Partir loin

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Image de Automne 2020
C'était l'été. Un été chaud et poisseux. Un été qui vous colle à la peau. La rue qui s'asséchait sous les douze coups de midi était désespérément vide. Pas un chat pour dorer son pelage au soleil. Pas un effluve de poulet rôti ou de ratatouille pour vous chatouiller les narines.
Ils étaient tous partis. Tous. À la plage ou à la montagne, en voiture avec une caravane ou en avion, chez leurs grands-parents dans la ville voisine ou dans un pays lointain, en tente dans un camping populeux ou dans un hôtel de luxe, pour faire de la plongée sous-marine ou de la randonnée... Amis de toujours ou ennemis jurés, ils avaient dépeuplé le quartier, abandonnant tout au plus un adulte ou deux ici et là. Avec Titi, mon petit frère, nous les avions tous regardés partir le cœur serré. Et nous étions restés.
Papa au chômage arpentait chaque jour en vain les agences de travail temporaire. Maman parvenait péniblement à nous faire vivre avec un salaire misérable. Les voyages, ce n'était pas pour nous.
Dans un défilé de jours uniformément bleus, juillet nous recroquevillait. Nos terrains de jeux habituels, pelouses calcinées et espaces bétonnés, comme chauffés au fer-blanc, nous forçaient à la réclusion. Titi et moi, nous passions le plus clair de notre temps, errants dans l'appartement aux volets rabattus.
Un jour, un jour particulièrement implacable qui vous laissait exsangue dès neuf heures du matin, Titi se colla à moi. Je voyais bien, à son air lamentable, que quelque chose n'allait pas, qu'il cherchait du réconfort. Il buttait sur les mots – à l'époque, il bégayait encore –, ne parvenait pas à exprimer son mal-être, tournait autour du pot, comme si je pouvais être pour lui une source d'intimidation.
— Toi, Titi, il y a quelque chose qui te tracasse.
— Arrête de m'appeler Titi, je suis plus un bébé.
Sa revendication était le signe définitif que je ne me trompais pas. Titi – Thibault – préférait son diminutif excepté lorsqu'une question le taraudait, le simple fait d'avoir un souci le propulsant d'office, selon lui, dans le monde des grands où les surnoms onomatopéiques n'avaient pas lieu d'être.
— Alors, qu'est-ce qui ne va pas ?
— J'en peux plus. Ils sont tous partis et nous, on est là comme deux imbéciles. C'est comme si on était enfermés, même pire, prisonniers. J'ai l'impression qu'on ne pourra jamais s'échapper d'ici, qu'on est condamnés à vivre comme ça toute notre vie et même plus sans rien voir du monde.
— Oui, je sais, tu voudrais partir en voyage toi aussi.
— Oui, je voudrais partir. Partir loin. Tu te rends compte que dans ma classe, je suis le seul à n'être jamais allé en vacances ?
J'aurais pu dire la même chose et la personne – mon père ou ma mère ? – à laquelle j'aurais confié mes attentes m'aurait répondu sans doute qu'il fallait être raisonnable, que les voyages coûtaient chers et qu'il fallait accepter la place qui est la nôtre. Je ne voulais pas tenir ce discours d'adulte résigné et fataliste à Titi et je ne pouvais pas le décourager en lui avouant avoir les mêmes questions et les mêmes espoirs. C'est pourquoi je restais muette.
Titi m'observa un instant tandis que je chassais d'un geste machinal une mouche qui me harcelait. Il attendait de moi un miracle, une bouffée de bonheur et d'émerveillement.
— Titi, tu sais ce qu'on va faire ce matin ?
— Non.
— On va aller à la gare regarder les trains. Prépare ton sac à dos.
Les yeux de Titi pétillèrent d'enthousiasme. Aller à la gare, ça c'était une véritable expédition, rien qu'à deux, et sans prévenir nos parents qui du reste étaient absents. Nous n'y avions auparavant jamais mis les pieds puisque nous ne voyagions pas. Pour nous, le train, c'était juste un sifflement lointain, comme le cris de joie d'aventuriers en partance, qui troublait à peine la monotonie de notre quotidien.
— Qu'est-ce que je mets dans mon sac à dos ?
— Une bouteille d'eau, il va faire chaud.
— Je prends aussi mon chevalier super puissant au cas où il y aurait des ennemis ?
— Si tu veux.
— Et Nono Canard, aussi.
— Si tu veux.
Je souris en regardant mon petit frère embarquer sa figurine de guerrier et sa peluche préférée. De mon côté, je m'équipai aussi d'une bouteille d'eau et d'un petit carnet. Les explorateurs de mes romans favoris n'écrivaient-ils pas tous un journal de bord ?
Et nous étions partis.
Lorsque nous étions arrivés à la gare, nous nous étions d'abord installés sur le quai. Nous étions un peu déçus. La gare n'était pas aussi immense que nous l'avions rêvé, pour dire vrai, c'était même une minuscule gare de province. Nous qui avions imaginé des centaines de locomotives et des wagons à l'acier rutilant sous un soleil de plomb, nous n'avions pour spectacle que la vue d'un seul train qui semblait dormir sur la voie. L'activité humaine était au diapason. Où s'était-elle évanouie, la foule tourbillonnante que devait drainer toute bonne gare qui se respecte ? Nous avions tout au plus aperçu un employé baillant derrière son guichet en traversant le hall. Pour le reste, l'endroit était désert.
Titi me demanda :
—  Tu crois qu'il va partir, le train ?
— Je ne sais pas. 
J'étais comme lui. Je voulais du mouvement. Nous nous étions assis sur un banc. Je jetai quelques notes dans mon carnet. Il sortit sa peluche de son sac.
Une dizaine de minute, un quart d'heure peut-être s'écoula. Une femme passa devant nous et grimpa dans le train.
— Tu as vu ?
Titi me répondit d'un signe de tête.
Dans les minutes qui suivirent, les choses s'accélérèrent. Les voyageurs – Oh, il n'y avait pas foule, il ne faut tout de même pas exagérer – affluèrent.
— À ton avis, il va où le train ?
— Je ne sais pas Titi.
— Il va peut-être très loin, avec lui on peut peut-être partir au bout du monde.
Il y eut une seconde de flottement entre mon frère et moi. En formulant les choses de cette manière, Titi avait fait naître le germe d'une idée, ou plus exactement, avait rendu cette idée, présente depuis longtemps, consciente.
— On monte ?
J'acquiesçai d'un hochement de tête grave. Deux secondes plus tard, nous étions dans la machine. Un coup de sifflet. Les portes fermées. C'était parti. Je lisais sur le visage de Titi la marque de la stupeur. Je devais afficher les mêmes symptômes. Nous l'avions fait !
Installés face à face côté fenêtre dans une voiture presque vide, nous admirions le paysage. Titi s'émerveillait de tout et entrecoupait ses exclamations enthousiastes avec des suppositions concernant la destination du train.
— Qu'est-ce que c'est beau ! J'espère que nous allons très loin. Peut-être que nous descendrons dans un pays exotique ou même un pays féerique. Oh ! Regarde là-bas !
Le train filait à présent à travers les champs. Titi pointait un groupe d'éoliennes. Il se taisait quelques instants puis reprenait :
— On va peut-être arriver à la mer. Ce serait tellement chouette d'arriver à la mer ! Dis, tu en penses quoi ?
— Je ne sais pas...
Je ne terminai pas ma phrase. Une silhouette se profilant dans le couloir venait de capter mon attention. Ouf ! Ce n'était qu'un autre passager. Je respirai. Depuis que nous étions partis, si Titi ne tarissait pas de joie, j'étais peu à peu tombée dans une réflexion inquiète. J'appréhendai l'apparition du contrôleur. Car il finirait bien par passer, j'en étais certaine. J'échafaudai, fébrile, une explication possible à notre présence dans ce train. Titi ignorait totalement mon mutisme. Il parlait pour deux et se chargeait de mes réponses.
— Oui, c'est presque sûr qu'on va vers la mer. Il y a même déjà des mouettes là-bas.
Il désignait des pigeons. Je n'objectais rien.
Le train ralentit et marqua son premier arrêt dans une petite gare de campagne. Personne pour attendre sur le quai, personne pour descendre. Cette destination ne présentait aucun intérêt.
— On continue, hein ?
Titi ne remarquait pas mon inquiétude qui montait. Je préférais d'ailleurs ne pas lui en faire part. Il paraissait tellement heureux.
Il y eut un deuxième puis un troisième arrêt. Le soleil, la chaleur, le babil de Titi finirent par avoir raison de moi. Je m'endormis. Mes rêves projetaient des images de lieux paradisiaques qui invariablement devenaient le théâtre de crimes sanglants. Un personnage malfaisant me projetait dans un précipice lorsqu'une main – secourable ? – secoua mon épaule.
— Bonjour les enfants. Contrôle des billets s'il-vous-plait.
Dans le couloir, un homme doté d'une moustache impressionnante attendait avec son poinçon. Titi s'était recroquevillé sur moi, il ne s'intéressait plus du tout au paysage. Je débitai en bafouillant le mensonge que j'avais prévu :
— Bonjour monsieur. Excusez-nous. Nos parents nous ont acheté des billets mais ils ont oublié de nous les donner avant qu'on parte et je m'en suis aperçue trop tard.
— Bien sûr.
Ce « bien sûr » ne me soulagea pas. On y décelait trop facilement une pointe d'ironie.
— Et à quelle arrêt devez-vous descendre ?
— À... Au... 
Je m'empêtrais. Je bredouillais. Je rougissais. C'était fichu.
— Bon. La comédie a assez duré. Vous ne connaissez pas le nom de votre arrêt mais vous connaissez peut-être le numéro de téléphone de vos parents.
— Oui... Non...
J'étais perdue et voyais nettement l'issue de notre cavale. Titi, livide, agrippait mon bras et rentrait inconsciemment les ongles dans la chair.
Nous avions donc débarqué à la gare suivante en baissant la tête comme des bagnards. Un employé nous attendait. Il nous fit asseoir derrière lui au guichet et ne nous adressa pas un mot. Prostrés sur notre banc, nous fixions nos pieds.
Mon père est arrivé dans le hall peu de temps après, l'air furieux et la main leste. C'est ainsi que notre aventure se solda par deux allers-retours de premier classe et un retour à la case départ.
Sur la banquette arrière de notre petite voiture, je méditais amèrement la morale de cette histoire lorsqu'une petite voix me glissa à l'oreille :
— Dis, on recommencera quand même ?
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