Pas de larmes

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Ludothécaire de métier, Pascal se passionne pour la science-fiction et a toujours aimé l'écriture, aussi bien de poésies que de nouvelles et de micro-nouvelles Il a aussi des projets de jeux dans  [+]

Il avait pourtant vu maints Iyomante. Il avait pourtant un âge auquel on acceptait facilement le destin des ours sacrifiés, dépassant l’empathie instinctive que les enfants ont naturellement face à toute souffrance, humaine ou non, même quand on était la famille d’accueil de l’ours.

« Il a été très courageux. Il n’a pas pleuré quand sa mère est morte. »

C’est ainsi que son père lui avait présenté l’ourson. Nup'isam, Celui qui n’a pas de larmes. Pas de larmes, mais de grands yeux adorables. Nup'isam serait pendant quelques temps le compagnon de la maisonnée, vivant dans le cise, la hutte, traité comme un invité privilégié. Sacralisé, l’ourson représentait le Kim-un Kamuy, l’Esprit vers la Montagne, le plus important des Kamuy pour les Aïnous.
Des liens entre des oursons et des enfants aïnous n’étaient pas rares : on pouvait les voir jouer ensemble, manger ensemble. Vivre ensemble. Mais le lien entre Nup'isam et Hempakitak fit rapidement dire à ses parents que, décidément, leur enfant portait bien son nom : Combien-de-langues ? . On eut dit que l’adolescent et l’ourson se parlaient l’un à l’autre, bien qu’en réalité leur compréhension mutuelle n’était probablement qu’une affaire d’empathie.
Rapidement, l’amitié de l’adolescent pour l’ourson dépassa le lien habituel au sein d’une maisonnée hébergeant un ourson d’Iyomante.
« Il est béni », disait un shamane.
Les oursons destinés aux flèches des Iyomante demeuraient dans les cise de leurs hôtes tant que leurs jeux et leurs câlins ne risquaient pas de faire mal. Ainsi Nup'isam resta-t-il longtemps avant de devoir intégrer la cage en bois qu’on finit pourtant par lui bâtir.
Là encore, l’adolescent continua à rendre des visites régulières à son ami, lui parlant, lui raconter ses journées, donnant des nouvelles de ses parents. Et Nup'isam semblait écouter, et même répondre avec des grognements qui auraient pu paraître expressifs à toutes personnes qui les entendaient.

L’Iyomante de Nup'isam s’approchait. Il semblait parfois à Hempakitak, lors de ses visites à son ami, que l’ourson comprenait son rôle sacré et se sentait près à l’assumer en échange des soins apporté, demandant presque à l’adolescent de laisser faire. D’autres fois, il semblait au jeune Aïnou que son ami le suppliait silencieusement, ou par des plaintes discrètes, de lui éviter son effrayant destin. D’autres fois encore, le plus souvent, Nup'isam ne semblait que se demander ce qu’il faisait dans cette cage, pourquoi il n’était pas dans le cise avec le reste de la famille.
Plus le jour fatidique approchait, plus la tristesse de Hempakitak augmentait. L’ours, presque adulte, semblait lui dire : « Pas de larmes ! », ou « Ne m’abandonne pas ! », selon son humeur, ou celle que l’adolescent voulait lui prêter en fonction de la sienne. A travers les barreaux en bois de sa cage l’humain et la bête se réconfortaient l’un et l’autre.
Quand son père envoya les invitations à ses relations de Shir’uturu et des alentours, le jeune aïnou réalisa que l’Iyomante était pour le lendemain, inéluctable.
Conformément à la tradition, le matin fatidique, Hempakitak fit une toilette minutieuse, et, les cheveux soigneusement coupés, revêtit une belle tenue brodée. Cela lui fit la même impression que s’il visait lui-même son ami de la flèche fatale. Les gâteaux de millet bouilli lui parurent avoir un goût de chair d’ours. Il eut l’impression de sentir avec une acuité animale l’odeur de copeaux de saule des couronnes aux effigies d’ours que portaient les hommes. Quelque chose tentait de lui souffler que son envie de voir vivre Nup'isam n’était pas très aïnou, qu’il fallait absolument la dissimuler. Qu’il n’y avait rien à faire. Que l’ours mourrait.
Le saule, encore, des inao, les talismans faits de branches fines et de touffes d’écorces, envahissait plus encore ses narines quand ils furent plantés autour du foyer. Chaque étape cérémonielle approchait Nup'isam de la mort. « Pas de larme ! », se sermonna intérieurement Hempakitak en se rappelant du sens du nom de son ami. Il serra les dents en entendant prier la Déesse Grand-mère Feu, Ape-Huci-Kamuy, la déesse la plus importante des Aïnous, supposée avertir les autres dieux qu’un ours allait être sacrifié.

Les inao furent alors emmenés dehors, sur le nusa, l’autel érigé au dernier moment pour que les autorités nippones ne sachent pas qu’un Iyomante était en préparation. L’adolescent s’arrangea pour rester derrière, ne supportant pas de devoir affronter le regard de Nup'isam. « Pas de larme ! », se répéta-t-il. En retrait, Hempakitak pouvait malgré tout presque ressentir l’officiant qui s’asseoir devant la cage de l’ours. L’adolescent murmura, pour lui-même, dans une adresse silencieuse à son ami, en même temps que l’officiant le disait directement à l’ours :
« Tu vas rejoindre tes ancêtres. Je te demande pardon pour ce qui va se passer. J’espère que tu ne seras pas en colère ». Il ne put pas prononcer la suite de l’imprécation de l’officiant :
« Sois rassuré, de nombreux inao seront envoyés aux dieux en même temps que toi. Et une grande quantité de vin sera bue. »
Il vit, comme s’il était au premier rang, deux adultes sortir l’ours de sa cage, le tenant par deux cordes. Fidèle à son nom, l’ours resta presque silencieux, et, bien que sa peur fût palpable, il fit preuve d’un calme courageux.
Puis les vieux s’assirent en cercle autour de l’ours et de ses deux gardes. Le supplice de Nup'isam allait commencer.
« Pas de larmes. », se dit-il encore.
Les jeunes excitaient l’ours.
« Pas de larmes. »
Et les flèches contondantes commencèrent à siffler. Chaque flèche lui paraissait fatale. Chacune arrachait à l’ours un cri, faisant voler en éclat son calme. Fermement tenu par les deux cordes, ne pouvant échapper aux coups assénés par les flèches, Nup'isam se fatigua. C’était plus que ne pouvaient en supporter Hempakitak , qui se retira discrètement. Il pouvait encore empêcher cela, il suffisait de se diriger vers le poste de l’administration nippone à quelques rues de là. De dénoncer sa propre famille.
« Pas de larmes. »

Cette pensée lui fit sincèrement honte. Mais il ne pouvait cependant pas rester, pas affronter la liesse terrible et assourdissante de ses amis, ses voisins, sa famille, ni les cris de douleurs, de rage, de Nup'isam. Pas de larme, pas de larme, pas de larme ! De sa cachette, Hempakitak entendit le bruit que fit le pieu qu’on enfonça dans le sol pour y attacher l’ours, qui lui fit aux oreilles, et au cœur, le même effet que si on en eût planté la pointe dans le corps même de son ami. Le bruit des flèches redoubla, paraissant couvrir les cris de la foule. La fatigue de son ami le désespéra. Ce serait rapidement la fin.
Ce que l’adolescent avait fini, au fil des Iyomante et à mesure qu’il mûrissait et perdait de son empathie spontanée et naturelle typique des plus jeunes, par définir comme du courage, lui paraissait soudain minable. Il imaginait comme s’il y était les ˵vaillants˶ jeunes hommes se précipiter sur Nup'isam et tirer, un par les oreilles l’autre par l’arrière train jusqu’à ce qu’il ouvrit la gueule et qu’on y plaçât un morceau de bois. Puis quatre autres, qui croyaient eux aussi prouver ainsi leur courage, tirèrent les quatre pattes, les écartant chacun dans sa direction. Mentalement, Hempakitak envoya autant de réconfort possible à son ami. Il eut presque l’impression qu’il lui répondit de son regard qui signifiait « Pas de larmes. ».
Deux perches qu’on avait placées sur le nusa, l’autel, furent emmenées. Sans le voir, il le savait, le ressentait. Comme d’habitude, une serait placée contre sa gorge, et l’autre contre sa nuque, puis, poussant les extrémités, ses amis, ses voisins, sa famille, feraient de leur mieux pour mettre fin à la vie de son ami. A l’oreille, à la façon dont les cris de la foule variaient, il sut que ce fut la fin.
« Pas de larmes ». se dit-il, les yeux baignés.
« Pas de larme, pirikaram. », lui répéta une forme éthérée et blanche, Nup'isam, fier, beau, semblant indemne.
Devant ses yeux embués de larmes, loin du cercle de la foule dont l’exultation déplacée retombait encore doucement, flottait une image transparente, d’un vert fascinant, de Nup'isam. Elle resta en suspension quelques dizaines de secondes, un instant trop bref, puis se dissipa, comme éparpillée par un vent empressé , laissant le jeune Aïnou abandonné à sa stupeur et à son deuil sans qu'il ne puisse trancher si cette apparition avait été un ultime adieu, une action réconfort pour l'aider à faire face au chagrin, des remerciements pour son amitié et sa sincère compassion, ou l'expression du pardon que l'ourson lui accordait pour ne pas avoir pu empêcher le drame.
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