné le sourire ! Ceci n'est pas un vote hypocrite mais comme je galère sur SHORT depuis une semaine, si vous pouviez prendre trente secondes pour lire mon poème "humeur noire" en lice jusqu'au 21 (dans deux jours), ce serait sympa. Merci. Suivez mon pseudo et le titre du texte pour venir : le lien est rompu entre autres incidents à répétition.
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Aurélie Ado · il y a
Bravo, j'ai kiffé de ouf!!
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Denis Lepine · il y a
se reprendre en main et parfois une bonne chose, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Marie Claircoux · il y a
Merci pour le vote, j'irai voir votre texte
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