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Paramnésie

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Elle se réveilla lentement, la nuque sur le béton froid et les yeux éblouis par les néons accrochés à un mètre et demi au-dessus d’elle. Il faisait froid, un vent venait effleurer sa peau blanche et nacrée. Ses paupières étaient légèrement collées et le froid desséchait légèrement ses yeux bleus au moment où elle les ouvrit. Quelque chose retenait sa remontée, quelque chose voulait qu’elle ne se réveille pas : une barre de fer parcourait le long de sa colonne vertébrale et continuait de la retenir autour de la poitrine par des tiges courbés qui créaient sur elle une deuxième cage thoracique. Les barreaux de fer l'étreignaient, compressaient sa poitrine au maximum contre son cœur. Seuls ses bras étaient libres de bouger, libres mais engourdis par leurs positions de sommeil profond, ils flottaient lentement avant d'atterrir lourdement au sol. Sa tête penchait lentement en arrière et revenait machinalement vers l’avant, comme si son corps suivait ses propres ordres et comme si le sol repoussait, comme aimantée, sa tête ankylosée par le froid. Sa respiration, saccadée, devenait de plus en plus pénible à cause de l’air glacial qui s’emparait de ses poumons encagés.
Un tintement lointain la réveilla, elle essaya de se redresser machinalement mais en fut incapable. Elle regarda tant bien que mal avec sa vue brouillée, d’où pouvait provenir ce son clair et limpide. Athéna tourna lentement la tête et voyait deux corps à sa gauche, et un mur violent, abrupt à sa droite. Le vent venait d’en face d’elle, et respirait avec difficulté le souffle froid. Quelque chose résonnait dans sa tête, tapait dans tous les recoins de son cerveau d’adolescente, quelque chose lui faisait mal.
Elle porta, avec le peu d’énergie que l’on a au réveil, sa main à sa tête : Elle n’avait plus ses longs cheveux qu’elle entretenait tant, mais ce n’était pas si grave. Ce qui l’était plus était le sang coagulé au centre de sa nuque. Ce n’était pas un coup fatal, encore moins une attaque avec une arme mais quelque chose lui avait transpercé la peau.
Un autre bruit venait déranger l’analyse de la pièce dans laquelle elle se trouvait captive : quelqu’un d’autre venait de se réveiller. Il avait la même respiration qu’elle, cette sensation de blessure profond aux poumons et cette compression. Athéna voyait des larmes tomber, ses larmes à lui.

“MERDE” gueulait-il avec le peu d’air qui lui restait dans les poumons.

Il gesticulait dans tous les sens de manière incompréhensible alors qu’Athéna restait là, impassible face au spectacle enfantin de Luis. Elle écoutait les cris de Luis, qui tenait dans ses poings les barreaux, comme s’il avait eu la force de les tordre.

“Arrête ça sert à rien de te débattre.” Lança-t-elle calmement.

Il retourna son visage comme s’il venait d’entendre un bruit suspect. Athéna venait de détruire sa bulle, celle qui le maintenait dans une réalité alternative. Il la regarda attentivement avec cet air surpris d’enfant qui venait de découvrir un nouvel animal, dans ce cas là une araignée, et qu’il voulait s’enfuir le plus vite possible pour oublier l’image de l’arachnide. Il avait des yeux gros, et sous ces gros yeux on pouvait remarquer quelques traces luisantes qui marquaient le passage des gouttes, des pleurs de crocodiles qui roulaient sous ses joues. Ils se regardaient intensément comme s’ils sondaient leur propre âme à travers le regard de l’autre.

“Eh ! Passe-moi ta clé !” envoya Luis à la fille qui le fixait.

Athéna regarda le garçon, se demandant ce qu’il pouvait appeler par clé, elle chercha sur elle et elle remarqua qu’elle était presque nue, elle ne portait qu’un simple soutien-gorge et une culotte blanche. Elle regarda Luis, honteuse de n’avoir que ça sur elle et remarqua qu’il ne portait, lui non plus, qu’un simple caleçon blanc.

“Qu’est-ce que tu regardes comme ça !”

Son ton était sec comme s’il ne voulait pas perdre de temps, comme s’il ne se souciait que de son propre sort. Elle sentait désormais une gêne qui étreignait son sein gauche, comme si les barreaux s’étaient resserrées à cet endroit.

“Alors ?
-Ne me regarde pas !”

Elle passa sa main engourdie dans le soutien-gorge qui n’était pas sien et y pêcha, tant bien que mal à cause des barreaux qui bloquaient l’accès au téton rose qui se cachait bien. Oui c’était bien une clé qu’elle attrapa entre l’extrémité de son majeur et celle de son index : une clé plate avec une tête ronde et creusée.

“Lance-la... LANCE-LA” cria-t-il

Il tremblait presque, de peur, de vulnérabilité devant une femme qui avait du mal à collaborer avec lui, qui se montrait même plus forte que lui dans cette situation. Elle regarda dubitativement la clé au-dessus d’elle, la plaçant entre ses yeux et les néons qui traversaient l’anneau de métal. Elle se demandait innocemment ce qu’elle pouvait bien ouvrir cette clé. Luis, quant à lui, commençait lentement à s’épuiser et marmonna :

“Regarde ta cage”

Elle regarda longuement, comme elle l’avait déjà fait avant avec ses mains, mais rien de plus n’apparaissait. Elle parcourait encore une fois ce thorax de métal, et trouvait désormais quelque chose en plus qu’elle n’avait senti la première fois : c’était une sorte de mécanisme qui serrait la cage de plus en plus et frénétiquement comme l’a sûrement fait Luis auparavant, Athéna testa sa clé sur ce mécanisme.
Elle cria, elle s’époumona à cause de cette cage qui rassemblait son énergie pour lentement brûler sa fine peau.

“Merde pourquoi t’as fait ça ! T’aurais dû m’envoyer ta clé.” Sermonna Luis.

Elle reprenait son souffle entre les jurons de Luis, et sans qu’elle ne dise un mot, elle regroupa ses forces pour pouvoir soulever la clé, la passer au-dessus de son corps et l’envoyer au garçon. Combien de mètres la séparait du corps de Luis ? Elle ne le savait pas mais son bras droit en connaissait bien la douleur.

“Tu t’appelles comment ?” L’interrogea le jeune homme tout en tentant de récupérer, grâce au bout de ses ongles et de ses doigts, la clé. Cependant Athéna resta impassible et regardait innocemment autour d’elle : Quelque chose clochait.
Elle tourna la tête, un flux d’air nauséabond venait effleurer le nez de la jeune femme. Une odeur qui ressemblait, du moins de ce qu’ils se souvenaient, à un oeuf moisi à l’odeur rance, ou d’un verre de lait que l’on aurait laissé trop longtemps en dehors du frigidaire et qui aurait tourné, caillé et acide. Une grimace de dégoût venait animer le visage des enfants, causée non pas par l’odeur qui embaumait la pièce, mais par quelqu’un.

Au-dessus d’eux, suspendu par la plante des pieds, se trouvait un enfant, encore plus jeune qu’eux. Il avait les yeux refermés, les cils agrafés aux paupières inférieures. Ils l’avaient tous les deux vu en même temps, comme synchronisés par l’horreur d’une telle situation. Ils avaient la bouche grande ouverte, comme si leur âme tentait de s’échapper dans un silence presque total, mais aucun son ne sortait. Aucun d’eux ne pouvait crier, non pas car l’horreur en elle-même les laissa bouche bée mais parce que la cage de fer semblait les étreindre encore plus, comme si le métal fondait lentement sous la chaleur de leur corps. Ils n’avaient pas besoin de réponse, ni même besoin de se poser la question : Il est mort.

“Enfin !” souffla-t-il.

Elle pouvait l’entendre reprendre son souffle comme si c’était un nouveau-né qui, en criant avec toute la force qu’il venait d’acquérir de l’au-delà, recrachait tout le liquide amniotique avec un simple cri. Il avait la voix rauque d’une personne enrhumée, il se levait devant elle, toujours coincée dans la cage.

“Donne-moi la clé, lui lança froidement Athéna.
- Ah oui désolé !”

Il s’avança vers elle, se penchant au-dessus de ses yeux. Elle pouvait voir et du moins admirer cette chevelure inexistante sur son crâne, pourtant on lui avait fait la même chose. Il disparut de sa vue et alla se pencher sur son bassin pour la libérer de la cage de fer. Le mécanisme venait de tomber, elle reprit ses esprits face à lui. La fille se leva tant bien que mal, tandis qu’il la regardait, ils faisaient exactement la même taille, détail qui leur échappa malgré le fait qu’ils se fixaient pendant de longues minutes après qu’elle se soit levée.

“Athéna.”
Un soupir.
“Luis.”

Ils se regardaient intensément.

“Tu sais ce qu’il faut faire, commença le garçon
-J’en sais autant que toi”

Une tension s’ajouta à la situation déjà compliquée. Malgré tout, ils restaient dans cette même symbiose, leurs corps obéit à celui de l’autre, car ils regardaient tous deux le cadavre accroché au plafond.

“Je pense qu’on doit le décrocher” annonça Luis.

Et c’est sans rien ajouter qu’elle se joignit à lui pour pouvoir descendre le gamin suspendu au plafond. Ils touchaient sa peau. Froide. C’était la première fois qu’ils avaient devant eux un mort mais aucun d’eux avait eu cette envie de régurgiter le dernier repas qu’il avait pris, s’ils en avaient bien pris un ! Le cadavre est bien plus lourd que ce qu’ils prévoyaient : Le gamin pesait l’équivalent d’une vieille vache, et il était tout aussi compliqué à porter. Ils le posaient délicatement, comme s’il pouvait continuer à ressentir la douleur ou alors pour préserver une bonne conscience devant ce mort qu’ils ne connaissaient pas, ou qu’ils pensaient ne pas connaître.

“Pose sa tête en premier.” Ordonna Luis comme s’il dirigeait une équipe d’urgentistes.

Elle regarda attentivement la dépouille, et avec comme une impression de déjà-vu, elle se plaça au-dessus de sa tête, prenait délicatement son menton entre ses doigts fébriles.

“Qu’est-ce que tu fous !
-Tais-toi” lança-t-elle sèchement.

Elle se souvenait ! Elle ne sait pas pourquoi mais son subconscient lui faisait voir quelque chose qu’elle connaissait, elle se voyait faire la même chose. Encore. Elle lui ouvrit la bouche pour y découvrir une clé, celle-ci avait une forme particulière de tour à mâchicoulis. La clé se trouvait sur la langue sèche de la victime, la pierre qui la constituait enroulée par le muscle. Elle la retira lentement et referma sa mâchoire.

“Merde, elle sert à quoi celle-là.” Jura Luis.

Lui ne savait pas, mais elle se doutait que quelque chose tournait, quelque chose revenait toujours à sa place à chaque fin de cycle comme lorsqu’on disait la boucle est bouclée. Ça ne lui faisait pas peur, mais elle savait qu’elle n’avait aucun pouvoir sur ce cycle, qu’elle en était même soumise et qu’elle ne pouvait rien lui dire. Elle ouvrait la bouche mais rien ne pouvait sortir, comme si le son relié à cette idée était banni de son cerveau.

“Je sais Luis, mais je n’y arrive pas... Je n’y arrive plus.” murmura-t-elle, sanglotant.

Il s’approcha de son visage, le prit entre ses deux mains et lui donna une légère claque comme s’il essayait de la réveiller d’un mauvais rêve.

“Je ne sais pas pourquoi mais tu peux le faire, j’ai ce sentiment qu’on peut y arriver ensemble.” Dit-il solennellement.
C’était ce qu’elle attendait, ce feu vert, ce drapeau. Athéna regardait de près la clé, pris la main de Luis et y déposa l’objet en pierre. Elle entendait au loin cette machine à écrire rouge de 1800, les touches qui étaient frappées, la sonnerie qui tintait après quelques mots. Elle s’éloignait la vieille machine, celle sur laquelle elle jouait et écrivait des mots dans une autre langue. Le son frappait encore dans sa tête et résonnait dans sa mâchoire.

“Tu sais ce qu’on peut en faire ?” lui demanda Luis

Elle resta dubitative, elle le savait au fond d’elle mais le geste ne venait pas. Ce qu’il l’énervait au plus haut point.

“Frappe-moi”

Il la regarda.

“Frappe-moi encore une fois, je dois me souvenir et je sais que la dernière fois tu as fait ça.” lui ordonna Athéna

Dernière fois, la dernière fois résonne encore dans sa tête comme un mantra obscur que l’on murmure continuellement.

“D’accord...”

Il prit dans ses mains son visage encore une fois, elle ferma ses yeux devant lui. Il lui venait pendant quelque seconde cette vision qu’elle avait sûrement elle aussi, l’embrasser n’était pas envisageable. Il frappa sa main droite contre sa joue, ce qui laissa une légère marque rouge.

Elle se remémora alors, plusieurs fois comme s’il elle s'était réveillée pendant des siècles dans cette pièce froide et dénuée de porte. Toutes les actions qui se sont passées jusqu’à maintenant, la cage, le vent, Luis, ses paroles, ses gestes. Leurs lèvres collées...
Mais... Quel baiser ? Quelque chose devait avoir lieu, comme les fois précédentes. Mais ce n’est pas arrivé, pas cette fois-ci. Elle savait ce qu’il lui restait à faire, sortir d’ici, mais ce manque, commençait à creuser son estomac. Athéna faisait les cent pas devant Luis, qui même s’il n’avait pas le don de lire la pensée de son acolyte, avait pourtant la même sensation qu’elle, comme si le vide tirait et tordait ses boyaux.

Quelque chose venait d’apparaître dans son esprit, comme un ancien mouvement. Un geste, répété un nombre incalculable de fois, venait de s’imprimer dans l’esprit de la jeune fille, que l’air venait faire onduler cils.
Elle savait désormais où la clé devait ouvrir le passage vers la sortie, dans quelle encoche elle devait placer cette tour à mâchicoulis. Elle se dirigeait vers sa cage, celle sur laquelle elle avait ouvert les yeux depuis un moment infini, derrière elle. Elle avait le pas de plus en plus lourd, au fur et à mesure qu’elle s’approchait. Le vent s’intensifiait comme s’il provenait de cette cage, la sienne. Athéna s’approchait doucement et continuellement, sans mouvement brusque, comme si elle tentait d’apprivoiser une bête, la bête de métal. Elle posa ses petites mains sur les barreaux, caressait du bout des doigts...

“C’est là” souffla alors Athéna.

Elle ne s’en rendait pas compte mais sa respiration était lourde, saccadée et son cœur faisait vibrer l’air autour d’elle. Les yeux injectés de sang, comme si elle avait combattu le feu pour arriver jusque-là, scrutaient désormais chaque millimètre des tiges en acier. Elle enclencha la serrure, celle qu’avait ouvert Luis auparavant. La réelle clé n’était pas celle qui devait la libérer de la cage, mais celle qui devait la libérer de la pièce.
Le mécanisme dans sa main gauche, elle rapprocha la clé aux mâchicoulis et les pièces commencèrent à s’agiter. N’aie pas peur, tu sais ce qu’il va se passer, tu dois avoir l’habitude maintenant, non ? Le cadenas, comme un coccinelle ou un scarabée déploya ses élytres, des rouages d’un fer blanc s’activaient en dessous pour faire apparaître comme une seconde serrure. Le cadenas devenait de plus en plus lourd dans sa main et semblait s’élargir. Les deux enfants, yeux rivés sur la lumière bleuâtre que produisait l’intérieur de la serrure et qui éblouissait la pièce entière, commençaient à sentir un léger étourdissement comme si la pièce tournait lentement. Fais-le ! Fais-le qu’on en finisse avec cette histoire sans fin. FAIS-LE !
Quelque chose venait de produire un claquement, sourd mais audible car les enfants n’y prêtaient guère attention. Trois ombres venaient s’ajouter aux trois déjà présentes.

“Bon travail les enfants...”

C’était un homme à la voix suave et sensuelle qui venait de faire vibrer ses cordes vocales : ce qu’il disait ne leur faisait détourner un regard. Malgré le fait qu’ils ne pouvaient voir son visage, car absorbés par le mécanisme dans la main d’Athéna, ils connaissaient bien les rides au dessus de ses paupières, ses sourcils larges et son regard noir et vicieux. Il avait les mains derrière le dos, ses doigts s’entrelaçaient.

“..Mais vous êtes encore trop lents” dit-il gravement.

Il prit quelque chose entre ses mains et un grand bang traversa la pièce, ricochait sur les murs et atterrit dans la nuque de Luis. Il tomba lentement, comme si le temps ralentissait. Moi aussi, il va m’avoir, encore une fois.

“C’est dommage, vous aviez réussi à faire quelques efforts de plus que la dernière fois”

Une deuxième balle venait d’être tirée, elle ne lui faisait pas mal, elle lui parlait comme une vieille amie le ferait. On se retrouvera, j’en suis sûre ! Tu feras mieux la prochaine fois et je te promets de ne plus te faire de mal, je te le jure !

Foutaises.

Athéna tombait, comme l’avait fait Luis, même si elle n’avait pu le voir. Ses jambes s’effondraient le poids de son buste et sa tête, encore consciente, venait de tomber violemment sur le sol.

C’était la fin, enfin l’une des fins parmi tant d’autres, car ce calvaire recommence, il recommence toujours car ils ne sont pas performants. Ils ne parviennent pas à être assez rapide, mais rapide pour quoi ? Ils ne s’en souvenaient plus, ils n’arrivaient pas à s’en souvenir assez rapidement pour échapper à cette fin quasi habituelle maintenant.
Je n’en peux plus, mon âme s’épuise, il m’en demandent toujours plus comme si on est les seuls à pouvoir le faire... Je suis-

Elle se réveilla lentement, la nuque sur le béton.

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Image de ZAHIA RANDOLFI
ZAHIA RANDOLFI · il y a
Ton imagination n'a pas de limites. Histoire surprenante !!! BRAVO
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Melissa Crupi · il y a
Chapeau🎩 bas, bravo
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Dorothee Randolfi · il y a
Magnifique ❤️
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Fernanda Calçada Rito · il y a
Bravo très prenant 👏