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Pas le septième ciel !

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Chantal Parduyns

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Neuf minutes avant sept heures. Le réveil sonne. Auguste est déjà réveillé... la force de l’habitude. Il pourrait enclencher la touche de rappel et encore flemmarder sous la couette mais il se lève d’un bond. Il ne meurt pas d’envie d’aller travailler, certes non... Mais pas question de sortir du lit à sept heures. Le sept, il ne supporte pas ! Commencer la journée sur un sept déclencherait une avalanche de catastrophes ; et des ennuis, au boulot, il n’en manque pas.
Lui, il aime le neuf. C’est un carré parfait, plein de rondeurs mais léger comme un ballon prêt à s’envoler, porté par un zéphyr ; un sigma vautré qui déroule le fil serein d’une existence sans aspérités ; le miroir d’un six qui se glisse en sifflotant sur le rasoir du temps. Un neuf contient le tout, le rien, le mystère de la vie.
Le sept n’est qu’un imposteur qui, on ne sait comment, s’est taillé une réputation de porte-bonheur ; un minable arnaqueur qui vend du vent. Pas étonnant que ses collègues de bureau le vénèrent, il est tellement dans l’air du temps !
Avant sept heures donc ! Pour débuter le rituel quotidien un œuf à la coque – cuisson parfaite – dans la cuisine silencieuse. Puis, la salle de bain... Le chuintement moelleux de la mousse, le grattement discret du rasoir sur sa bouille ronde, le pétillement de la douche.
Et la journée de boulot commence. Auguste enfile son costume couleur muraille d’employé modèle et coiffe son chapeau melon. A travers les verres épais de ses lunettes, le chemin se déroule, monotone, jusqu’à la cathédrale de verre où il officie depuis... la nuit des temps. Devant lui, les portes s’ouvrent sur un hall entièrement relooké – ordre de la direction : c’est coloré, appétissant, prometteur.
Les collègues de guichet sont au taquet devant la machine à café, de bons toutous qui pensent « sécurité d’emploi » en aboyant « vocation » (On ne peut les blâmer, les temps sont durs). Ils saluent cordialement ce vieux collègue blafard et le regardent s’éloigner, goguenards ou compatissants. Hier a débuté le compte à rebours d’un licenciement annoncé ou d’une mise à l’écart : les paris sont ouverts.

Indifférent, Auguste traverse le hall pour rejoindre son guichet. Il a hâte de commencer cette journée d’une nouvelle vie, avec de nouveaux objectifs.
Et pourtant, son boulot, il y croyait jusqu’il y a peu, jusqu’à hier, en fait, jusqu’à cette réunion fatidique. Un tableau statistique de trop l’a percuté en pleine poire et a pulvérisé sa carrière et ses dernières illusions professionnelles.
Voilà des années qu’il se démenait pour envoyer ses clients où ils pourraient s’épanouir. C’était sa mission et celle de son entreprise. Sauf qu’il venait de se rendre compte que cette mission était officieusement passée au second plan, derrière un magnifique miroir aux alouettes artistement décoré par le Service de la Communication : la qualité supplantée par la quantité.
Son entreprise le trahissait ! Auguste Ledoux s’était rebellé à coup d’assertions virulentes politiquement indicibles. Gentiment, le directeur lui avait répondu, tout sourire, qu’il avait mal perçu l’analyse, que les objectifs de service à la clientèle étaient prioritaires. Il avait remercié Auguste pour son implication et l’avait cordialement invité à revenir vers lui s’il avait d’autres questionnements.
Autour de la table, tout le monde avait entendu sonner le glas sur la carrière incolore du vieil employé rondouillard.
Auguste en avait pris son parti, il continuerait son travail comme avant, en silence, tant qu’on le laisserait agir. La nuit était passée avec ses questions, ses réflexions, ses souvenirs. Au petit matin, avant sept heures, Auguste avait recouvré la sérénité : ses valeurs coïncident maintenant avec la nouvelle réalité. Il s’est fourvoyé pendant quelque temps mais il va se rattraper.

8 heures 09 : Auguste s’assied derrière son guichet. Consciencieusement, il déplie sa trousse et en sort ses stylets réglementaires aux couleurs de l’arc-en-ciel (plus deux qui lui sont personnels) ; il les dispose avec un soin maniaque autour de sa table graphique. D’un lent tour de chaise, il vérifie l’agencement de son bureau puis fiche la prise de son terminal dans la prise de son casque qu’il ajuste sur son crâne. A 8 heures 19 précises, il enclenche le système : un écran magnétique remplace la vitre, la table graphique s’éclaire et affiche bientôt le premier dossier de la journée : 1969 -09-09/90 99 99. Voilà qui n’augure que du bon ! Auguste y voit l’outil de son rachat.
De l’autre côté du rideau bleuâtre, une ombre grise prend place, tête baissée.
- Bonjour Madame, nous allons examiner pour la troisième fois votre demande d’asile. Vous connaissez maintenant la procédure. Vous posez le casque sur votre tête, vous enfilez le gant sur votre main droite. Je vous rappelle que vous devez laisser cette main sur votre cœur durant tout notre entretien.
Pendant qu’il débite son laïus, Auguste jette un œil sur la Salle. Comme tous les jours, une foule bruissante passe sous le grand portique d’entrée et s’installe dans une attente résignée sous l’immense coupole nuageuse qui surplombe neuf étages concentriques de guichets. Au bout d’un filin, une main à l’index pointé vers le bas se balance au-dessus des têtes, rythmant le temps imperturbable. Derrière leur protection grésillante, les collègues sont déjà plongés dans leur travail ; leurs larges épaules impressionnent, leur regard acéré analyse, leur mâchoire carrée décide. De jeunes loups pénétrés de leur pouvoir et dévoués à leur mission sacrée. Certains congédient déjà leur premier postulant et relèvent fièrement la tête vers les portraits des haut gradés comme pour quémander leurs louanges.
Sûr de leur damer le pion, Auguste revient à son impétrante :
- Alors, Madame, votre dossier indique que vous avez déjà bénéficié de deux visas touristiques pour rendre visite à votre fille qui séjourne chez nous. Je constate que vous maintenez votre demande de vivre définitivement auprès d’elle. C’est bien cela ?
- Oui, Monsieur, chuchote la silhouette grise.
- Etes-vous bien consciente que ce choix implique de réintégrer, à terme, le foyer conjugal que vous avez abandonné il y a trente-cinq ans ? Réfléchissez bien avant de me donner votre réponse ! termine Auguste, une main levée pour imposer un silence.
Quelques secondes d’éternité... Le regard d’Auguste erre sur la galerie de portraits, s’arrête sur la chevelure flamboyante de Marie-Magdeleine.
- Si votre candidature est acceptée, vous devrez respecter à la lettre vos engagements matrimoniaux envers un homme que vous avez délaissé et qui vous est maintenant étranger. Vous lui devrez amour, obéissance et fidélité pour l’éternité ! C’est long, une éternité ! Votre mari vous ennuyait, il y a trente-cinq ans... Qui vous dit qu’il aura changé ? Son âme vous semblera peut-être encore plus insipide... Vous vous apprêtez à quitter un pays pollué et enfumé, certes, mais qui compte de nombreuses distractions, pour de vastes prairies ensoleillées où il ne se passe RIEN !
Le dossier 1969 -09-09/90 99 99 lève des yeux surpris puis reprend humblement sa position ; ce discours doit faire partie de l’arcane de la procédure...
En fait, c’est un cri du cœur... Auguste se souvient de ses dernières vacances. Vu son ancienneté, il avait eu droit à un séjour dans le neuvième cercle du Purgatoire, la meilleure destination possible et, cerise sur le gâteau, sous les auspices de son chiffre préféré ! Baigné nuit et jour dans la chaude et douce lumière de l’empyrée, il s’était ennuyé ferme de siestes méditatives en thés chez les voisins, fades et saupoudrés de conversations pieuses. Il aurait dû s’y plaire, pourtant, dans ce séjour des délices : pas de conflit à trancher, pas de décision à prendre,... Eh bien non ! Il avait passé ses vacances à clopiner sur des plages sans vagues et à dodeliner avec un sourire béat aux âmes de hasard.

Face à lui, Huguette remue discrètement les fesses sur le capitonnage de la chaise. Cet entretien ne se passe pas comme d’habitude ; elle s’inquiète, cherche le piège sur la bouille ronde aux yeux globuleux de l’examinateur.
Rappelé aux réalités présentes, Auguste conclut :
- Vous êtes sûre que vous voulez vivre là ?
- Je veux vivre au paradis avec ma famille dans l’amour éternel, ânonne Huguette.
- Bon, bon, se résigne Auguste, complétons donc ce fameux dossier... Vous avez quitté le Monde il y a trente ans. Avant cela, vous avez rompu les liens du mariage pour « découvrir la vie » a noté votre confesseur. Maintenant vous regrettez cette « erreur de jeunesse ».
Auguste a repris la procédure normale. Sur sa table graphique, il surligne les données affichées, les fait glisser d’une colonne dans une autre. Il manie ses différents stylets avec une dextérité époustouflante. D’un coup d’œil, il évalue le passif de sa candidate qui n’a jamais été bien abyssal. Sa conduite au centre d’accueil n’avait certes pas été exemplaire ; au début, elle profitait de toutes les occasions pour s’esbaudir ; elle rattrapait le temps perdu, sans doute, on ne peut l’en blâmer. Puis elle avait parcouru tous les cercles, descendant peu à peu dans l’infamie. Elle avait zoné quelques temps autour des adeptes de Sade mais elle avait vite fait le tour de ce sexe mécaniste. Enfin, son séjour au neuvième cercle, parmi les traîtres, l’avait fortement ébranlée.
« Pauvre femme, pense Auguste. Cette punition était horriblement sévère, elle n’en méritait pas tant ! »
D’un coup de stylet bleu ciel, il augmente la colonne « actif » de quelques points. Puis contrevenant à tous les règlements, il clôture le dossier. Huguette réside maintenant au premier cercle du Paradis. La pauvre, elle ne le mérite pas. Enfin, se dit Auguste, on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux... enfin, pas toujours.

Pour rétablir la balance statistique, il renvoie aux enfers le candidat suivant : un respectable père de famille dont le seul péché est d’avoir un peu trop traîné au bistrot après la messe dominicale. Les demandeurs se succèdent ; des cas épineux, évidemment. Vu son expérience (sept cycles de sept ans), on lui réserve les bilans qui s’équilibrent sur le fil du rasoir. Des gens bien, des personnalités qui ne méritent pas de terminer dans ce Paradis aseptisé, entourés de bénis oui-oui qui passent leur temps à se congratuler. Auguste trafique les bilans avec un entrain et une maestria de plus en plus affirmés : il a enfin trouvé sa voie.

Fin de la journée. Auguste est serein. Sur son écran de télévision, le Monde se déploie : les formes, les armes ont changé mais, dans le fond, certains hommes répètent inlassablement les sept péchés capitaux ! Ceux-là méritent de mijoter leur éternité au Paradis. Les dés sont jetés, cette journée a scellé son sort : bientôt, il finira sa carrière au pied de Lucifer avec les traîtres, dans le neuvième cercle : on ne corrompt pas le Paradis impunément !
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Joëlle Brethes · il y a
Un texte surprenant et… fascinant !
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Chantal Parduyns · il y a
Merci !
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Sedecrem · il y a
Je rejoins ce qui a déjà été dit... Une lecture tellement visuelle que l'on voit le film se dérouler... Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'Enfer est peut-être plus sympa que le Paradis ;-)
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Je crois aussi que le paradis doit être bien insipide... Toute cette perfection, ça doit finir par lasser...
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Miraje · il y a
Il fut un temps où les bons comptes faisaient les bons amis ☺☺☺Statistiquement parlant ...
Pour ma part, c'est en musiques que je t'invite ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/derriere-les-musiques

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Chantal Parduyns · il y a
Bonjour Carine ! Merci d'être venue visiter mon histoire !
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Carine Fourez · il y a
Terrible ce texte !!! Bravo Chantal. Oui, je verrais également un beau film commencer par cette séquence emprunte de notre quotidien.
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Cram1242 · il y a
L'au-delà , comme si vous y étiez... Une écriture fine, ciselée et tellement 'visuelle' qu'on s'y croirait finalement, au 7ème ciel ou plutôt au 9ème ! Quel plaisir de lire un tel récit où on y parle du Paradis, de l'Enfer et de ce qu'il y a entre les 2 mais tout cela assaisonné et pimenté de références de notre pauvre quotidien ... Voilà un excellent scénario de départ pour un court-métrage ou même un film complet de 2h ! Il y a de quoi raconter.... Marc
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Chantal Parduyns · il y a
Merci ! Très fière que mon histoire vous ait fait pousser des ailes d'ange (... ou de démon...). Bonne soirée !
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