Pas de lendemain

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Image de Automne 2016
Stupéfait, il saisit son portable :
- Je suis dans le parc où se trouvait le château et tu ne devineras jamais !
- Qu’est-ce qu’il y a?
- Des collines boisées et rosies par l’aurore.
- Mais encore ?
- La Seine en contrebas qui s’étire au soleil.
- Et Claude Monet qui peint ?
- Je ne plaisante pas mon vieux ; le château a disparu.
- Et que vois-tu à la place ?
- Une barre d’H.L.M.
- Hospices Limités en Moyens ? Es-tu sûr d’être au même endroit ? C’est toi qui conduisais, d’accord, mais dans un tel état !
- Certain ! Je viens de retrouver par terre, l’étui à cigarettes que j’avais perdu à l’entrée. Tu te souviens du dernier baiser ? Moi les lèvres, toi le cou et elle entre nous ?
- Bien sûr, mon vieux !
- Et bien, la dernière cigarette fumée avant de reprendre la route, il a glissé de ma poche ; je n’ai eu la vision d’un geste imparfait qu’après t’avoir déposé chez toi et je suis revenu ici. J’y tenais trop ; en or de chez Cartier, offert sur une saillie !
- Gonflé, après la nuit qu’on avait passée ! Rentre te coucher, le manque de sommeil te fait délirer.
- Non, je veux en avoir le cœur net. Je visite l’endroit et te rappelle. Ciao !

Paul remonta dans la Chevrolet Power Clyde, décapotée malgré la fraîcheur de ce petit matin de mai. Il comptait sur l’air pour ne pas s’endormir au volant. Son sang n’aurait rien ajouté à la brillance des sièges en cuir de la voiture : pourpres ! Il mit la radio. Billy chantait “I’m painting the town red”. Lui aussi voyait de plus en plus rouge, la barre d’immeubles vers laquelle il se dirigeait. Il laissa la voiture devant la porte du plus grand bâtiment et entra tout en se demandant ce qu’il pouvait bien foutre ici ; il portait sur son corps et dans sa tête, le Story board du Road Movie tourné la veille ! Si tout n’avait été qu’un rêve ?

La soirée avait pourtant bien commencé quelques heures auparavant. Quand en descendant l’escalier chez Castel, Julie lui avait présenté Agnès, une fille étrange à l’allure androgyne. Un peu plus tard allant vérifier la chute de sa mèche à l’avers de son profil droit, il la croisa à nouveau et elle le suivit aux toilettes. Les voltes qu’ils avaient osées, étaient dignes des plus grands matadors. Tout en rétro ; du grand art ! Eblouissement : debout, il l’avait servie et mis dix minutes à s’en remettre. Revenu à sa table au bord de la piste, il trouva son copain Patrice assis à côté d’elle ; Julie, discrète, était partie. Il avala cul sec un verre de J.B. Il pouvait voir venir. A elle de piquer la seconde banderille. Après Satisfaction des Stones, Patrice et elle, ne décolèrent pas, pour danser Wild World de Cat Stevens qui à l’époque, liquéfiait les sens. A la fin du slow, ils s’éclipsèrent et Paul pensa : Au suivant ! Tournez manège ! Quand dix minutes plus tard, Agnès revint seule à la table, elle déclara :
- J’ai préféré toi ; tiens ! (Et elle lui tendit un objet en or extra plat).Tu as été le meilleur, c’est mon cadeau ! A l’origine, cet étui était un poudrier que j’ai fait diviser en deux. Une partie est devenue un porte-cigarettes ; j’ai gardé l’autre pour le maquillage !
- Divin ma chérie, merci !
- On change de crèmerie ? Lança-t-elle (Patrice était revenu à la table)
- Une autre boîte ?
- Non, chez moi ! Je possède une Folie près d’Argenteuil ; on y va ?
- Pourquoi pas ? On prend ma voiture, dit Paul.
Tous les trois à l’avant ; pour l’impair c’est pratique les américaines ; chaud devant malgré l’air du soir et Sarah Vaughan qui chante Come rain or come Shine ! Assise entre Paul et Patrice, ses longs cheveux châtains « slicent » les visages. On fume cette herbe bleue que les indiens du Putumayo avaient offert à Colomb et qu’il se vît confisquer par les autorités en rentrant à Gênes.

Restons sages jusqu’à Colombe mais à la Garenne-Bez...Cette Folie était située bien au-delà des barrières qui autrefois bornaient Paris. Au XVIIIème siècle,ça ne devait pas être de la tarte d’y aller pour s’envoyer en l’air ; rien de tel que la route en carriole pour casser le coup de rein !

Cette nuit, ça roulait bien ; ils y furent en une heure.
Dans les phares, soudain deux ailes, un corps central, l’escalier à double révolution : Les courbes d’une paire de hanches leur ouvrent le Saint des Saints ! Ils y pénètrent se tenant pas la main. Flamants d’un soir ! Girandoles, candélabres et bougies précèdent le salon oriental. Un homme en djellaba se lève quand ils arrivent en les saluant les mains jointes.
Agnès : - Ali, apporte-nous les huiles nocturnes, des loukoums et demande à ta sœur de venir danser !
Appuyant sur une commande, elle envoya direct Rock on Seine des Rita Mitsouko. Djemila, la petite nubienne au nez busqué, vola sur cet air pour une danse du ventre au rythme asymétrique.
Paul et Patrice, babas, aspiraient les perles de sa robe sarouel en les mêlant au caviar blanc qu’on leur servait.
- « Dame de mes pensées au cul de perle fine », murmura Paul
- « Dont ni perle ni cul n’égalent l’orient », compléta Patrice.

C’est beau l’amitié sur la barque de Ré. Puis les lumières s’éteignirent et seul demeura, éclairé un petit podium dans l’axe du sofa. Dessous, dans un grand aquarium, un scarabée d’or nageait avec une grenouille dans une eau vert fluo. Otis Redding chantait. Tous se signèrent: I’ve been loving you - Try a little tenderness – These arms of mine. Vous avez dit loukoum ? Y’a pas mieux pour naviguer.

- Vous allez avoir droit à un strip « spécial Agnès » mes petits ; ne craignez rien, je commence par la fin !
Elle entra alors dans l’aquarium ; mais pas entièrement nue : une étoile de mer (Asterozoa vulgaris) recouverte de brillants lui masquait « La Naissance du Monde ». Pendant l’exhibition, chacune des branches de l’invertébré se détachera pour rejoindre successivement une partie de son corps, en modifiant l’allure par degré.
La première s’enroula dans ses cheveux en un double mouvement pour faire de son personnage la Reine de Haute et Basse Egypte. La deuxième torsada son cou pour en souligner la royale hauteur. La troisième ceignit ses reins pour suggérer une limite et permettre la transgression. La quatrième jaillit en une tresse de la nuque frôlant parfois la cinquième qui tel le fouet d’un taureau remontait des fesses. Et la sixième ? Patience !

Paul et Patrice contemplaient ces avatars, émerveillés et fiers d’eux-mêmes, les jugeant tout naturellement provoqués par leur propre charme. Un hommage à leur jeunesse en quelque sorte !
Tout au long de la séance, ils ne se lassèrent pas d’admirer l’expression du visage d’Agnès qui, tel celui du faune d’Arles, passait alternativement de l’ironie au plaisir, pur produit d’une souffrance. Quand elle vira Gorgone, ils eurent si peur qu’ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, puis s’endormirent.
Ils ne se réveillèrent que bien plus tard, ressentant une même brûlure. Plus personne sur scène, mais dans l’aquarium la sixième branche de l’étoile : .Un phallus au corps de femme. Offert à Osiris par Set ?
Affolés, ils coururent vers la voiture. Agnès les attendait. On fuma la dernière en s’embrassant. Puis, vent du bas, les deux garçons regagnèrent Paris ; salement bougés !!

Le hall de la cage d’escalier est jonché de détritus. Si c’est pour un défilé, Alex Mac Queen a bien fait les choses : Verres pilés, bouteilles, boîtes, emballages vides. Pour le règne végétal ça n’est pas mal non plus : sciure et copeaux de bois, cotonnades, souvenirs de ce que furent slips et tee-shirts, salades et pommes putréfiés. Cherchant d’où peut venir cette odeur d’ammoniaque qui le prend à la gorge, Paul lève les yeux et découvre au plafond des impacts de matières fécales encore fraîches. Flash-Ball local ? Aux murs cependant, une approche du monde, propre à l’enchanter, s’ébat. Des alphabets déploient chacun dans leur couleur d’origine une mythologie du hasard : LE YAKI, LE N’KO, LE KAYA LI, LE MANDCHOU, LE BORAMA, LE TAANA. Il ferme les yeux, s’agenouille et récite le VENI CREATOR ; un vieux truc qu’il tient des Jésuites. Aussitôt Giotto remplace Basquiat, Le Caravage, Miro et Raphaël, Klein ! Paul a trouvé son chemin de Damas !
Des cris de femme soudain viennent de l’étage. Le rythme syncopé est dansant. Un accouchement ? Ou Joe Star qui nique sa mère ? Il arrive à grimper au premier en franchissant les blocs de glace mêlés aux morceaux de lavabos placés là pour retarder son ascension.
Au bout du couloir, de face, une pièce, clarté au lithium. Un accélérateur de particules projette des protons. En apesanteur, un corps d’homme écartelé darde cinq membres dans le vide. Chacun indique un pôle improbable. Il est ouvert de haut en bas ; éviscéré. Paul approche et tend la main pour l’atteindre. Une autre main aussitôt sort du ventre pour le happer. Il a tout juste le temps d’esquiver l’attaque. Olé ! Tout schuss il dévale la pente aspiré par la portière ouverte de la Chevrolet et s’écrase sur le siège. Lou Reed chante Perfect Day. Paul prend son portable :
- Allo Patrice ?
- Oui ?
- Pas de Lendemain !

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