Pas pressée

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La frontière entre réalité et fiction est bien mince, et je ne sais laquelle je préfère. C'est ainsi que mes récits oscillent entre réalisme et fantastique, entre raison et folie, pour ne pas ... [+]

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Ça m'est bien égal que vous hésitiez dans les brumes du petit matin, monsieur l'académicien, amoureux des belles lettres, à faire votre marché. Il est trop tôt pour mes rondeurs peut-être et vous avez bien de la chance que sous ma peau durcie aucune amertume ne vous guette : prisonnière du sucre, elle ne vous sautera pas au nez. J'ai vu vos doigts trembler à l'annonce des tarifs en vigueur dans le quartier, se crisper puis s'ouvrir, et renoncer enfin à la muflerie de tâter. Il faut goûter avant de payer me direz-vous, mais j'aurais trop peur que vous ne partiez en courant, réchauffé pour quelques heures afin de bien commencer la journée. D'autres tournent déjà leur regards sur moi, et pas besoin de les héler pour savoir qu'il viendront presque m'essayer, me refuser ou m'acheter en payant de leur doigts sales ou tremblants, manucurés ou poilus. Je me moque un peu de vos hésitations bégayantes et honteuses, monsieur l'écrivain à chapeau, et j'attends que mon tour revienne parmi les hésitants revenus de la concurrence. Il y a bien longtemps que je ne bronze plus au soleil des vacances et mes couleurs vives ce matin vous attirent par défaut de naturel. Vous en garderiez pour la journée un sentiment de honte et de péché, et mieux vaut partir l'esprit tranquille, plutôt que de céder. Au revoir, monsieur l'académicien ! Je compterai, ce soir, si je suis encore là, les différents clients qui n'auront pas voulu de moi.

Le nouveau garagiste n'a pas encore plongé ses mains dans le cambouis du jour, il cherche un peu de bonheur pour se rafraîchir le travail avant qu'il ne soit commencé. Je l'ai vu presque humer les autres et puis laisser tomber, comme si c'était vers la dernière escale qu'il préférait gâcher sa paie. Moi je ne vois que les ongles avec le noir d'hier. Saletés de moteurs qui coulent de trucs indélébiles. Je sifflote en ma tête pour me faire oublier, mais les envies pressantes sont sourdes aux indifférences cachées. Je vois ses ongles qui s'approchent de ma peau. Bah ! Elle en a vu d'autres. Ils reculent tout à coup, les ongles : décidément je suis trop chère. Ça me plait. J'avais envie de profiter un peu du matin. J'ai tellement de choses à goûter avant de quitter ce trottoir : un peu d'air et de bruine qui se posent délicats, sans jamais rien réclamer, un peu de vent et la musique des paroles rares et lointaines des passants qui discutent en sortant du sommeil. Je ne suis pas pressée. Oh non ! J'ai bien le temps de me faire déguster.

S'ils ne veulent pas de moi c'est peut-être que je suis vieille aujourd'hui : j'ai plein de rides qu'on n'a jamais repassées. Et puis j'ai froid sous ma robe en papier. Il faut toujours s'habiller court et laisser voir nos couleurs. Mes belles couleurs dorées trafiquées. A côté c'est une pissotière, drôle de voisinage indisposant. Mon parfum pour couvrir ces effluves, passant ferme les yeux, sous mes habits tu oublieras jusqu'à l'odeur de la rue. Je chante cette fois dans ma tête aussi fort qu'une sirène, et les appels cachés attirent parfois les sourds. Un qui compte sur ses doigts pour discuter le prix, puis s'en va, passe encore, bientôt les étudiants. La pluie a remplacé la bruine, mon corps doré mouillé en étalage. Des parapluies rapides qui m'ignorent et se tordent. Bien fait ! Je ris comme une baleine de les voir désossés. Ma baleine intérieure a pris toute la place dans ma tête. Je ne ris jamais en vrai : ça fait fuir le client. Moi, je ne suis pas pressée ! Oh non ! Je n'ai jamais mal aux pieds, je suis douce et trempée.

Ils rient sous cape les bienheureux. Viennent de se lever. Des étudiants tout frais sortis du lycée. A quatre ils auront bien assez de monnaie. Non ? non. Allez ça n'est pas si drôle. De toutes les envies des passants aujourd'hui je connais celle qu'ils n'ont pas : c'est celle de travailler. Et ceux-là n'y sont pas obligés. Moi je travaille, je travaille. En théorie. La pratique viendra bien assez vite. Bientôt midi et la pause du repas : peut-être quelque gourmand flâneur pour s'emparer de moi. Les copines me l'ont dit, c'est une question d'envie, on ne sait pas pourquoi, mais il y a toujours un moment où ça tombe sur soi. J'ajusterai alors mes rondeurs à leurs mains, ça n'est pas que je n'aie pas un peu peur pourtant, mais tout de même : ils paient pour ça.

C'est le dernier connaisseur de la journée. Il avance ses doigts propres et savonnés, je respire son odeur par tous les pores, si c'est lui qui m’emmène ça devrait aller. Il paie sans discuter. Ça alors! Je ne pensais pas que ça irait aussi vite. Je n'étais pas si pressée, je ne suis plus très sûre d'avoir envie d'y aller. Nous montons l'escalier en silence. Il est galant et c'est tout doucement qu'il me porte dans sa cuisine. Drôle de lieu pour discuter. Il me parle et ça me fait bizarre : c'est la première fois qu'on prend la peine de me parler. Normalement, là, maintenant, il devrait déjà être en train de me déshabiller, mais c'est délicat : j'ai tout qui me colle à cause de la pluie. C'est peut-être pour ça qu'il n'arrête plus de parler. C'est un homme hésitant. Il dit qu'il ne sait pas ce qui lui a pris, qu'il n'a plus très envie. Il a posé ses doigts sur moi puis les a retirés. Je crois qu'il ne sait pas par où commencer. Je ne connais pas encore le goût de sa salive. Je jette un œil dans la cuisine à la recherche de ce qui pourrait l'aider. Il dit qu'il n'a plus faim de moi mais soif, qu'après s'être confié, il veut se désaltérer. Son envie pressante est passée. Mais je suis encore là et je me jette sur le couteau.

Alors, sans amertume, je lui offre un jus d'orange.

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