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Yacine Diouf

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J’ai décidé de partir.
J’ai pris la décision de tout abandonner derrière moi, de prétendre que rien de tout ceci n’est arrivé. Je changerai de ville et j’adopterai un nouveau mode de vie, comme si celui auquel j’ai toujours été confrontée n’a jamais existé, comme s’il ne s’agissait que d’une hallucination, d’un mauvais rêve. J’ai décidé de tous vous oublier, oui vous qui ne m’avez jamais soutenue, vous qui me poussez à l’échec. Longtemps j’ai voulu abdiquer mais J’ai décidé de vous laisser derrière moi comme on laisserait son ombre derrière soi lorsqu’on se dirige vers la lumière. Oui vous mes ombres, vous êtes toujours absents durant mes moments les plus ténébreux. Après tout vous ne vous en préoccuperez pas et qui sait vous ne remarquerez peut-être même jamais mon absence.
J’ai décidé de quitter, quitter mes engagements et mes biens. Tout ce que j’avais construit jusque-là n’a plus aucune valeur à mes yeux, je peux m’en départir. Je ne veux plus de tout ce qui peut me rappeler mon passé et mon présent. Je vais me lever demain matin et sans prendre la peine de manger dans cette demeure, je vais l’abandonner. Je n’emporterai ni bagage ni photo, je n’aurai que ma propre présence comme soutien physique et moral. Dans tous les cas, personne ne tient assez à moi pour signaler à la police que je suis portée disparue. En fait, il se passerait un mois avant que mon absence, remarquée par le concierge venant récupérer le louage, n’incite les voisins à en imaginer les différentes raisons et à propager une rumeur qui bien sûr avec le pinceau imaginatif de chacun deviendrait une toile complexe dont personne ne pourrait se vanter d’être l’artiste.
Je me dirige vers mon lit, comme si ce ne serait pas la dernière fois que je me couvrirais de ces draps qui me connaissent tellement car étant les seuls témoins de mes rêves et de mes cauchemars, de mes espoirs et de mes terreurs. Ils sont plus confortables que d’habitude. Serait-ce ma perception qui aurait changée ou mes
draps veulent-ils me rappeler les bons souvenirs que j’ai eus ici même, ceux que j’ai imaginés et ceux qui se sont matérialisés? Mon oreiller, que je dois en temps normal tourner plusieurs fois avant de trouver la position idéale semble s’être placé de lui même et je suis à l’aise. Je me laisse donc à mon libertinage imaginatif habituel, faisant des plans que je ne réaliserai sans doute jamais et créant des scenarios de ce que j’aurais pu dire de différent dans telle ou telle conversation. Cela a dû durer un long moment car c’est déjà le matin. Il fait beau et les oiseaux que je n’avais pas entendus depuis belle lurette ont décidé de chanter pour moi. Que leur chant est doux. J’aimerais bien savoir ce qu’ils se disent ces oiseaux car ils ont l’air d’avoir des conversations mélodieuses et passionnantes. Je me lève et je ressens le besoin d’aller courir avant de tout abandonner. En sortant, ma voisine me voit et me sourit comme jamais elle ne l’avait fait, elle échange quelques politesses avec moi, m’invite à souper chez elle et me souhaite une excellente journée. Je ne trouvais pas nécessaire de décliner son invitation puisque je ne serai pas là de toutes les manières. Je me mis à courir et la brise matinale forçait mon visage à se détendre et un sourire à s’afficher. Je décidais alors de passer par le parc, celui que j’évite au maximum dû à la forte probabilité que je rencontre quelqu’un que je connaisse et avec qui je me sentiraisobligée d’être diplomatique. Je n’avais pas tort. Sitôt arrivée, j’aperçois un couple que j’ai connu il y a quelques années et que j’avais arrêté de fréquenter au moment où je me suis rendue compte qu’on n’avait plus les mêmes centre d’intérêts. Ils parlaient toujours de relations amoureuses, de leur travail qu’ils n’aimaient pas et qu’ils ne voulaient pas quitter, de la vie de leur jeune enfant. Il le trouvait passionnant cet enfant et ils apportaient même les terribles dessins que leur fils avait faits, les montrant à tout le monde, tout fiers comme s’il s’agissait de chefs-d’œuvre. Je me suis lassée d’eux et petit à petit je nevenais plus à leurs penibles invitations.Je dû m’arrêter pour leur parler car la femme me faisait de grands signes pour que je vienne dans leur direction. Quelque chose en eux avait changé. Ils me parlaient et je me suis tout de suite sentie à l’aise, j’ai voulu poursuivre la conversation et je me suis même surprise à demander des nouvelles de leur petit. Ils me proposent de se revoir un des ces jours comme au bon vieux temps dirent-ils. Je ne comprends pas pourquoi cette idée ne me déplut point.Après avoir couru quelques mètres encore, je l’ai vu. Celui que je vois si souvent dans mes rêves le soir. Celui dont je me sens si proche et qui ne semble pas savoir ce que je ressens. Il se retourne, nos yeux se croisent et il arbore un simple sourire. J’étais rassurée, car ce sourire était pour moi un feu vert, je peux aller lui parler. J’avance vers lui et il me fait la bise. J’étais contente de savoir qu’il me considère ne serait-ce qu’un peu. Il m’informe que cela faisait trois jours qu’il frappe à ma porte aux alentours de vingt-heure pour qu’on aille regarder un film au cinéma. Que cette journée est belle! L’homme de ma vie ou plutôt de mes rêves veut passerdu temps avec moi et moi seule. Pourquoi voulais-je partir encore? J’ai des amis qui tiennent à moi, l’éventualité d’une histoire d’amour se dessine pour moi et tout a l’air de vouloir s’arranger.C’est là que j’ai tout compris. Au même moment, le ciel commençait à s’assombriret je décidais de quand même poursuivre ma petite course matinale. Alors que j’allais tourner vers la grande avenue pour faire un tour complet, je trébuchais sur un chien se prélassant au beau milieu de la piste. La route disparut tout d’un coup et je suis entrainée dans une chute qui me sembla interminable, les lumières s’éteignent tout d’un coup mais je n’arrive pas au sol. Où est passé la gravité?
Je me suis alors réveillée, toute en sueur et le cœur cognant comme un tama1. Toutceci n’était qu’un rêve et j’aurais du m’en douter dès le moment où la voisine m’a souri et est venue me parler. Qu’espérais-je? Après ce que je lui avais fait, il serait naïf de sa part de m’adresser la parole de nouveau. Et l’homme de mes rêves? Celui que je me suis créé avec mon idéal digne des contes de fée. Tout compte fait,je suis bien contente que ce ne soit qu’un rêve car je ne supporte pas les enfants et encore moins rester assise à écouter deux adultes parler des simagrées de leur fils. Il fait toujours noir dehors mais j’ai décidé de suivre mon plan à la lettre, je me lève et porte le seul pantalon qui trainait encore dans la chambre ainsi que mes chaussures. Je suis sortie ainsi et je me suis mise à marcher dans la pénombre avec juste assez d’argent pour m’acheter un ticket de bus vers ma destination. La où personne ne me connait, la où personne ne saurait d’où je viens, ce que j’ai fait et ce que j’ai subit. Je suis partie et je ne compte pas revenir.Mame Yacine Diouf
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Image de Kiki
Kiki · il y a
c'est une disparition..... Combien en arrive à le faire ? En tout cas un sujet poignant dont je ne reste pas insensible. Je vous découvre en feuilletant les archives de SE et je me nourris des anciens écrits et m'enrichit des échanges avec les auteurs
BRAVO à vous.

Je vous invite à aller lire et soutenir éventuellement mon poème en finale sur les cuves de Sassenage. Si vous venez je vous guiderais dans les entrailles de cette terre sacrée et cette cavité magique et enchanteresse. MERCI d'avance.

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Philippe Clavel · il y a
Je viens de publier un texte intitulé PARTIR et j'ai décidé de visiter tous ceux qui ont le même titre...nous sommes si nombreux que Short pourrait en faire une recueil. Bravo pour la façon dont vous avez traité ce thème... où êtes vous arrivée Yacine ?