Parenté

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Je regarde fixement le cercueil monté sur des tréteaux dans le chœur. Je n’essaie même pas d’avoir l’air éploré, mais je suis naturellement hébété, absorbé dans des pensées loin de cette église. Il fait un froid terrible. Il remonte depuis mes semelles jusque dans mon échine, je ne sais plus si la sensation est physique ou psychologique. Deux petites mains serrent les miennes. Malgré les gants en laine, je sens les pulsations de mes petites filles bien vivantes. Les pauvres, elles aussi sont loin de mes pensées en ce moment présent. Je vais essayer de me concentrer sur elles, cela me distraira. Je les regarde. Elles sont objectivement très jolies. Comme leur mère dirait n’importe quel assistant de ces funérailles, comme dirait n’importe quel commerçant du quartier, n’importe quelle personne qui nous aurait vus tous les quatre encore la semaine dernière. « Comme leur mère et heureusement pour elles. » Tout aussi blondes, grandes, minces, racées que feue leur mère, et que moi je suis petit, brun encore malgré ma calvitie, et presque bossu d’être si voûté. Malgré leur jeune âge, elles sont d’une sagesse terrifiante. Si je ne sentais pas les battements légers contre mes paumes, je penserais que ce sont des mannequins ou des photos glacées. Elles sont toujours sages, légèrement inexpressives. Mignonnes tout de même, affectueuses, mais d’une passivité qui m’effraie. J’observe d’un air sévère quelques-uns de leurs dix-sept cousins qui commencent à chahuter de l’autre côté de l’allée centrale. Ils s’ébrouent, ils sont ébouriffés, ils ont les joues rouges et les chemises, en oxford bien sûr, débraillées. Des enfants normaux en somme. Certes, ils n’ont pas appris il y a deux jours que leur mère s’était jetée par la fenêtre, cela fait une certaine différence avec mes filles. Mais ce qui fait absolument toute la différence, c’est que mes filles sont sourdes. Toutes les deux. Sourdes de naissance. Il semblerait que ce soit congénital. Ce qui a fait dire à ma mère lorsque nous l’avons su pour la deuxième : « Comme c’est curieux ».
Ma mère, Bernadette, qui vient de se lever pour faire une lecture d’un évangile quelconque. Elle a les yeux rougis, sans doute d’avoir passé la nuit à chercher l’évangile qui serait le plus opportun, le plus significatif, le plus émouvant, pour un événement de famille aussi important que l’enterrement de sa bru. Je crois que si l’on devait faire un bilan pondéré, on arriverait à la conclusion que ma mère avait une opinion plutôt positive de Luisa, malgré son prénom « enfin Antoine, tu te rends bien compte que le prénom de ta future femme fait un peu portugais » et ses origines modestes et incertaines de surcroît. Je me rappelle comme si c’était hier le déjeuner du dimanche où j’ai présenté Luisa à mes parents. Ils en ont d’abord eu le souffle coupé. Moi, l’intellectuel réservé et malhabile, physiquement peu avantagé, qui n’avait jusqu’à ce jour aucune petite amie connue, je leur présentais soudain une grande jeune fille magnifique. Elle n’était pas seulement jolie, elle était aussi racée. Là où l’aristocratie n’avait laissé chez moi que des traits irréguliers typiquement vieille France, chez elle une grâce singulière émanait qu’on aurait pu également prendre pour une aristocratie plus harmonieuse que la mienne. Mon père, Louis, avait retrouvé ses réflexes de gentleman et s’était précipité pour la saluer chaleureusement. Je craignais que ma mère surjoue sa satisfaction de voir son fils enfin casé, mais elle oscilla pendant tout le déjeuner entre la stupéfaction muette – il était assez triste de découvrir que même ma mère ne parvenait pas à y croire – et la fascination pour sa nouvelle future bru. Car c’étaient les premières présentations, je connaissais Luisa depuis à peine deux mois, mais nous avions déjà décidé de nous marier. « Je suis sûr de t’aimer pour toute la vie », lui avais-je déclamé. « Je suis déterminée à t’aimer toute la vie » m’avait-elle répondu. La relation n’étant point encore consommée, j’avais hâte de me marier.
Bien entendu ce déjeuner était l’occasion pour mes parents de connaitre un peu Luisa. Ils trouvaient cela précipité mais s’alignèrent sur mon attitude qui tacitement exprimait qu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Une jeune fille douce, jolie, qui répondait finement aux questions, simple et éduquée, voulait épouser leur laideron. Une affaire à prendre. Ils craignaient évidemment que ce fût pour ma situation – correcte – ou pour mon nom – à rallonge – mais ma mère n’allait certainement pas lui jeter la pierre pour si peu.
J’appris à l’occasion de ce déjeuner nombre de choses sur ma belle Luisa, dont nous n’avions encore jamais parlé. A vrai dire, jusque-là je crois que nous n’avions parlé que de moi. Je sus donc qu’elle avait grandi dans un immeuble peu distant du nôtre. Versailles n’est pas si grand, comment diable ne nous étions-nous jamais croisés. Je sus que sa mère l’avait élevée seule, son père, présent pourtant jusqu’à sa mort (elle avait cinq ans), ne l’avait jamais reconnue. Sa mère elle-même était décédée six mois auparavant, depuis elle vivait seule dans l’appartement de son enfance. Elle faisait des études pour être infirmière, comme sa mère l’avait été elle-même toute sa vie.
Mon père était absolument captivé. Il buvait ses paroles avec une admiration non feinte. Il avait les lèvres brillantes de la sauce du gigot et de la fascination pour Luisa. Je crois qu’elle lui rappelait sa sœur, qui disait-il faisait tourner toutes les têtes trente ans auparavant. Ce fut ainsi que mon père procéda à l’introduction de son discours sur « L’histoire de notre illustre famille ». Toujours le même depuis toujours, seule changeait l’amorce, c’est-à-dire l’accroche dans la conversation qui lui permettrait d’initier l’étalage de l’histoire familiale. Tous les ancêtres y passèrent, et le discours se termina sur mon brillant grand-père qui avait vécu toute sa vie dans l’appartement du dessus. Un saint homme. En général c’était le moment où ma mère se signait en levant les yeux vers le Ciel. Je croyais à l’époque qu’elle remerciait alors le Seigneur car le discours se terminait enfin. J’étais fort naïf.
Le déjeuner fut donc en tout point conforme à ce que j’en attendais, j’oserais même dire qu’il était passé plus vite que prévu. Près de la porte, en se baissant pour ramasser son parapluie, Luisa montra sans le vouloir le bas de son dos. Mon père, ma mère et moi découvrirent alors une tache de naissance oblongue et très sombre. Un peu comme la mienne. Ce qui fit dire à mes parents « Comme c’est bizarre ».
La messe est terminée. En ressassant mes souvenirs, j’ai fini par échapper à de longues minutes d’ennui. Nous faisons une procession jusqu’au cimetière, où Luisa rejoindra les miens dans le caveau de ma famille. Je ne pensais pas que les liens du mariage étaient si forts. Je serre les mains de mes petites filles en essayant de ne pas laisser surgir la moindre culpabilité. Je suis dans mon bon droit après tout. Ce n’est pas moi qui ai commencé. C’est moi la victime. Je m’agenouille pour embrasser mes filles, un peu maladroitement. Je resserre leur écharpe, les gestes pratiques sont plus aisés. Je leurs dis de gentilles choses en articulant bien pour qu’elles puissent lire sur mes lèvres. De la buée sort de ma bouche. Cela me rappelle le conte de la méchante sœur à qui une fée avait jeté un sort, et qui crachait des vipères et des crapauds à chaque parole qu’elle prononçait. Moi je crache de la brume, du brouillard. Je pense que ce brouillard vient directement de mon cerveau, je n’aurais pu m’exprimer plus fidèlement. Je serre des mains, j’embrasse des femmes, des cousines, des amies, des amies d’amies, je fais des accolades. Je les entends tous penser « Le pauvre, il n’en retrouvera jamais une aussi bien. » Je reste concentré sur mon absence de culpabilité, dont je dois me convaincre absolument, et sur la dignité qu’il faut garder pour mener à bien l’éducation de ces deux petites, victimes collatérales d’une ambition affective mal placée.
Nous voilà au cimetière. Je suis au premier rang. Derrière moi la foule est dense, et constituée intégralement par ma famille, les amis de ma famille, mes quelques amis. Luisa n’avait pas de proches mais elle vole les miens en ce moment-même. J’ai des montées d’émotions quand je pense à elle, que je tente de réprimer. Il faut comprendre qu’il m’est difficile de détester du jour au lendemain l’être que j’ai passionnément aimé durant ces sept dernières années. Le jour où, dans une vibrante confession, elle m’a enfin dévoilé son vrai visage, le jour où elle a su que les sentiments avaient pris le pas sur les calculs, et où elle a voulu partager avec moi son nouvel amour sincère et pur, j’ai cessé de l’aimer. Tout ceci est affreusement cynique mais c’était le prix à payer, je crois, pour perdre ma naïveté. Je ne pense pas avoir agi de façon précipitée, avec passion certes mais ma tête, à froid, me donne raison. L’assemblée chante un classique des messes d’aumônerie pendant que mes filles et moi tenons des bougies – « tiens ma lampe allumée ». Une idée de ma mère. Quand je pense que mes filles doivent à peine l’entendre. Enfin, tout ceci est bientôt fini. Je regarde la petite plaque de marbre toute neuve de Luisa, à côté de la plaque burinée de mon grand-père : « Luisa Ricourts de Néville – 1980-2012 » ; « Louis Ricourts de Néville – 1922-1985 ». Quelle coïncidence, se dit l’assistance bien-pensante.
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