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Parlez-moi de la pluie…

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Jules Pophilat

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Six perroquets gris surgissent tous les soirs au-dessus de la rivière. Volant en V ils dépassent les maisons, en route vers leur dortoir, dans un méandre où les palmiers épineux leur construisent une forteresse imprenable. Leur vol est irrégulier, loin de la discipline militaire des oies ou de l’élégance désinvolte des cigognes. Ce sont des bavards. Ils jacassent, poursuivant on ne sait quelle conversation. L’un siffle de façon mélodieuse, les autres lui répondent par des croassements joyeux. Dix ou quinze brasses en arrière, il y a un retardataire qui force son vol et leur crie contre, soit qu’il ne réussisse pas à les rattraper, soit qu’il les insulte de ne pas l’attendre. À peine les oiseaux ont-ils disparu vers l’autre rive que le jour commence à décliner. À l’horizon le ciel se couvre de traînées noirâtres, dans lesquelles le soleil sombre si rapidement, qu’il a tout juste le temps d’enflammer le sommet des grands arbres.
Souvent, à cette heure-là, le vent se lève. Il y a d’abord un silence, puis survient une bourrasque, si brutale, qu’elle tord les petits arbres et les buissons. Des nuages de poussière rouge s’élèvent du sol, puis retombent, mollement. Alors, les lisières de la forêt, tous les bosquets et les haies fleuries qui entourent les maisons se mettent à frémir longuement, avec le bruit d’une crécelle qu’on agite. Ce petit vent annonce la pluie.

Justin était installé à Maadoué depuis plusieurs semaines. Sa maison était perchée sur un espace plat et découvert, tout en haut de la berge du fleuve, qui de ce côté était escarpée. La pente sous la maison avait été débroussée au moment de sa construction : à présent tout y avait repoussé. Entre les Parasoliers aux troncs blancs et aux feuillages en ombrelles superposées, une multitude de plantes essayaient de trouver suffisamment de lumière pour continuer à croître. Elles s’entremêlaient, s’appuyant les unes aux autres et les plus fortes, ou les plus rapides, tentaient de refouler leurs voisines vers les profondeurs sans soleil. Beaucoup étaient épineuses et personne ne pouvait prétendre entrer dans ce fouillis. Au bord de la rivière, l’humidité totale et la disparition des grands arbres avaient permis l’installation d’une barrière de palmiers couverts de pointes acérées, qui poussaient les pieds dans l’eau. Serrés les uns contre les autres, ils formaient une haie infranchissable. Les épines, plus longues que la main, hérissaient les troncs, et même les feuilles, tels des dards menaçants. En s’approchant Justin avait le sentiment d’un danger insidieux, comme si cette population d’arbres surgis du fond des âges allaient, agissant de concert, ceinturer soudainement l’imprudent venu les regarder de trop près, l’agripper, le percer de leurs aiguillons et le digérer dans la boue liquide où stagnaient leurs racines.
Depuis la maison, le regard survolait la canopée au-delà de la rivière. C’était une rivière forte, complètement sauvage et, par endroit, large comme un bras de mer. Au moment des crues ses eaux brunes et boueuses montaient de plusieurs mètres, envahissant et dévastant les berges, et recouvrant les îles les plus basses et les rochers. Ruinés du dessous par les remous profonds du courant, des fragments entiers, terre et arbres emmêlés, s’écroulaient parfois de la rive dans un fracas de branches cassées, dominé par les craquements des fûts qui se disloquaient en s’abattant. Des îlots partaient à la dérive et les énormes troncs tournoyants, encombrés des restes de leurs branches et de leurs racines, ressemblaient à des béliers colossaux, cherchant au hasard une muraille à abattre.

De puissants orages dévastaient les paysages en cette saison. Ils venaient de l’autre rive, galopant depuis l’horizon : cohue noire de nuages menaçants, lancés au-dessus de cimes et crachant des éclairs et des trombes d’eau. Arrivé de l’autre côté de la rivière, l’orage marquait une pause. Pendant quelques minutes le rideau serré de la pluie formait une barrière sur la berge opposée. Puis, une avant-garde de nuages traversait lentement. Tout de suite après l’atmosphère devenait étouffante, l’air s’obscurcissait et bien qu’il ne plût pas encore, les visages avaient l’illusion de recevoir une multitude de petites gouttelettes piquantes comme des grains de sable. Soudain, une immense déflagration éclatait tandis que les éclairs se succédaient, allumant le paysage de façon presque continue. Des gouttes géantes tombaient ça et là, leur impact restant inscrit dans la poussière du sol. L’air devenait liquide, tellement chargé d’eau et d’électricité qu’il en était irrespirable. Enfin les nuages, ayant réussi à traverser, déversaient brutalement des tonnes d’eau. Le vacarme des gouttes tombant sur l’épais tapis de feuilles mortes, piétinait comme un immense troupeau affolé, allant et venant en tout sens et cherchant sa route à travers le plateau. Sur le sol desséché la pluie rebondissait, tandis que les écoulements des gouttières saturées lançaient des jets saccadés, semblables aux pompes d’un bateau en perdition. Progressivement la boue des chemins commençait à couler en grosses torsades rouges et le paysage entier se dissolvait en eau.
Soudain, l’orage était passé. Il ne restait de lui que le bruit de sa fuite dans la forêt, la boue rubigineuse et collante du sol et les « flic, floc » éparpillés des grosses gouttes se détachant des arbres. L’air délavé portait toutes les odeurs de fleurs, d’herbes écrasées et de terre mouillée avec, parfois, une bouffée sauvage, fugace mais suffocante, pareille au jet d’urine d’un puissant carnivore. Pendant quelques minutes la forêt retenait son souffle après la tornade, et seul le bruit d’égouttage emplissait l’atmosphère. Puis, les chants stridents des cigales, qui s’étaient tus depuis le début de l’orage, reprenaient par à-coups. Plusieurs fois ils s’envolaient, jusqu’à atteindre un paroxysme, puis s’éteignaient brutalement. Enfin, ils retrouvaient leur rythme continu et lancinant d’avant la pluie. Alors, encouragés par ce succès, les autres bruits de la forêt se déployaient à leur tour. Pour finir des milliers de grenouilles, auparavant endormies sous les feuillages, se mettaient à chanter. Leurs roucoulades rauques, d’abord espacées et se répondant de place en place, finissaient par produire un chorus cadencé et continu. C’étaient tous les sous-bois maintenant qui vibraient avec une force décuplée par la propreté de l’air et ces rythmes multiples, qui s’entremêlaient, venaient douloureusement battre les tympans. Une petite fraîcheur subsistait néanmoins, comme un soulagement pour les corps oppressés par la torpeur de la fin d’après-midi : les vêtements paraissaient plus légers et la chair comme rajeunie et purifiée.
En s’enfuyant la pluie avait laissé la nuit et avec elles d’autres bruits, plus profonds, plus sonores et plus lourds. Un vent infime, serpentant depuis le dessous des arbres, jouait à faire frissonner les feuilles puis, se glissant soudain contre la peau, y abandonnait la surprise d’une caresse impalpable. Le ciel de lait, lessivé par la pluie, se chargeait au-dessus des arbres de traînées d’encre bleu sombre. Progressivement il s’illuminait, montrant toute la splendeur de millions de graines d’étoile, jetées au travers des nues par un semeur géant. Leurs scintillements intenses réfléchissaient jusqu’au ciel les bruits innombrables de la forêt.

L’orage étant passé, Justin restait assis, profitant de la douceur de l’air humide. Les bruits de la nuit l’enveloppaient d’une rumeur familière et rassurante. Ses expéditions nocturnes lui avaient appris à les reconnaître : aucun ne l’inquiétait plus. Il repensait à ses premières nuits, seul dans la maison. Aux hululements et aux cris qui éclataient soudainement et le réveillaient en sursaut. Au tumulte continu des bruits d’insectes qui lui avaient paru assourdissants et qu’il entendait à peine, à présent. Il avait résolu de se promener seul, le lendemain. Il avait repéré, au cours de ses déplacements, une île particulièrement grande ; renseignement pris elle était inhabitée, et il était curieux de voir ce qu’il allait y découvrir.

Parti de bon matin, les difficultés de la navigation sur une portion du fleuve qu’il connaissait mal accaparaient toute son attention. Il s’efforçait de contrôler autant que possible sa descente, mais il savait bien qu’en certains endroits la force du courant, et l’étroitesse du passage entre les rochers, ne lui laissaient pas beaucoup de choix : il fallait décider rapidement de la direction à prendre et faire basculer au bon moment la pirogue dans le flot, Et il restait toujours la possibilité d’un obstacle imprévu : une grosse branche venue s’insérer entre les rochers, depuis le dernier passage, et qui bloquerait brutalement son embarcation. Il eut quelques frayeurs, racla le fond en certains endroits, embarqua un peu d’eau, mais finalement franchit le dernier petit rapide : l’île était devant lui. Il contourna un gros banc de rochers qui formait son avant-garde et eut la bonne surprise de découvrir une petite plage de sable qui constituait un débarcadère naturel. Il s’y échoua, amarra solidement la pirogue à une souche et entreprit son exploration.
L’île était suffisamment grande pour que les arbres qui poussaient ici aient pris toute leur ampleur. Une fois passé le rideau de lianes qui pendait le long de la rive, le sous-bois était assez clair. Il y faisait sombre et frais et Justin eut peu à se servir de la machette. Il trouva même des sentiers, pistes d’animaux ou d’hommes, qu’il pouvait suivre. Il marchait lentement, s’arrêtant souvent et écoutant, cherchant à distinguer parmi les bruits d’insectes, qui dominaient, ceux d’autres animaux. Un vol de grands oiseaux bleu sombre s’abattit soudain en poussant des roucoulades sonores. Ils étaient nombreux et volaient en ordre dispersé, s’appelant, se répondant, se rejoignant, effectuant entre eux des allers et retours, bruyants, bavards et se saoulant de leurs propres cris. Certains descendaient jusqu’aux branches plus basses et Justin put en voir quelques-uns arrêtés dans un halo de lumière, là où les rayons du soleil avaient percé les feuillages. Ils étaient bleu gris sur le dos et vert sombre sur le ventre, de la taille d’un gros pigeon, portaient sur le bec une caroncule rouge et sur la tête une huppe noire. « Des grands Touracos », pensa Justin. Ils finirent par disparaître, toujours caquetant et criant, et le sous-bois reprit sa tranquillité. Justin, craignant de ne pas savoir retrouver sa pirogue, suivait à distance la rive, veillant à toujours apercevoir la lueur grise des eaux de la rivière, accompagné par le bruit de cascade des rapides. La forêt était semblable à une nef immense avec la colonnade de fûts élevés de ses grands arbres, les arcs cintrés de leurs branches les plus basses et la lumière diffuse qui, par endroits, perçait la voûte par de grands faisceaux s’évasant vers le sol. Les odeurs humides et la fraîcheur de l’air, et ses relents de moisissures, ajoutaient à l’illusion de se tenir dans le chœur d’une église démesurée.

Ce silence ouaté, où tous les bruits s’étouffaient, fut brusquement détruit par un énorme craquement. Justin s’immobilisa et attendit. D’autres craquements suivirent. Un arbre était en train de s’ouvrir en deux et l’on entendait maintenant le grincement de ses fibres se déchirant. Un grand remuement de feuillage l’accompagnait : quelqu’un, ou quelque chose secouait les branches avec frénésie, comme s’il cherchait à les tirer au sol en les brisant. Justin se demandait quel animal pouvait produire ce bruit, lorsqu’il cessa subitement. Un grand silence suivit. Il attendit un long moment, puis se remit imperceptiblement en mouvement. Après avoir franchi une dizaine de mètres, il tomba sur une grosse motte de débris végétaux verdâtres. Il s’en dégageait quelques fumées odorantes et il reconnut la masse excrémentielle volumineuse d’un éléphant. L’animal venait de se soulager : il devait être tout près. Les craquements reprirent plus loin et Justin continua à suivre la piste, bien visible dans la végétation courte du sol ; elle suivait plus ou moins un petit sentier sinueux. Justin ne tarda pas à découvrir l’arbrisseau que l’éléphant venait de casser en deux en cherchant à attirer vers le sol les branches les plus hautes, chargées de feuilles, dont il s’était nourri. Plus loin dans le sous-bois, les bruits de branches brisées continuaient à se faire entendre : l’éléphant poursuivait tranquillement sa promenade alimentaire, ébranchant méthodiquement tous les arbres convenables. « S’il ne m’a pas encore repéré c’est que, par chance, le vent m’est favorable », pensa Justin. Tous les sens en éveil, et très excité maintenant qu’il avait compris, qu’au moins pour l’instant, c’était lui qui contrôlait la situation, il redoubla de précautions pour ne faire aucun bruit au sol. Et même, il chercha à accélérer le pas, espérant réussir à apercevoir sa proie.
Malgré sa prudence, ou bien parce que le vent, tournoyant de façon imprévisible dans les sous-bois, l’avait tout à coup trahi, l’éléphant finit par sentir qu’il était suivi. Les craquements s’interrompirent à nouveau. Au même instant Justin eut la sensation que tous les autres bruits de la forêt s’étaient tus simultanément. Il s’immobilisa, vaguement dissimulé derrière un tronc, et attendit. Plus le temps passait, plus il prenait conscience de la précarité de sa situation : seul, isolé dans un endroit où personne ne savait qu’il avait décidé d’aller, pied nu, une machette dérisoire au bout du bras. Il réfléchit soudain qu’il avait cru suivre un seul animal, mais qu’il pouvait très bien y en avoir plusieurs. Les éléphants se déplacent souvent en petites hardes, celui ou ceux qu’il avait suivis devaient à présent utiliser toute l’acuité de leur ouïe et de leur odorat pour tenter de localiser d’où venait l’odeur d’homme qu’ils avaient éventée. Et si tout à coup une charge collective se déclenchait, quelle attitude adopter ? Il n’en menait pas large, et l’attente se prolongeait. Avec chaque seconde écoulée, la menace d’un dénouement imprévisible lui paraissait plus lourde à soutenir...
Il était presque résolu à amorcer prudemment une retraite, pas à pas, lorsque les craquements reprirent, tout proches. Les branches d’un petit bosquet se mirent en mouvement. En même temps il aperçut la silhouette grise, haute de plusieurs mètres, de l’animal qui, lui aussi venait de décider de briser le silence par l’action. Le mince rideau de verdure derrière lequel il s’était camouflé s’entrouvrit, et Justin comprit que l’éléphant amorçait une charge dans sa direction. Il était figé par la peur et ne pouvait plus que subir les événements. Au moment où il jugeait que tout était consommé, l’éléphant dévia brutalement sa course dans la direction opposée et s’enfuit droit devant lui, brisant tout sur son passage. Arrivé à distance l’éléphant s’immobilisa à nouveau. Justin respira plusieurs fois profondément et sentit son corps se dénouer. Au même instant, il entendit à nouveau tous les bruits de la forêt.

Il avait repris le contrôle de lui-même et alla explorer le bosquet. L’animal s’était couché sur le sol de tout son long ; la surface de menus feuillages écrasés en témoignait encore. On pouvait voir une nouvelle motte de crottin, plus petite que la précédente, ainsi qu’une large nappe humide : il avait déféqué et uriné pendant qu’il était couché, de façon à se délester avant de fuir.
La lumière du jour déclinait. Justin, rebroussant chemin, regagna rapidement la rive et sa pirogue. Au-dessus des rapides, un aigle pêcheur chassait sur son territoire habituel. Seuls quelques discrets mouvements d’ajustement de sa voilure lui permettaient de se maintenir en sustentation. Parfois les embardées, qui venaient périodiquement déporter son vol, révélaient les turbulences considérables de l’air à l’aplomb du bouillonnement des eaux. Sa silhouette puissante, prolongée par les serres ouvertes, se balançait de droite et de gauche, comme s’il s’était trouvé suspendu à un câble invisible, fixé au milieu de son dos. Soudainement, il chut comme une pierre et paru s’engloutir dans le remous écumeux avant d’en resurgir, comme rebondit une balle, propulsé par quelques vigoureux frappements d’aile. À l’extrémité de ses membres un long poisson argenté était accroché. Délaissant les nonchalances de son vol de chasse, il s’en fut à bride abattue, d’un vol rectiligne et puissant, droit vers un objectif connu de lui seul : au plus profond de la végétation de la rive.
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai cherché à situer Maadoué en faisant des recherches sur la toile ; je suis ainsi tombée sur une "Île aux singes" (Chroniques anthropoïde) sous votre nom ShE (nom de plume?) puis, le texte de votre nouvelle sous le titre "Parlez-moi de la pluie" signé J.P. Hugot...
Mais qu'importe. Ce texte est beau même si ce n'est sans doute que le début de l'oeuvre indiquée chez Edilivre... ?

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Jules Pophilat · il y a
Oui c'est la même histoire. Si ça vous intéresse le livre est disponible, sans frais, sur:
https://www.researchgate.net/publication/273450813_Ce_petit_vent_qui_vient_avec_la_pluie?ev=prf_pub
ainsi que la "suite" sur:
https://www.researchgate.net/publication/272475710_L%27Ile_aux_singes?ev=prf_pub

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Joëlle Brethes · il y a
Je suis, bien sûr, intéressée par la suite, mais j'ai du mal à charger le texte. Je réessaierai dans la soirée ou demain... Merci.
Bonne soirée ! :-)

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