Passage à l'acte

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En compétition
Image de Automne 2020

Je t’ai tué Alex, à 23 h 47 très précisément j’ai mis à exécution le plan que j’échafaudais patiemment depuis des mois. L’employé de la pharmacie n’a pas fait de difficulté quand je lui ai tendu l’ordonnance. Il me connait bien et ce n’est pas la première fois que je me réapprovisionne en tranquillisants par son intermédiaire. Cela fait presque un an que je suis sous calmants. Cela t’étonne ? Il est vrai que nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de parler de mes états d’âme, ces derniers temps, pourtant, sache-le, je vais mal, je suis à bout. « Dépression », a diagnostiqué le médecin, avant d’ajouter : « Vous devriez faire un break ». Je me suis contentée d’acquiescer, sans rien trouver à lui répondre. Comme la plupart des gens, il croit que je suis secrétaire. Ta secrétaire. La planète toute entière doit se dire que j’ai de la chance de travailler pour un écrivain renommé. Pour le grand Alex Deverne, trente-cinq ans à peine et déjà cinq romans à son actif. C’est bien simple, tu sors un livre par an et chacun d’eux se vend comme des petits pains. Je devrais être heureuse, mais je suis fatiguée. Depuis longtemps déjà, ma vie n’a plus de sens. Je n’existe que pour et à travers toi. Je te donne beaucoup, et toi, tu prends tout, sans contrepartie. Tu réclames, tu exiges, tu planifies et organises ma vie, et moi je te laisse faire, trop contente de partager ton intimité. Patiente, dévouée, naïve, reconnaissante de ces quelques plages de temps que tu veux bien m’accorder sous le prétexte d’un travail en commun où je suis la seule à m’investir vraiment. J’ai pensé bien innocemment qu’en vivant à tes côtés, tu finirais par ouvrir les yeux sur moi, Chloé Pontoise, une femme presque quadragénaire, pas très sûre d’elle, pas assez poupée Barbie pour te séduire, pour te prendre dans ses filets. Je me suis dit qu’avec le temps les choses pouvaient changer, que tu finirais par ressentir tout l’amour que tu m’inspirais, mais toi, tu ne voyais que mon esprit, tu me trouvais brillante, tu prononçais parfois le mot talent, j’aimais bien entendre ce mot de ta bouche, c’était pour moi le plus doux des compliments, d’ailleurs tu avais été le premier à l’employer à mon égard : « Tu as du talent Chloé… » Tu appréciais l’humour, très noir, qui émanait de mes écrits. D’après toi, mon imagination n’avait pas de limites. Tu répétais souvent que nous étions pareils. Pareils… Quand tu parlais de moi ainsi, j’étais aux anges. Bien avant notre rencontre déjà, mais aussi grâce à toi, j’avais pris conscience de cette facilité que j’avais à imaginer et raconter toutes sortes d’histoires, étranges ou réalistes. Lorsque j’acceptais la confrontation avec la page blanche, tout devenait possible. Les mots s’affolaient sur le papier, au fil des pages des histoires prenaient vie, des personnages s’animaient. Assise devant ma feuille, j’avais le pouvoir de m’évader, d’échapper à la réalité. Tu ne manquais jamais de me complimenter… sur mes écrits. Au début, cela me contentait, me flattait même, car je me sentais la détentrice de quelque chose d’infiniment rare, d’une espèce de don qui faisait de moi quelqu’un de riche intérieurement, quelqu’un de différent. Me dire que j’étais capable d’écrire m’apportait la sérénité. Je n’avais pas la beauté superficielle des filles que tu fréquentais, mais je possédais d’autres atouts qui pouvaient à tes yeux me rendre aussi attrayante que ces gravures de mode, qui après une première invitation chez toi terminaient généralement la soirée dans ton lit.
Pour que tout le monde comprenne bien pourquoi j’en suis arrivée là, il faut que je précise que tu es très séduisant, parfois tu me disais douter de toi, de ton charme. Je passais mon temps à te rassurer. Souviens-toi de notre premier rendez-vous. Pendant toute la soirée, je n’avais pu me défaire de ton regard, de tes yeux clairs, si ensorcelants. Je ne t’avais pas caché que tu me plaisais, je t’ai même dit que je te trouvais très attirant, oui c’est vrai j’ai employé ce qualificatif : attirant, sans fausse pudeur, car pour moi cela ne faisait aucun doute : tu étais un bel homme. On m’a souvent reproché une certaine naïveté, peut-être aurais-je dû faire preuve d’un peu plus de prudence, rester davantage sur la défensive, me monter froide et indifférente, mais ça avait été plus fort que moi, du début à la fin de notre rendez-vous, je t’avais souri. Que veux-tu, je suis incapable de dissimuler ce que je ressens face à un homme qui me plait. Ceux qui jusqu’alors avaient croisé ma route étaient plutôt insignifiants, intellectuellement, ou physiquement. Toi, tu me semblais quelqu’un d’infiniment intéressant, et passionné. Tu semblais posséder les qualités essentielles qu’une femme recherche chez un homme : romantisme, sensibilité, humour, sensualité, pour n’en citer que quelques-unes, avec en plus de larges épaules, une mèche un peu rebelle qui balayait ton front, un visage d’ange. On devinait en toi une force et en même temps une fragilité qui ne pouvaient qu’émouvoir. Après quarante ans d’existence, j’avais le sentiment d’être enfin aux côtés de quelqu’un qui me comprenait, qui m’appréciait à ma juste valeur. J’aurais dû me monter plus méfiante, avec le temps, j’ai appris à te connaitre : tu es un beau parleur : séduire est pour toi un art dont tu uses et abuses en toute occasion. Convaincre les autres, s’exprimer devant un auditoire n’a jamais présenté pour toi la moindre difficulté. Après des années passées à tes côtés, je devrais plutôt dire dans ton ombre, j’ai fini par déchanter. Peu à peu, je me suis aigrie, je me suis mise à détester ces fans béates et hystériques, qui t’assènent, sans se douter qu’elles te font du mal : « Vous en avez de la chance de travailler pour Alex Deverne ! » Elles emploient le « pour » à dessein, parce que travailler « avec » toi est à leurs yeux inconcevable, une fille aussi insignifiante que moi ne peut être employée qu’à des tâches subalternes. On ne l’imagine pas créant, proposant, argumentant d’égale à égal avec le grand maître. Elles doivent se dire : « Mesure-t-elle la chance qu’elle a de respirer le même air que lui, de partager son quotidien, d’être la confidente de ses états d’âme ? Elle est tout le contraire de lui : terne, insignifiante, plus vraiment jeune. » J’ai pensé qu’au fil du temps je deviendrais pour toi une espèce de muse, je suis juste celle qui assoit et conforte ta réussite. Grâce à moi tu es célèbre dans le monde entier. Moi je reste une anonyme parmi d’autres anonymes. Je n’existe qu’aux yeux de mes proches. Parfois j’ai même la sensation de ne pas exister du tout. J’ai toujours imaginé pour moi une vie simple, créative, remplie de rêves inaccessibles qu’on ne réalisera peut-être jamais, faute de temps ou de moyens. Toi tu n’as plus de rêves : l’argent te permet tout.
Ce soir, j’étais presque soulagée de me retrouver enfin seule avec moi-même, loin de ce monde futile pour lequel tu ne taris pas d’éloges. J’ai allumé la radio, et je suis tombée, ce n’était pas la première fois, sur une chanson de Maurane qui semblait le résumé exact de mon existence avec toi. Le refrain disait : « J’ai tout faux, tout faux, toujours avec toi… » En acceptant d’écrire pour toi, j’avais perdu ma raison d’être, renoncé à ma dignité. Je m’étais dépossédée de ce que j’avais de plus précieux, et tu ne m’en étais même pas reconnaissant.
J’ai fermé la porte de mon appartement à double tour. J’avais imaginé longtemps ce moment, j’avais tout mis soigneusement au point. Pas de lettre, de message expliquant mon geste. Ce n’était pas nécessaire. De toute façon, qui pouvait comprendre ce que je ressentais ? La foule de tes admirateurs avait perdu toute objectivité. Pour elle, je n’étais qu’une privilégiée, insatisfaite de sa condition. Je n’ai donc rien expliqué, rien justifié. Sciemment. Par cet acte désespéré, je m’adressais à toi, tout simplement. Je te criais ma révolte, mon désespoir d’être piégée dans cette mascarade sans possibilité de retour. Je me moquais de la gloire autant que de l’argent, il m’était juste insupportable de penser que tu avais profité de moi. Tu m’avais bernée et ensemble, nous avions berné les autres. Nous deux seuls savions que ces best-sellers que tu défendais si âprement dans les médias étaient le fruit de mon travail. Je les avais rédigés sans l’ombre d’une participation, d’une suggestion de ta part. Tu me faisais, disais-tu, entièrement confiance, en fait tu te reposais entièrement sur mon talent pour assurer ta notoriété. J’ai fini par trouver tout cela injuste, frustrant, déplacé. Alors j’ai décidé que tout cela devait s’arrêter. Après tout, cela ne dépendait que de moi. Il n’appartenait qu’à moi de prendre cette décision, de mettre fin à cette supercherie que nous avions orchestrée ensemble.
Tout à l’heure, je me suis installée devant mon ordinateur. Méthodiquement, j’ai effacé toute trace du manuscrit sur lequel je travaille depuis des mois. La machine, à chaque fois, me demandait de confirmer la suppression des fichiers, ce que j’ai fait, sans la moindre hésitation. Ce livre aurait été ton meilleur roman, j’ai pris le temps d’en relire quelques passages, juste pour m’assurer que j’avais du talent, et que le succès de mes romans n’était pas dû qu’à ton seul charisme. Effectivement, j’étais douée. J’aurais pu devenir quelqu’un. Mais il était trop tard. J’avais pour habitude de ne rien laisser filtrer de mes manuscrits avant qu’ils ne soient complètement terminés. Toi-même, tu ne savais pas grand-chose des sujets que j’abordais. De ce livre qui aurait couronné une carrière en pleine ascension, j’ai effacé toute trace. En dehors de moi, personne ne pouvait soupçonner qu’il avait un jour existé. Je pouvais à présent passer à la deuxième partie de mon plan. Quelques heures plus tôt, l’employé de la pharmacie m’avait fourni bien innocemment l’arme du crime, arme que je m’étais résolue à utiliser, histoire de ne pas replonger, car j’aurais replongé, forcément. Avec sa complicité involontaire, je t’ai tué, Alex, à 23 h 47 très précisément j’ai supprimé l’écrivain le plus brillant de sa génération en avalant un tube de tranquillisants. Les yeux rivés au plafond de ma chambre, j’ai attendu patiemment que les comprimés fassent leur effet, mais c’était un peu comme ces soirs annonciateurs d’insomnie : on a beau fermer les yeux pour tenter de trouver le sommeil, il est aux abonnés absents. Après un temps indéfini, la sonnerie du téléphone a déchiré le silence. Je me suis précipitée sur le combiné, à portée de main : « Alex ? » On ne se débarrasse pas comme ça de ses vieux réflexes. Mais ce n’était pas toi. À moins d’être médium ou d’avoir suivi des cours accélérés de psychologie, comment aurais-tu pu deviner ce que j’étais en train de faire ? J’ai dit « Allo », un peu timidement. À l’autre bout du fil, une voix masculine a répondu. Pas la tienne, pas non plus celle d’un inconnu, même si j’avais du mal à mettre un visage sur cette voix. Mon interlocuteur s’est excusé d’appeler à une heure aussi tardive. Il a ajouté :
— Nous nous sommes vus ce matin, vous vous souvenez, le pharmacien ?
Bien sûr que je me souvenais. À chaque fois que j’achetais des médicaments, c’était presque toujours à lui que j’avais à faire, mais j’étais tellement obnubilée par toi qu’un éléphant aurait pu être de l’autre côté du comptoir, je n’aurais pas fait la différence. En y repensant, il était moins repoussant qu’un pachyderme, et tellement plus altruiste que toi. Ce matin, il avait compris ma volonté d’en finir et il appelait pour tenter de me convaincre que la vie valait la peine d’être vécue, m’avouer peut-être aussi qu’il était secrètement amoureux de moi depuis le jour où j’avais franchi pour la première fois le seuil de sa pharmacie. J’ai senti l’espoir qui refaisait surface au fond de moi. Il suffit parfois de très peu de choses. Il a poursuivi :  
— J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’avoir utilisé le registre de la pharmacie pour obtenir vos coordonnées ?
Je l’ai rassuré :
— Bien sûr que non…
Comment aurais-je pu en vouloir à cet homme d’essayer de me sauver la vie ? Intérieurement, je l’encourageais à poursuivre. 
— En fait, c’est un peu délicat… 
« Dites toujours », pensais-je. Après un temps d’hésitation, il se lança :
— Une collègue de la pharmacie m’a dit que vous travailliez pour Alex Deverne…
Il crut bon de me préciser qu’il avait lu tous tes livres, sans exception, et qu’il les avait adorés. Notre imposture me collait à la peau, elle me poursuivait jusque dans ma chambre. Dans le creux de mon oreille, la voix me ramena à cette triste réalité qui était la mienne :
— Vous êtes toujours là ?
« Plus pour longtemps », me dis-je. Avant d’ajouter :
— Je suis un de ses plus fervents admirateurs et je me demandais si vous ne pourriez pas m’obtenir un autographe ?

Un silence pesant a fait suite à la requête de mon interlocuteur. Définitif. J’ai raccroché le combiné avant de composer le numéro des urgences. Puis en attendant l’arrivée des secours, je me suis installée devant mon clavier pour commencer le premier chapitre de ma nouvelle vie d’écrivain. Sans toi. Je n’avais plus une minute à perdre.

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Nelson Monge · il y a
Une détermination et une précision qui font peur, remarquablement exprimées au grand plaisir du lecteur.
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Isabelle Is'Angel · il y a
Bravo, je me suis régalée à vous lire .... elle a eu raison de commencer le 1er chapitre de sa vie ... à elle !
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Danielle GODARD · il y a
Et qu'est-ce qui l'empêche lui de se mettre à écrire vraiment?
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour cette histoire bien conçue, bien menée, terrifiante à bien des égards, aux tons profondément psychologiques ! Une invitation à venir accueillir “L’Exilé” qui est en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Danielle GODARD · il y a
Merci pour votre commentaire. C'est vrai que mon héroïne a laissé son amour pour cet homme diriger sa vie, jusqu'à ce qu'elle décide enfin d'exister pour elle-même.
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Keith Simmonds · il y a
Merci de votre passage, Danielle ! Une invitation à venir vous dépayser dans “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en FINALE pour le Prix Short Paysages –Isère 2020. Merci d’avance et à bientôt!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Lyne Fontana · il y a
Une histoire terrible, bien menée, avec une fin heureuse. Mais on se demande pourquoi elle n'a pas directement commencé à écrire sous son nom.On n'est plus au XIXème siècle... Toutefois cette sorte d'emprise est plausible.
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Danielle GODARD · il y a
Oui c'est vrai, on peut se le demander, mais dans ce cas, il n'y aurait pas d'histoire... C'est vrai qu'une telle emprise est possible, et dans de multiples domaines...
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François B. · il y a
Le point de départ de l'histoire est assez "classique", mais vous avez su ensuite ouvrir plusieurs pistes qui entretiennent l'intérêt du lecteur. Le ton et le style sont très justes. C'est très réussi
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Danielle GODARD · il y a
Merci pour votre commentaire qui me confirme que j'ai bien fait d'améliorer la première version de cette nouvelle et de la partager.
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Eva Dayer · il y a
Un récit captivant . La construction tient le lecteur en haleine. On comprend progressivement le rôle de cette femme qui sert de faire valoir à un homme qu'elle aime et qui l'exploite. On retrouve la relation de Willy et Colette, et de combien d'autres... Bravo !
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Danielle GODARD · il y a
Merci pour votre commentaire et ce parallèle avec la relation de Willy et Colette. Alex sera-t'il vraiment pénalisé par la prise de conscience (tardive) de notre héroïne? Rien n'est moins sûr vu le nombre de ses admiratrices...
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Tnomreg Germont · il y a
Bientôt un livre.... super !
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Danielle GODARD · il y a
On l'espère, et peut-être la reconnaissance d'un talent qui jusque là profitait à un autre...
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Tnomreg Germont · il y a
Rendre à César ce qui est à César....que justice vous soit faite
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Julien1965 · il y a
Ah oui ! Saisi par ce message adressé à un grand écrivain. Un style qui m'embarque du début à la fin, c'est très bien construit, c'est donc du travail et j'ai pris beaucoup de plaisir à vous lire...J'aime cet univers dans la littérature...
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Danielle GODARD · il y a
Merci pour votre commentaire et ce retour très positif qui m'encourage à continuer d'écrire et partager d'autres nouvelles.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un choix implacable après une vie de leurre et de faux semblants.
Un rythme soutenu , un polar psychologique dont vous dévidez le fil avec lucidité .

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Danielle GODARD · il y a
Oui, jusqu'à la dernière seconde, l'héroïne espère un miracle, elle est prête à se renier pour cet homme qui l'utilise, jusqu'à ce qu'elle prenne conscience qu'elle n'a rien à attendre de lui. Merci pour votre commentaire.

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