Parallaxe

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Écrivain du dimanche, voire plus  [+]

Image de Été 2018
À Z.H.E.M.

La vie est (vraiment) un songe.
Calderón de la (fantasma)Barca

Xénia est née le mardi 20 février 2018 vers 9h25. On peut dire qu’elle est arrivée sans prévenir. À cet instant, je me rappelle que j’étais devant mon écran à relire un contrat. Le week-end qui précédait, j’avais découvert des eaux un peu partout dans la maison, mais il ne doit finalement y avoir aucune relation entre les crues de la Marne et sa naissance. J’avais imaginé rétrospectivement un lien entre les deux évènements, en essayant de comprendre comment tout ça était survenu. Tenter de trouver une certaine logique à l’incursion de Xénia dans ma vie. Comment avait-elle pu surgir ainsi ? Je n’avais aucun souvenir d’un fait générateur possible, ni d’un partenaire de conception ou d’une quelconque période de maturation, encore moins de grossesse. La veille, je distinguais par-ci par-là un fil translucide duquel pendait une sorte de goutte à la forme imparfaite. Je n’y avais pas prêté plus d’attention qu’aux mille et une petites choses pas tout à fait incompréhensibles qui émaillent mes journées sans les gâcher, et que j’ai décidé de mettre de côté. Voire, le plus souvent, d’oublier. Depuis quelques temps, ma curiosité est sélective. Ou plutôt émoussée, je ne suis plus sûr qu’un choix volontaire préside à la distinction entre ce que je vais creuser et ce que j’abandonne. C’est certainement plus une sorte de fatalisme paresseux, un aquoibonisme désaturant.
Maintenant Xénia est bien là. C’est un fait absolument indéniable. Même si personne ne m’en parle jamais spontanément. Même si personne ne semble la remarquer sans que je l’évoque moi-même. Il faut dire qu’elle a une espèce de don d’ubiquité, peut-être même se promène-t-elle dans l’espace-temps. Lorsque le médecin m’avait interrogé, j’avais dit « à deux heures ». Il avait répondu « Ah oui, je vois, pour moi c’est dix heures ». Xénia vit-elle dans un autre fuseau horaire tout en se rappelant à moi si souvent ? Le docteur me faisait face, nous nous voyions mutuellement d’assez près pour nous toucher (je lui avais d’ailleurs serré la main). Il ne pouvait pas s’agir d’un phénomène temporel. Peut-être de perspective ? De symétrie ? De vitesse de déplacement ?
Très rapidement après sa naissance, je crois que c’était le second jour, j’ai surnommé Xénia « ma mouche ». J’aime donner des surnoms. C’est devenu une habitude presque inconsciente. C’est surtout une nécessité de courtoisie depuis que ma mémoire défaillante a du mal à recoller les vrais noms sur les visages. Et puis je crois que cela crée un lien spécial avec mes proches, une relation unique en quelque sorte, car je suis souvent le seul à les appeler par ce surnom. Xénia semble muette. Si nous ne sommes jamais amenés à nous parler, alors pourquoi un surnom ? C’était même parfaitement superflu de l’avoir baptisée. Pourtant il fallait que je la nomme, comme tout être, et « Xénia » c’était imposé. Comme j’étais visiblement seul responsable de son origine, je n’ai pas eu à composer avec une compagne pour choisir le prénom, alors je suis allé piocher dans ma réserve de noms préférés. Xavier, Maxime, Alexandre, Axel, etc. et leurs déclinaisons féminines. Xénia, c’est vraiment bien. Curieusement, même si cela semble un peu dingue, je ne suis pas complètement sûr que ma mouche soit une fille. C’est plus une intuition, un pari.
Dès le début Xénia est restée très proche de moi. Vraiment tout près. Et aujourd’hui, je la vois encore à chaque instant. Parfois effectivement telle une mouche aux contours flous, posée comme sur une vitre à distance de quelques longueurs de nez. Le fait est qu’elle ne me quitte jamais. Je vois Xénia en toutes occasions. Je la vois partout. Lorsque je salue Zophia le matin, tout sourire – Zophia sourit la plupart du temps lorsqu’on s’adresse à elle, et quand elle est concentrée sur un travail à l’écran, elle fronce légèrement les lèvres comme pour initier la syllabe « Mu » – Xénia est posée sur une de ses dents, atténuant sans aucun doute le charme naturel de Zophia. Je vois Xénia sur le crâne d’Horace, souvent au-dessus d’un de ses petits mornes cicatriciels, comme un nuage sombre annonçant l’éruption du volcan. Je vois Xénia au coin de l’œil droit d’Esmeralda, faisant symétrie avec le petit grain de café de l’œil gauche – un gaspard en jargon dermatologique – enfermant ainsi le haut de son nez entre deux serre-livres d’ébène. Je vois Xénia sur le front de Mounir, tache brun-rouge imitant le bindi de ces hindous arborant avec ostentation le troisième œil comme un sémaphore dans le gris de l’hiver parisien. Je vois Xénia dans la coiffure de Dominique, tel un ergot du seigle dans le champ blond de sa chevelure.
Parfois ma mouche s’emballe. Elle fonce de part et d’autre, fait des loopings, des piqués vers le sol, des zigzags, puis monte en chandelle avant de redescendre tranquillement et se stabiliser sur une branche. Je l’ai vue une fois se joindre à un groupe d’oies cendrées partant vers le grand Nord en fin d’hiver, prenant consciencieusement sa place dans le V formé par les grands oiseaux. Lorsque je regarde couler la Marne, Xénia accompagne souvent le mouvement. Comme un minuscule bois flotté embarqué par le courant. On ne peut cependant pas vraiment prétendre que Xénia embellit le paysage. Elle l’habite juste à chaque instant. Peut-être arriverait-elle à se faire remarquer au milieu d’un terril.
Xénia est une présence permanente. Une compagnie maintenant. Car elle est partout. Xénia se rappelle à moi même lorsque j’ai les yeux fermés. Seuls le sommeil et l’ivrognerie me séparent d’elle. Enfin, la plupart du temps, car il arrive qu’elle apparaisse même dans mes rêves ou mes délires éthyliques.
Je lui prête depuis peu des intentions. Plutôt bonnes heureusement. Même si elle peut devenir parfois dérangeante, je la sens là, tout près, comme un chat gentil mais timide, un peu joueur, et qui n’ose me toucher. J’ai essayé plusieurs fois moi-même d’établir un contact physique, peine perdue. Il m’arrive encore de vouloir l’attraper, par mégarde, ou comme un mime chassant ma mouche, illusion au détour d’un regard. La vie avec Xénia est plutôt facile, même si les interactions sont limitées, elles sont toujours inattendues. Elle ne demande jamais rien. Je crois déceler parfois des suggestions auxquelles je réagis du mieux que je peux. Je réponds à ses improvisations en duettiste. Il me semble que nous progressons en harmonie dans nos dialogues de sourds.
Je peux dire qu’en certaines occasions, elle me rassure. Xénia constitue maintenant une certitude. Il y en a peu.
J’ai pourtant appris que Xénia pourrait me quitter. Un lent départ, aussi laborieux que son arrivée a été fulgurante. Comme une implosion au ralenti. Une dissipation subreptice, une dilution, puis une légère trace et enfin rien. Pas de corps, pas de reste. Disparue. Adieu ma mouche, ma discrète encombrante, mon gâche-sourire, mon grain de café, mon nuage, ma frontale pigmentée, mon LSD, mon oie cendrée, mon bois flotté et tout le reste. Perte du signal à deux heures. Evanouissement dans un magma transparent. Dissolution. Un air de plus rien du tout.
Il parait qu’elle restera plus probablement fidèle au poste. Comme un petit soleil brun qui ne s’éteindra que bien après moi. Même si je viens à l’oublier – le cerveau a parait-il des propriétés d’adaptation remarquables mais peu maitrisées – Xénia demeurera là. Je pourrai la retrouver tôt ou tard. Me survivra-t-elle vraiment ? Peu m’importe. Vu de chez moi, rien ne survivra à mon départ, l’univers entier aura disparu. Au jour le mon Small Arg, le temps même sera aboli, comme au jour du Big Bang.
Pour ses nombreuses et imprécises impressions en trompe-l’œil, je n’en veux pas à Xénia. Comme ce tout petit poisson dans son grand bocal rond, je garde un œil sur elle. Pour elle.

oOo

À mon arrivée aux Quinze-Vingts, je sors du Uber, passe le portique et me dirige vers les urgences ophtalmologiques. Le planton m’explique comment fonctionne la file d’attente et je finis par être reçu au secrétariat administratif incarné par une Noire hiératique. Alors qu’elle vérifie ma carte vitale et confirme mon identité et une foule d’autres informations, j’observe cette prêtresse d’une religion entre Vaudou et Rastafari. Haute coiffe droite aux teintes bleu clair cachant sans doute des nattes abondantes, grand front légèrement bombé, yeux en amande aux paupières fardées du même bleu appliqué soigneusement, lèvres maquillées à l’avenant (dit-on un rouge à lèvre bleu ?), colliers de tissus assortis sur un cou gracile débouchant vraisemblablement sur un corps de rêve engoncé dans une robe de bel effet recouverte par la blouse blanche de la PHP. Le reste m’est caché par un ordinateur hors d’âge posé sur un bureau du siècle passé. Je remarque aussi ses mains aux doigts fins couverts d’énormes bagues de métal lourd et doré
– j’entraperçois une tête de lion, surement le lion de Judah – et ses ongles raisonnablement longs, qui se promènent sur le clavier en un rythme High Life (à moins qu’il s’agisse de Rock Steady ?). « Vous n’avez pas changé de numéro de téléphone ? » demande-t-elle. « Non, mais ne m’appelez pas la nuit s’il-vous-plait ». Regard surpris et sourire en coin, moqueur. « Il est dommage que la plupart des personnes qui vous rendent visite ici vous voient vraisemblablement mal, car vous êtes d’une élégance rare et d’une beauté digne des African Queens ». Second sourire. Un peu flattée.
Je fais moins le malin lorsque je suis appelé au box 3. Je m’y rends, fatigué mais surtout inquiet par les quatre heures d’attente pendant lesquelles je me suis fait tous les scénarios possibles, depuis l’opération immédiate jusqu’à la longue maladie, en passant par moultes anticipations de douleurs insupportables et de cotons imprégnés de sang. Je tends ma main moite à l’interne barbu au moment où une femme en blanc lance à la cantonade « Un abcès de la cornée, ça intéresse quelqu’un un abcès de la cornée ? »
Un fond de l’œil plus tard, le jeune docteur me fait « Et bien c’est un condensat de l’humeur vitrée. Ça arrive avec l’âge. Ça n’a aucune espèce de gravité et il n’y a rien à faire. Si ça part, ça part tout seul. » Je le vois alors se déplacer sur sa chaise à roulettes vers une autre patiente. Au bout d’une minute, il se retourne en me disant de loin « Vous pouvez y allez monsieur Poi... Faites un autre fond de l’œil en ville d’ici trois-quatre semaines ok ? »
En repassant dans la salle d’attente, la beauté africaine me fait un petit signe de tête en guise d’adieu et moi, soulagé, je décide d’appeler ma nouvelle amie Xénia.

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Image de Aubry Françon
Aubry Françon · il y a
Brillamment amené. Ayant moi-même ce problème de corps flottants dans le vitré de l'œil, je me suis projeté très facilement dans le personnage. Edvard Munch a jalonné ces tableaux des "mouches" qu'il voyait au quotidien. Je vous souhaite le même succès avec vos écrits.
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Yoann Berjaud · il y a
Un sens du mystère et de l'énigme indéniable ! Bravo :)
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Mucar'IS · il y a
Merci Maxime ! Xenia avec son petit je ne sais quoi de Xynthia m'a bien menée en bateau ...un temps je me suis prise pour un corps flottant sur les eaux en crue de la Marne :-). Je vous conseille de vous rapprochez de Mr Edvard Munch , du moins de ses toiles, car lui a poussé son Small Argh depuis un moment. Votre petite Xenia pourra s'amuser avec des congénères "exogènes"...question de parallaxe !
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Lyne Fontana · il y a
Une manière originale et captivante d'aborder un trouble occulaire.
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Mireille Bosq · il y a
Jolie manière de rire des innombrables maux qui guette un humain...un peu usé. Je vote et je m'abonne
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Trom · il y a
Merci pour ce texte bien amené, et finement dévoilé.
C'est captivant, beaucoup de surprises d'humour et de clins d'Oeils.
Bien vu Mr POI.

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STMG · il y a
Dorénavant, je vous aurai à l'oeil, monsieur Poi.
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Marie · il y a
Cette nouvelle est très originale, j'y suis bien rentrée dedans. je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Zouzou · il y a
...un hôpital bien ...vu sous tous les angles , mon vote
si vous aimez " à la ravigote " ma poésie Eté ( entre autres )

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Kiki · il y a
Maxime votre texte est un peu déroutant mais tellement surprenant que j'ai adoré. BRAVO donc je vous donne mes trois voix.
Si à l'occasion vous voulez aller lire le poème en finale également sur les cuves de Sassenage je vous guiderais dans la visite de cette terre sacrée et de cette cavité magique et enchanteresse. Merci d'avance.

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