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Paris, le 05 juillet (à suivre). (écriture à deux mains)

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Fionavanessa

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Jules fumait, accoudé au bastingage du bateau qui surplombait la Seine, les pieds croisés, un talon en l'air, les premiers boutons de sa chemise ouverts négligemment. Il ne se rappelait même pas l'incipit du roman qu'il avait achevé de lire la veille au soir et cherchait dans les bouffées de cigarette la phrase oubliée. Ce soir, il aurait le temps de s'y reporter. Il avait fait le boulot. Efficace et net, comme toujours. Il savourait son plaisir de fumeur invétéré, et son nouveau succès, inextricablement teinté de nicotine, de grands espaces et d'adrénaline. Le commerce d'animaux sauvages ne rapportait plus autant, il fallait déjouer de plus en plus de garde-fous, mais les particuliers étaient demandeurs et Jules avait un bon carnet d'adresses. Le petit panda roux surtout avait bien payé. Il n'avait pas encore de nouvelles du livreur ; ça ne devrait plus tarder. Il vérifia son téléphone.

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Le cycliste gît au sol ; les urgentistes se sont précipités autour. La fourgonnette ne s'est pas arrêtée. C'est ce qui a choqué Alice. Le vol plané du vélo aussi. Ce Parisien à vélo, elle ne l'a même pas aperçu. Elle devine, en écoutant la voix des secouristes, qu'il est allongé sur la chaussée, derrière l'ambulance. Peut-être inconscient.

Elle se sent engourdie. L'ambulancière qui s'approche ne veut l'emmener à l'hôpital que par prudence, lui dit-elle, pour détecter d'éventuels traumatismes internes. Elles devisent sur la procédure à suivre quant à sa nationalité britannique. Mais Alice est dans le coton. Son épaule, son omoplate lui font horriblement mal. Là où elle a heurté le macadam. Le vélo a filé droit sur elle, pour s'écraser au milieu de la chaussée, quelques mètres plus loin. Elle n'eut que le réflexe de se protéger le visage que déjà, elle plongeait en arrière et atterrissait sourdement sur le pavé. Elle pense à son concert, lourdement compromis par son bras douloureux.

Enfin elle aperçoit le cycliste, allongé sur la civière qui fend les airs, porté avec vaillance. Autour de son cou, une minerve. Seules des bribes lui parviennent d'où elle est assise, adossée au parapet. Un micro quelque part; "organes vitaux non touchés", "traumatisme crânien".

Elle a somnolé pendant le trajet. En ouvrant un oeil devant la porte coulissante de l'hôpital, elle se mord les lèvres, honteuse de la pensée qui lui traverse l'esprit. Qui va lui tourner les pages pour le concert ? On ne sait même pas encore ce que le jeune Français a au juste. Il pourrait avoir l'âge de son frère, Jeffrey.

Jeffrey, c' est aussi son tourneur de pages de partition. Le complice accompli de tous ses concerts, depuis des mois déjà. Alice avait voulu prendre le ferry quelques jours plus tôt que ses acolytes, embauchés pour jouer le concerto de Ravel en sol. Parce que contrairement à beaucoup de ses amis musiciens, elle avait peu voyagé. Un père aimant mais étouffant, qui venait de décéder. Elle voulait visiter Paris. Rattraper ses années élimées par le pater familias et la routine étriquée de sa ville provinciale, traditionaliste et policée, aussi réglée que son papier à musique. Alice se rappelait le vent de Calais lui soufflant au visage, et la sensation d'être légère et libre d'agir comme elle l'entendrait, elle pouvait improviser désormais, suivant ce que lui inspireraient les lieux, les êtres, les moments. Elle en avait eu le goût parfois, de cette liberté qui courait sur les touches de son piano, maîtrisées des heures durant, et qui soudain se libéraient sous ses doigts entraînés. Liberté chérie par ce peuple qu'elle ne connaissait que par ouï-dire, et qui avait fondé la première République sous le sceau sanglant du changement.

Ellle voulait vérifier, de ses propres impressions, si les Français avaient conservé cet esprit de sans-culotte impertinent qui renversa le pays, ouvrit les portes des prisons et y fit entrer un Roi, qui goûta, lui, à la libération acérée de la guillottine. Et voilà qu'elle se retrouve seule à bord de son art pianistique, sans second. A l'étranger où elle ne connaît personne. Où un barbare prend la fuite devant les blessés. Alice aperçoit dans un coin de la salle d'hôpital, au milieu de ses effets, ses chaussures, dont un talon a été cassé. La rageuse loi des talons s'est abattue sur elle : deuxième paire sectionnée en quatre jours.

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Jules trépigne maintenant. Le livreur, Brian, l'a enfin informé de l'incident ; il a continué sa route laissant un cycliste sur le carreau ; mais le choc a endommagé les circuits et la voiture s'est mise à fumer. Pendant que Brian soulevait le capot, et téléphonait à son boss, l'un des animaux s'est échappé par derrière. Brian ne s'en est pas aperçu tout de suite et c'est seulement après avoir quitté le périphérique et s'être arrêté dans un petit garage de Saint-Ouen qu'il a rappelé Jules pour lui signaler la disparition du wallaby.

A suivre...
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