Pas de dispute ce soir

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Ils se regardent en silence. Le candélabre de sa mère est posé en plein milieu de la table, les bougies menaçant à tout instant de couler dans le plat de canard en train de refroidir. Elle a toujours détesté cet objet ridicule, le cupidon potelé soutenant les trois bougeoirs dorés, les branches grotesquement ornementés. Elle ne dit rien pourtant, ils se sont promis une soirée sans dispute. A la place elle croque un bout de la viande un poil trop cuite en souriant. Il faut voir le bon côté des choses, la douce lumière des bougies camoufle généreusement le teint de cadavre qu'elle traîne depuis quelques jours. Ce matin elle a dû se rendre à l'évidence : elle n'a plus 20 ans et ses nuits d'insomnie commencent à la marquer cruellement. Elle qui a toujours tiré vanité de son absence de vanité va devoir faire un tour chez Sephora demain si elle veut garder visage humain... et regarder quelques tutos beauté sur internet entre deux réunions. Elle pousse un léger soupir qui lui vaut un regard inquiet de l'autre côté de la table. Pas de dispute ce soir, rien qui puisse passer pour une accusation ou des récriminations. Alors elle se contente de sourire à nouveau et de tendre son verre de vin. A la lueur des bougies elle devine plus qu'elle ne voit le froncement de sourcils réprobateur, oui c'est déjà son troisième et alors ? elle est majeure et vaccinée, mais il se contente de la resservir en silence. Pas d'accusation, pas de récriminations, pas de dispute. Elle sourit une fois de plus pour le remercier et sirote une longue gorgée de Bordeaux pour faire passer le goût un chouïa trop salé de la sauce. Elle sait qu'il la regarde attentivement pour essayer de deviner son état d'ébriété et elle lui adresse un nouveau sourire rassurant après avoir reposé son verre. Elle n'est pas saoule. En fait, elle est même trop sobre pour son propre bien. Elle n'arrive pas à atteindre ce degré subtil d'alcoolémie où l'on baigne dans une chaude et agréable torpeur, lové dans un sentiment de bien-être comme dans le ventre de sa mère, où tout et tout le monde est adorable, magnifique et absolument merveilleux. Le degré d'alcoolémie qui lui permettrait de survivre à cette soirée en fait. Le problème c'est que le vin semble lui monter à la tête, littéralement. Elle sent poindre le début d'une migraine et croise les doigts pour que la douleur reste tolérable. Sinon, si comme parfois elle doit aller s'allonger dans l'obscurité, un linge humide sur les yeux, incapable du moindre mouvement pendant des heures, il le prendra pour lui. Il croira qu'elle simule pour éviter leur dîner en tête à tête et certaines obligations maritales afférentes ou pire, qu'elle l'a fait exprès pour l'humilier. Elle peut peut-être enrayer la crise à venir en aller chercher un Nurofen maintenant mais ne risque-t-il pas de le prendre mal, qu'elle quitte la table comme ça ? Pas de dispute ce soir. Pas. De. Dispute. Ce. Soir. Ironiquement, le dilemme auquel elle se trouve confrontée ne fait qu'augmenter son mal de tête et elle essuie discrètement ses mains luisantes de transpiration sur sa robe Prada. Il la lui a ramené d'un voyage d'affaires en Italie, de la pure soie italienne brodée de vraies perles de culture, un pur cauchemar à laver et s'il la voit faire il risque de le prendre comme une critique implicite. Il faut qu'elle boive un coup pour se calmer, c'est ridicule de se mettre dans un état pareil pour un dîner et si elle ne se calme pas rapidement sa migraine ne fera qu'empirer. Elle attrape son verre mais la sueur le fait glisser de ses mains comme du beurre au fond d'une poêle et le vin hors de prix se répand sur la nappe blanche en lin. Il se lève d'un bond, excédé, et la fusille du regard. Elle balbutie des excuses en tapotant les dégâts avec sa serviette mais elle ne fait qu'empirer les choses. Quand elle comprend que ses efforts sont vains elle s'arrête, ses mains toujours humides sur les genoux, les yeux baissés comme une écolière prise en faute. Le silence est lourd et rapidement insoutenable et elle finit par lever les yeux vers lui, timidement. Pas de dispute ce soir. Leur regard se croise, elle lui lance sa supplique muette « Pas de dispute ce soir s'il te plaît » et pendant un court instant, un battement de cils, elle y croit, l'incident va retomber et ils finiront de manger tranquillement. Puis un morceau de cire tombe de ce candélabre débile, un morceau suffisamment gros pour faire gicler la sauce du canard sur la nappe et son pantalon en coton égyptien. Elle aurait dû s'en empêcher bien sûr mais elle lâche un sourire. Un sourire innocent mais amusé, indéniablement amusé. Elle le réprime aussitôt mais trop tard, il l'a vu. Et les accusations commencent. Les récriminations. La dispute. Qui dure suffisamment longtemps pour que les bougies s'éteignent doucement, une à une.
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