Partir

il y a
6 min
714
lectures
546
Finaliste
Public

Un peu de pub pour ami touriste intergalactique, actuellement en visite sur Terre, qui raconte ses aventures sur son blog (il a remarqué que ça se faisait beaucoup chez les humains)  [+]

Image de Automne 2017
« Prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ. »
La douce voix qui s'échappe des haut-parleurs me rassure en cet instant, comme le faisait celle de ma mère quand j'étais en sécurité à la maison, enfant. Assise dans ce T.G.V. qui démarre lentement, je peux enfin respirer. Ça y est, je me suis sauvée. Je suis sauvée.
Tôt ce matin, un autre train est parti, me rendant un peu de souffle déjà. Cette fois j'étais sur le quai et regardais mon tyran s'éloigner. J'avais eu de la chance. Si son patron, Monsieur Amata, ne lui avait pas interdit de m'emmener, j'aurais été dans ce train-là, pour l'accompagner dans un autre voyage d'affaire, encore un autre. Comme d'habitude.
Qu'est-ce que je me suis dépêchée ensuite ! Il me semblait que chaque minute m'était comptée. Pauvre Madame Aligot, j'ai à peine pris le temps de parler avec elle quand je l'ai croisée dans l'immeuble, en rentrant à l'appartement. Je me rappelle encore ce qu'elle m'a dit et notre courte conversation.
— Ben ça alors ! Vous êtes seule. Comme ça, seule ? Il est où, votre jules ? Ou plutôt, votre cerbère ?
— Parti. Pour son travail.
— Ah ben tant mieux !
— Il revient après demain.
— Ah ben tant pis. Ça vous fait toujours deux jours de vacances... Je l'ai encore entendu vous hurler dessus hier soir. Vous ne devriez pas vous laissez faire.
— Je sais...
Oui, je le savais, et j'étais décidée à agir enfin.
Le plan couvait bien au chaud dans ma tête, j'étais prête à l'exécuter. Je n'avais pas osé commencer discrètement les préparatifs tant qu'il avait été là – il aurait remarqué quelque chose – ni même noter mes idées – j'aurais eu trop peur qu'il les découvre.
Tout s'est passé vite, je n'ai pas traîné. Ai-je oublié quoi que ce soit ? Je ne crois pas.
Le choix de ma ville d'arrivée est parfait. Je n'y ai aucun lien, lui non plus, je n'y suis même jamais allé. Il n'aura pas l'idée de me chercher là-bas.
Je m'installerai d'abord à l'hôtel puis je chercherai un meublé, le temps de me retourner. Heureusement, l'argent n'est pas un problème majeur. J'ai mes propres comptes, mes réserves, qu'il ne pourra ni toucher ni pister. Si nous avions été mariés, j'aurais été plus ennuyée. Il faudra tout de même que je trouve rapidement un travail.
Et mes affaires ? J'ai bien fait de ne prendre que le strict nécessaire, de ne pas me charger. Ça m'est égal de lui avoir abandonné tout le reste. De toute façon, la plupart des choses que j'ai laissées m'auraient rappelé de trop mauvais souvenirs.
Quant à mon téléphone, il ne me manque pas. C'est lui qui l'avait acheté, lui qui payait depuis mon abonnement et qui vérifiait qui j'appelais, qui m'appelait et pendant combien de temps. Je l'ai simplement laissé en évidence sur la table du salon.
Tout ça pour partir, prendre le train et ne plus jamais revenir.
Quand j'y pense, pourquoi faire si compliqué ? Parce qu'à chaque fois que je suis partie sans disparaître, il est venu me chercher.

Le train a pris une bonne allure. Plus il avance, plus je me sens apaisée. Quel choc de rencontrer Jérôme en quittant l'appartement tout à l'heure ! Je sens encore dans mon corps ma surprise quand j'ai entendu sa voix dans mon dos : « Alison ! Où est-ce que tu vas comme ça ? »
Le tyran l'avait envoyé me surveiller, j'en suis sûre. J'aurais dû m'y attendre. Ce n'est pas son collègue de bureau mais son espion, oui.
Il avait vite fallu trouver une excuse, une raison de sortir avec une valise et un gros sac, n'importe quoi.
Je revois la scène.
— Oh ! Jérôme, tu m'as fait peur ! Eh bien, tu vois, je suis vraiment une faible femme : il m'est impossible de vivre seule. Mon chéri me manque trop. Il est parti il y a quoi, une heure ? Et je me sens déjà perdue. Alors j'ai décidé de le rejoindre. J'espère que Monsieur Amata ne sera pas fâché...
— Comment pourrait-il l'être ? Tu es si charmante. Et j'en connais un qui va être ravi... Mais dis-moi, tu n'es pas trop chargée ? Il ne reste que deux jours là-bas.
— Oh les femmes, tu sais ce que c'est : nous avons besoin de tant de choses pour nous faire belles.
Il avait ri, niaisement, avant de proposer – non, d'imposer – de me suivre.
— Je t'accompagne à la gare. Je suis en congé aujourd'hui, j'ai tout mon temps.
— Non, vraiment, ce n'est pas nécessaire.
— J'insiste.
Il avait eu la même poigne que lui sur mon bras. J'étais de nouveau piégée.

J'ai tout essayé pour m'en débarrasser sur le chemin de la gare, tout fait pour le semer une fois arrivés, sans résultat. Il nous aurait menottés ensemble, ç'aurait été pareil. Il lui est si dévoué. Devant le guichet, il avait la main toujours serrée autour de mon bras. Je n'ai eu d'autre choix que de prendre un billet pour la ville où est le tyran, le dernier endroit où je souhaite aller. J'avais espéré que Jérôme me laisse avant la montée dans le train mais non, il m'a quasiment installée dans le wagon. Il a même demandé à ce que je lui fasse signe par la vitre au moment où le train démarrerait...

Allons, n'y pensons plus. Tout est rentré dans l'ordre. J'ai changé de train dès que j'ai pu, je vais dans la bonne direction maintenant, dans tous les sens du terme.
Quand l'appétit va tout va, dit-on. Alors tout va bien, car j'ai une petite faim. J'ai envie de sucreries.
Je passe mon sac en bandoulière et me dirige vers la voiture bar. Quand je prenais le train avec le tyran, il ne me laissait jamais y aller seule ni rester sur place pour manger devant la grande vitre en regardant le paysage. Cette fois, je ne vais pas me gêner.
Un paquet de gâteaux à la main, je m'installe au long comptoir collé à la fenêtre. Quel bonheur de se sentir libre ! La voix de la S.N.C.F. annonce que le train va bientôt desservir un arrêt. Ce n'est pas le mien, j'ai encore du chemin à faire.
Quelqu'un approche dans mon dos et pose une cannette de soda sous mon nez. Qu'est-ce que...
— Alors, chérie ? On profite de la moindre occasion pour filer comme une voleuse ? Ce n'est pas très gentil, ça.
Oh mon Dieu ! C'est lui ! Comment il...
Il saisit le col de ma robe pour me forcer à me lever. Puis une de ses larges mains m'empoigne le visage.
— Espèce de garce ! Conne en prime ! Si facilement piégée ! T'es pas assez maline pour comprendre qu'on ne me refuse rien ? T'as vraiment cru qu'Amata m'avait interdit de t'emmener cette fois ? C'est une bonne idée que j'ai eue, ouais, une bonne idée de voir ce que tu ferais avec deux jours de liberté. J'ai pas été déçu. T'as carrément filé ! Salope !
Il me lâche mais ce n'est que pour mieux me gifler. Vlan ! J'ai l'impression que ça résonne dans tout le wagon.
— Tu ne dis rien ? Supplie-moi de te pardonner, c'est tout ce qu'il te reste à faire.
— Je ne comprends pas... ce que tu fais là. Tu étais parti, je t'ai vu partir !
— Tu crois que tu es la seule à avoir l'idée de quitter un train à la première occasion ? Nous avons fait exactement le même parcours, figure-toi, à deux heures d'écart. Oui, je suis parti ce matin, tu n'as pas eu la berlue. Je suis descendu au premier arrêt, puis j'ai attendu des nouvelles de Jérôme, ton ange gardien. Quand il m'a appris qu'il t'avait rencontrée avec une valise et t'avait casée dans le bon T.G.V., j'ai guetté ton passage. J'ai souhaité, pour ta propre santé, que tu restes sagement assise dans ce train censé nous réunir. Jérôme t'avait mise sur la bonne voie, mais toi, il a fallu que tu fasses ta maligne, que tu traces ta propre route, hein ? Il m'a suffi de te suivre. Et crois-moi, je ne vais plus te quitter.
Instinctivement, je recule mais il empoigne la ceinture de ma robe. Il est fou de rage, une seconde gifle va partir. Il lève la main. Un contrôleur lui attrape le bras.
— Monsieur, vous...
— Lâche-moi, abruti, je suis occupé.
Je profite qu'il soit distrait pour m'enfuir. J'ai vite décroché ma ceinture, c'est tout ce qui lui reste dans la main.
Il va pour me poursuivre mais j'entends le contrôleur le retenir. Un autre me croise, il va vers eux, aider son collègue. Moi, je cours. Pendant ce temps-là, le train freine, il entre en gare.
Je traverse encore un wagon, le T.G.V. est en train de s'arrêter. Je suis coincée par des passagers qui attendent de sortir. Et si ? Oui, je sors aussi.
Je suis emportée par la foule qui quitte le quai. Je jette des regards en arrière, pour vérifier qu'il ne me suit pas. Il doit être coincé à l'intérieur par les contrôleurs. Il ne peut même pas savoir que je suis descendue.
La foule se disperse. Je me tourne vers le train, les vitres de la gare entre nous. Par précaution, je reste en retrait. Il a la vue perçante et qui sait s'il n'a pas les yeux tournés dans ma direction, à travers la fenêtre d'un de ces wagons ?
Me voilà de nouveau dans une gare où je n'étais pas censée descendre mais tant pis. Je dois changer de destination de toute façon.
Ma valise est restée dans le train, tant pis aussi. Dans mon sac en bandoulière, j'ai le principal : pièces d'identité, argent.
Tout ce qu'il me faut est avec moi – mes papiers mais surtout mon corps intact, ma vie. Le reste – le futile et le néfaste – part en ce moment même sur des rails et s'éloigne. Par chance, le prochain arrêt est loin d'ici, je suis tranquille pour un moment, j'ai le temps de partir dans une autre direction.
Au moment où le train qui emporte mon tyran démarre, je crois entendre la douce voix annoncer : « Prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ. »

546

Un petit mot pour l'auteur ? 255 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Thomas d'Arcadie
Thomas d'Arcadie · il y a
Magnifique, tout simplement !
Image de Raphaël Dintre
Raphaël Dintre · il y a
S'évaporer dans la brume ou sur les chemins noirs, disparaître dans les plis du paysage et quitter une fois pour toute les voix toutes tracées, les prisons.
Image de Denys de Jovilliers
Denys de Jovilliers · il y a
Ah ces transports en train, quelles sources d'inspiration ! Bravo pour votre nouvelle et sa narratrice sympathique !
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Excellente nouvelle où l'émotion nous pousse à une forte empathie pour le personnage. Mon vote avec grand plaisir. Je vous invite à découvrir mes trois haïkus dont: Matou sans papiers ethttp://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/grand-noir-du-berry
Image de Adonis
Adonis · il y a
J'aime beaucoup. .
Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
un sujet de société...
Image de JHC
JHC · il y a
bis :)
Image de Marie No
Marie No · il y a
Merci beaucoup JHC !
Image de Pascale Perrin
Pascale Perrin · il y a
Bravo pour cette histoire pleine de suspense! Passez me lire si vous voulez.
Image de Marie No
Marie No · il y a
Merci, je viens de découvrir votre texte Se jeter à l'eau, je l'ai trouvé très bien !
Image de Brennou
Brennou · il y a
Allez ! Quelques voix pour le nouveau train !
Image de Marie No
Marie No · il y a
C'est très gentil, merci beaucoup Brennou !
Image de Louise Calvi
Louise Calvi · il y a
Très flippant. Elle a eu la chance de croiser des gens qui s’interposent sinon ....
Bravo pour ce texte qui tient en haleine

Image de Marie No
Marie No · il y a
Merci beaucoup pour votre lecture et ce joli compliment :-)

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La Corde Raide

Bruno Scozzaro

Cette silhouette qui court sur le chemin de l’Horloge, pas de doute, il l’a déjà vue quelque part. Il se souvient très bien d’avoir eu cette pensée, pendant au moins dix secondes, avant... [+]