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Pas un bon tour dans leur sac !

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Chantal Parduyns

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Sur le quai, une valise à la main, j’aurais pu bougonner ; il y avait matière... Le soleil tapait dur, la poussière envahissait mes mocassins cirés du matin, ma voiture avait pris des vacances chez Salvador Motor (elle allait encore me coûter un bras... et des nouvelles semelles pour les mocassins), et je devais rencontrer, tout au bout du pays, des cousins éloignés que je n’avais plus vus depuis... disons, des lustres.
Certaines de mes connaissances auraient déjà craché leur mauvaise humeur dans la poussière du quai et aux quatre vents. Pas moi... J’ai gardé quelque chose de mes origines lointaines de par là-bas, au bout du pays... une philosophie... Oui d’accord, c’est un bien grand mot pour quelqu’un que ses copains appellent gentiment « Simplet ». N’empêche, cette « philosophie » m’évite les remontées acides, les palpitations et les prises de tête.

Donc j’étais là, sur le quai, une valise à la main à attendre une banquette sympathique pour mes fesses. Je profitais de ces vacances impromptues qui m’en rappelaient d’autres. Je me demandais si j’allais reconnaître le cousin Firmin. Ça m’avait fait tout drôle de l’entendre hier au téléphone.

Voilà le train, presque pile poil à l’heure... Et presque personne dedans : l’unique passagère du compartiment était une jeune femme, assez jolie, ma foi ! Qui oserait dire que la vie est moche ?
Je me suis installé, prêt à passer deux grosses heures à regarder passer le paysage, les orteils en éventail sous le siège d’en face.

Quelques coups d’œil discrets vers la jeune dame : bien, les seins ! Les jambes... je ne savais pas, difficile de juger sous les pantalons mais les chevilles étaient intéressantes... Et puis, ses cheveux... ébouriffés comme du duvet de caneton... j’avais envie de m’y dégourdir les doigts. Les yeux, impossibles à voir... ils étaient penchés sur un gros livre et planqués derrière des lunettes sérieuses, des lunettes bien rectangulaires, solides. Vous voyez ? C’est le moment où tout homme normalement constitué (et je suis normalement constitué) espère le cahot, la panne, l’incident qui lancera la conversation. Evidemment, lancé sur des rails solides dans un train rassurant... c’était pas gagné ! Mais je restais à l’affût ; de toute façon, je n’avais que ça à faire...

J’avais coupé mon portable, j’étais en vacances ; pas besoin de téléphone ; mon voyage était organisé : le cousin Firmin m’attendait à la gare et on allait ensemble à la mortuaire assurer notre quart de veille.

Ah oui ! Je ne vous ai pas dit... Notre Tante Hortense venait de mourir, de l’autre côté du pays. Vous me direz que je n’avais pas l’air de me rendre à un enterrement. Mais il ne faut pas se fier aux apparences... Dans ma petite valise, là-haut, dans le porte-bagages, j’avais plié un costume sombre avec la rigoureuse cravate noire de rigueur. Le cousin Firmin me prêtait le brassard. Vous voyez, tout était organisé.

Oui, d’accord, je n’avais pas l’air affligé. Mais je ne vais pas prendre des airs, nous sommes entre nous, non ? Certains auteurs, dont je tairai le nom, sortiraient les violons, gratteraient savamment la corde émotive ; d’autres en profiteraient pour philosopher sur la longueur de la vie et la brièveté de la mort, ou le contraire... Mais bon, je n’ai pas la vie devant moi, vous non plus, peut-être, donc il faut que cette histoire avance.

Donc, je n’étais pas très triste ; la Tante Hortense, pour moi, c’étaient les vacances... Tous les étés, on les passait chez elle, avec le cousin Firmin. Qu’est-ce qu’on a pu la faire enrager ! Qu’est-ce qu’on riait ! Le cousin et moi, la Tante Hortense, elle, elle était plutôt en colère.

Et puis, la Tante Hortense, elle était tout doucement arrivée à l’âge où le corps moulu tombe en farine... Nonante-six ans, vous imaginez !
Alors, sagement, pendant que tout le monde dormait, elle avait pris sa sacoche noire à soufflets, la belle qui servait pour les enterrements, et elle avait fermé les volets. En route pour le dernier voyage, sans prévenir personne.

Elle avait toujours été discrète, Tante Hortense, sauf quand elle nous criait dessus, quand on jouait à Tarzan dans le fenil, quand on montait son cochon à cru, quand... Je m’arrête là, il faut que je laisse des péripéties pour après, sinon je n’aurai plus rien à écrire.
Bref, la Tante Hortense n’avait pas eu d’enfant, il fallait bien qu’on fasse son éducation, avec le cousin Firmin !

Le paysage filait : prairie verte, arbres verts, prairie verte, arbres verts, champ jaune, prairie verte... Derrière, le ciel tout bleu restait bien tranquille, avec un beau soleil accroché dedans. Il faisait chaud derrière le carreau, alors je me suis endormi... Le voyage a passé comme un rêve et je me suis réveillé tout au bout, de l’autre côté du pays. C’est bête, j’avais raté l’occasion d’éblouir la jeune femme par ma conversation sur le beau temps.

Le cousin Firmin m’attendait à la gare, juché sur son tracteur. Un vieux Porsche, tellement petit qu’on aurait dit un jouet. Nous avons pétaradé fièrement entre les maisons serrées, devant l’église et autour du cimetière ; nous avons avalé quelques chemins d’enfance pleins de poussières avant de stopper devant un imposant fumier, à côté de l’étable : les affaires marchaient pour le cousin !
Le temps de saluer la famille – ceux que je ne reconnaissais pas et ceux que je n’avais jamais vus – de se rafraîchir, de manger un bout sur la table de la cuisine, bien au frais, et nous sommes repartis, le cousin et moi.
Avec quelques questions banales, on essayait de jeter des ponts sur les années d’absence mais c’était pas facile, alors chacun restait collé à sa portière. Heureusement, il y a eu la maison de Tante Hortense. Elle n’avait pas changé, si on enlevait les voitures qui stationnaient, les gens qui entraient, sortaient, bavardaient tout bas devant la porte. Nous avons mis du temps à arriver au salon où Tante Hortense reposait dans sa boîte cirée, au milieu des fleurs et des bougies.

Le temps a passé vite, je reconnaissais des visages d’autrefois et des images d’enfance se collaient autour ; mes souvenirs gonflaient comme des ballons et m’attiraient dans les vacances d’avant.
Puisque le temps passait vite, entre le présent et le passé, le soir est tombé vite, lui aussi. D’un coup, on s’est retrouvés seuls, le cousin et moi. Nous nous sommes écroulés chacun dans un fauteuil, prêts à monter une garde molle autour de Tante Hortense.

On n’y croyait pas vraiment à notre rôle de gardes : si Tante Hortense avait réussi à nous mater, dans le temps, elle n’allait pas se laisser embêter par des démons et des mauvais esprits ! Donc, plutôt que de faire défiler le chapelet pour protéger son âme qui s’envolait, on a fait défiler nos souvenirs qui venaient d’être rafraîchis tout au long de la journée. « Tu te souviens le jour où... » On chuchotait, par respect... Quand un petit rire fluet a retenti dans le grand silence, nos fesses ont décollé du fauteuil en chœur ! « Un oiseau, peut-être... ».
Deuxième histoire... deuxième petit rire, comme une petite joie qui gargouille dans la gorge... Des gosses qui s’amusent à nous effrayer ? « Tu te rappelles, on a joué cette blague à Marceline qui veillait sa vieille mère... » On n’allait quand même pas se laisser impressionner ; alors on a continué à déterrer nos blagues de gamins. Mais ça n’a pas duré... Le petit rire nous interrompait, il était là, tout proche, vous voyez ? Comme un gloussement de fille dans le dos du curé pendant le catéchisme... Enfin, non, vous ne pouvez pas voir... Je raconte n’importe quoi... mais vous pouvez l’entendre, ce léger grelot joyeux et moqueur... Il venait du cercueil, un rire sous linceul, si je peux me permettre...
On ne savait plus sur quelle fesse s’asseoir, avec le cousin ! On n’allait quand même pas réciter le chapelet... Alors on s’est tu dans un silence religieux. Quelle nuit ! On n’a pas fermé l’œil ! Le lendemain, dans nos costumes noirs, on n’était pas frais, pour l’enterrement ! Elle nous en avait joué une bien bonne, la Tante Hortense !

Et ce n’était pas fini...

Avec le cousin Firmin, on héritait de la maison, des terres, de l’argent (et ça faisait un beau paquet !) mais il y avait une « clause suspensive » a dit la notaire... Elle riait des yeux et ça se voyait malgré ses lunettes, rectangulaires et solides.

Il faut que je vous dise, la notaire en question, c’était la femme du train ; le monde est petit, quand même. Donc, elle riait des yeux qu’elle avait noisette. Et elle avait aussi de très belles jambes, sous le bureau. Je ne les voyais pas pour l’instant, mais je les avais remarquées quand elle nous avait accueillis, avec Firmin. Elle avait mis une jupe. Vous pensez, la lecture d’un testament, c’est une occasion officielle. D’ailleurs, nous aussi, nous avions mis notre costume noir, avec la cravate et le brassard. Bref, tout le monde était sapé officiel.

Elle me plaisait bien, mais je crois que vous l’avez déjà compris... Et je crois qu’elle m’admirait... Enfin, elle admirait les gosses que nous avions été, le cousin et moi. Quand elle a déballé la clause suspensive, les hommes qu’on était devenus n’en menaient pas large. On était plutôt penauds dans nos costumes noirs, avec nos cravates bien serrées ! « Dites, vous avez dû lui en faire voir à votre tante pour qu’elle vous punisse ainsi, après toutes ces années ! »

C’étaient des vacances, ce voyage ! Et c’est rien de le dire... On a même eu droit aux devoirs de vacances ! Le soir, le cousin et moi, on s’est assis à la table de la cuisine devant un tas de feuilles blanches, tellement blanches qu’on aurait dit qu’un fantôme se tenait sous la lampe pour nous surveiller... Sujet de la rédaction : nos vacances chez Tante Hortense !

Et pas question de bâcler le travail ! Tous les lundis, on doit remettre à la notaire un texte de deux mille caractères minimum (on ne peut même pas tricher en écrivant grand !) qu’elle se charge de faire publier dans la gazette du coin, en première page, bien visible, avec un gros titre au-dessus. Tante Hortense a payé d’avance les emplacements pour toute l’année ! Douze années de vacances, douze mois de week-ends à regarder la feuille blanche dans le blanc des yeux et à entendre la tantine qui rigole sous la lampe de la cuisine...

Vous me direz que ça fait aussi douze mois de week-ends à voyager en train, à regarder l’herbe verte et le ciel bleu par la fenêtre, à espérer croiser des jolies femmes dans les compartiments. Une centaine de soirées à passer en tête à tête avec le cousin, à revivre notre enfance ; c’est encore gai, comme concept.

Mais le pire, c’est d’écrire en sachant que tout le village et les villages autour vont nous lire ! Il faut faire gaffe à l’orthographe (le cousin Firmin a trouvé un vieux dictionnaire, il y manque des pages ; pour l’instant, ça va, on se débrouille avec ce qui reste, mais il va falloir acheter un dictionnaire complet). Il faut éviter les répétitions, ne pas employer le verbe « faire »... Il n’y a pas que les souvenirs de vacances qui reviennent à la surface... On voit aussi flotter les souvenirs d’école !

Ah, on ne l’oubliera pas de sitôt, la Tante Hortense ! Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête... À mon avis, elle ne faisait pas tout à fait confiance au Bon Dieu pour sa vie éternelle... Alors elle a décidé de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et nous a confié le soin de son passage à la postérité.

PRIX

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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour votre commentaire ! Je n'avais pas conscience d'avoir utilisé plusieurs fois "solide"; heureusement, les yeux des lecteurs recréent le texte, remarquent des faits révélateurs... Je vais relire avec votre éclairage... Peut-être ai-je écrit à un moment où la terre glissait sous mes pieds, où je faisais une fixette sur le concret... Merci en tout cas pour votre remarque bien sympathique.
Non, non, ce n'est pas du vécu, en tout cas pas l'entièreté de l'histoire. Mais des souvenirs d'enfance sont présents par petites touches et enlevés de leur contexte.
Encore merci pour votre commentaire ! Bonne soirée !

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Zutalor! · il y a
Vous avez utilisé plusieurs fois le mot "solide", eh bien je crois qu'il va très bien avec la façon dont vous avez mené votre histoire. Est-ce du vécu ?
Bravo dans tous les cas...

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Chantal Parduyns · il y a
Merci pour votre visite chez Tante Hortense et pour votre commentaire ! Je suis très contente que ce texte vous ait plu et je vous souhaite une soirée très agréable.
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce bon moment, cet instant saisi, ces réflexions pensives. Et, pour l'humour espiègle de la tante Hortense.
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Sibipa · il y a
Une histoire pleine de vie, écrite avec humour qui se lit à toute vitesse. On y prend goût. +1
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Je vous souhaite un excellent WE !
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Nadine Groenecke · il y a
Une belle histoire, drôle et originale.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci Nadine ! Je suis contente d'avoir écrit cette histoire puisqu'elle vous a fait passer un bon moment. Je vous souhaite une excellente soirée !
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Bichette · il y a
Bravo pour ce très bon texte,+1
De la part de Merise auteure de textes en compétition prix Automne.

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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Votre commentaire me fait très plaisir et je suis super contente qu'il vous ait plu ! Je vous souhaite bonne chance pour vos textes et une agréable soirée.
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Chantal Parduyns · il y a
Merci, votre commentaire me fait un tout grand plaisir !
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Béatrice Parfait · il y a
Tante Hortense, ne serait-ce pas un peu toi? Un rire malicieux, de la tendresse pour ces enfants (je suis sure qu'elle en avait tout plein pour ces garnements qui ensoleillaient ses étés) et un amour de l'écriture. Sa façon à elle de se rappeler à la mémoire de ces garnements devenus grands, et leur permettre de la voir (ou revoir) aux travers des yeux d'adultes essayant de redevenir des enfants!! Je vois son regard malicieux et son rire, comme je peux imaginer les tiens à mesure que les mots s'inscrivent sur le papier... Et toujours le même plaisir à te lire. A tout bientôt!!!
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Chantal Parduyns · il y a
Bonsoir Béatrice !
Quel plaisir de te retrouver ici ! Un super grand merci pour ton encouragement si gentil. A bientôt, oui !

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Dominique Hilloulin · il y a
repassé vous lire avec intérêt mais ayant déjà voté il y a 16j , je ne peux le refaire! Entre temps, "artiste", que vous avez soutenu, est devenu finaliste.Si vous souhaitez le lire à nouveau et , le cas échéant, le soutenir vers la finale, le lien est ici: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1 , merci, à bientôt
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