Passé simple

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Peut-être serait-ce la dernière fois ? Le souhaitait-il ? À l’observer, année après année, ce rituel lui coûtait, l’entamait. Chaque pas lui arrachait un peu de cette énergie vitale, de celle dont on hérite en capital et qu’il est impossible de faire fructifier. À chaque ascension de la montagne, il laissait au sommet une petite part de lui-même. Hors de ce pèlerinage, effectué le même jour du même mois, il évitait prudemment d’y penser.
Elien... Une fois l’an, son visage revenait, souriante comme jamais. Il humait son parfum que le temps n’avait pas fait tourner, caressait sa peau, douce comme au premier jour. Désormais presque sourd, il ouvrait les vannes des souvenirs pour entendre sa voix et son rire cristallin, laissant s’engouffrer le magma bouillonnant d’un passé moribond. Elle était comme morte, oui, hors du temps, perdue à jamais. C’est comme cela qu’il se l’imaginait depuis quarante-trois ans aujourd’hui. Mais en réalité, il n’en savait rien. Morte. Un moyen de se rassurer, de se dire qu’en le quittant, elle s’était elle-même perdue.
Lui, il l’aimait, opiniâtre. Le vieil homme avait des idées fixes, carrées, et un inoxydable vécu des temps de l’existence. Le passé, le présent et le futur étaient pour lui des idées que sa réalité ne fixait pas sur la longue frise chronologique de la vie. Il l’aimait, il l’aime et il l’aimera. L’amour, l’aliénation d’un être imparfait à un autre être imparfait. Il dure un temps. Elien n’avait pas pris tout le temps pour user le capital d’amour que Sean lui destinait. Pour ne pas en devenir fou, Sean venait le dépenser en miettes sur ce sentier, un endroit où elle n’était jamais allée. C’est pour cela qu’il l’avait choisi : sa neutralité était une page blanche pour y coucher ses souvenirs.
C’était un matin de week-end, au début de l’été, chez eux, dans leur appartement. Il faisait déjà jour, mais aucun impératif ne les avait poussés hors du lit. Sean s’était réveillé apaisé, après une nuit de sommeil et de rêves. Il regardait au plafond et se sentait bien, en confiance avec lui-même comme avec elle. La veille, ils s’étaient endormis complices, et de son point de vue, rien ne venait entacher le ressac d’amour qui les baignait tous deux. Une belle journée les attendait, mais, plutôt que de se lever, Sean décida d’assister au réveil d’Elien. Il ferma les yeux pour mieux ressentir sa présence. Elle avait son bras négligemment étendu sur son torse, la tête enfouie dans l’oreiller juste à côté du sien. Sa profonde respiration indiquait qu’elle n’avait pas fini sa nuit. La chaleur de son corps l’irradiait, et son ventre venait frôler ses côtes à chaque respiration. Lorsqu’il tournait la tête vers elle, Sean pouvait sentir une mèche de ses cheveux lui chatouiller le nez. Les minutes défilèrent comme des cadeaux. Soudain, le pied d’Elien s’agita et vint d’un mouvement ensommeillé se coller contre le sien. Encore quelques minutes passèrent avant que le pied ne se mette à bouger de nouveau, tout doucement, tout en caresse. Puis ce fut sa jambe qui bascula sur la sienne, et le bras, qui raffermit son étreinte. Elien leva lourdement la tête, les yeux mi-clos, pour la reposer un peu plus loin sur l’épaule de son amoureux. Elle expira, contractant ses muscles pour s’étirer.
« Bonjour mon trésor, lui murmura Sean.
— Bonjour toi, lui répondit-elle en enfouissant son visage dans le creux de son cou.
— Tu as bien dormi ?
— Pas très bien, non. J’avais des pensées, j’ai beaucoup réfléchi.
— Ha ? Tu veux m’en parler ? la questionna-t-il en lui embrassant les cheveux.
— Non, j’avais comme un rocher dans le ventre. Je me suis levé, je t’ai écrit. C’est pour toi, sur la table de la cuisine.
Enfin, le sommet. Sean posa son sac à dos au sol et ramassa une pierre pour la poser sur le cairn qui en marquait le point culminant. Il s’assit face au soleil et savoura la chaleur des rayons s’écrasant sur sa peau refroidie par le vent d’altitude. Le paysage n’avait pas changé, douces et verdoyantes montagnes aux reliefs bombés. Sean prit le temps de boire une longue rasade d’eau fraîche, puis ferma les yeux, envahi par le silence des sommets. Désormais, il retardait le moment de sortir la lettre de son plastique protecteur. Les derniers mots d’Elien, son écriture sur du papier. La sentence magnifique et sans appel qui condamna le reste de sa vie. Le simple fait de la sortir, la déplier, la lire puis la ranger lui donnait une maîtrise sur les sentiments qu’elle engendrait. Une fois l’an, c’était amplement suffisant. Cette lettre, il la rangeait chez lui, puis il n’y pensait plus. Il aurait pu la lire les yeux fermés, ses mots à la longue gravés dans la chair de son cœur.
Le papier jauni, haïssable et hypnotique, était l’acmé de son pèlerinage : il le lisait à voix haute, souvent comme un mantra, égrainant la dureté des mots pour qu’ils se perdent dans le vent. Tremblant comme au premier jour, Sean redécouvrit l’écriture d’Elien, fine et tranchante. Ses yeux s’embuèrent et sa gorge se noua lorsque passèrent les premiers mots.
Sean,
De l’acier froid, un béton gris, du verre poli. Autour, mon jardin en hiver. Tristesse. Un cœur d’architecture moderne qui raisonne de sentiments absents. Peu de mots pour peu d’espoir. Le verbe est mort, Sean, usé et méprisé.
Au présent bien longtemps ton rire m’enivra, ton sourire m’enjôla, je fus bien à ton bras. Nous eûmes nos instants, qui formèrent nos moments, qui bâtirent notre histoire. Il y eut un temps pour tout ; la douceur printanière enjôlant la pépinière des sentiments : au présent. La chaleur qui nimba la plaine des possibles que nous traversâmes main dans la main : du futur. Les orages d’automne qui douchèrent nos illusions : l’impératif. Trop de neiges d’hiver, froides et collantes, qui étouffèrent nos pas et comblèrent leurs reliefs : le conditionnel.
J’adorai t’adorer, t’admirai m’admirer, je me lus dans tes yeux qui en perdirent leur charme. À ne vouloir faire qu’un, nous n’aimâmes plus que nous-mêmes.
Maintenant, je t’aime au passé simple.
Adieu,
Elien.
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