Paradis Rose

il y a
12 min
716
lectures
166
Qualifié

Pourquoi écrire, pourquoi partager mes écrits ? Est-ce par générosité, est-ce par vanité ? Je n'ai pas encore tranché.  [+]

Image de Automne 19
Juillet 1977, j’ai 20 ans. Je viens d’achever ma première année d’études en faculté. J’ai choisi psycho parce que ma mère est médecin et mon père névrosé. J’aurais préféré pâtisserie, j’adore les gâteaux, le chou gonflé de crème chantilly immaculée, la religieuse adipeuse, la forêt noire de cerises, l’opéra glacé chocolat cœur crème au beurre café, je les engloutis gloutonnement. Hélas, on ne propose pas cette option en fac, on vous prépare bien aux métiers de financier, diplomate ou ambassadeur, mais ça n’a pas le même parfum que maître pâtissier. Moi j’aurais été pâtissier poète, parce qu’à l’époque j’écrivais un poème par jour. J’aurais inventé des mille feuilles Hugo, Balzac ou Mme Sand. Petit Gavroche aux fraises, Colonel Chabert Vodka Citron, Péché Mignon de Monsieur Antoine. Des sucreries espiègles et délicates. Pourtant je me dirigeais vers des études plus scientifiques que littéraires, prévoyant, pour assouvir ma gourmandise, de réserver la pratique de la pâtisserie à mes loisirs, une passion comme une autre.
Mon amie Charlotte, l’autre passion de mes loisirs, au prénom sucré, s’était envolée pour Katmandou, au Népal, avec deux copines. À l’époque, on allait à Katmandou, à Goa, à Tanger si on avait le porte-monnaie plus serré, ou bien on restait à crever à Saint-Étienne.
J’aimais bien cette ville. C’est une ville charmante et sans prétention. Calme, reposante, sauf les soirs de match de football, à dimension humaine. Les gens sont chaleureux, d’un abord facile, ils renseignent et taillent le bout de gras avec vous comme s’ils avaient l’éternité devant eux. Moi je venais d’une petite bourgade plus au nord et c’était mon premier été de liberté. Après les partiels, j’ai prévenu mes parents de rester jusqu’à fin juillet pour travailler avec des potes. En fait de potes, après le 5 chacun a filé dans sa direction. Je me suis retrouvé comme une vieille barcasse échouée sur la grève, la mer retirée plus loin que l’horizon.
Mes premiers jours de vacances ont été occupés par la découverte des alentours, je garde de belles sensations visuelles des gorges de la Loire, des chemins pittoresques du parc du Pilat, les senteurs entêtantes des pins et des genêts sur les circuits de randonnées du Grand bois. Je partais tôt le matin et consacrais mes après-midis à la lecture de romans de science fiction, à l’époque j’avais une passion pour les nouvelles de Robert Sheckley, et les grands auteurs de sciences-fiction, Asimov, Bradbury, Zelazny qu’on trouvait en format poche. Avant de sortir pour de longues flâneries nocturnes dans la ville, je relisais les mots enchanteurs des Légendes du Guatemala de Miguel Asturias ou quelques vers d’Apollinaire. Le 14, je fêtai dignement la prise de la Bastille et restai au lit le 15 jusqu’à la nuit, le corps disloqué et la tête comme encapuchonnée dans un cocon de coton.
Je sortis vers minuit. Je me sentais ragaillardi et plein d’entrain. J’errai plusieurs heures par des rues que je commençais à reconnaître. Et puis, à un moment donné, confiné dans mes pensées, je m’égarai. Et je me mis à parcourir d’un pas alerte et paniqué les rues de plus en plus sombres et de plus en plus étroites. J’ai conservé un souvenir intact de ces heures, car cette nuit-là je fis une rencontre étrange, sans doute la plus étrange rencontre de ma vie. Une lumière rosée, provenant d’une rue adjacente, attira mon attention. Je tournai et me retrouvai devant une porte matelassée sous une enseigne en tubes de néon indiquant en lettres roses et bleues « Paradis Rose ». C’était un cabaret avec spectacle où je pris une table face à la scène. En sirotant une flûte de champagne dont le prix engloutit à lui seul la somme dédiée à mes provisions de la semaine, je reluquais l’effeuilleuse, une jolie fille d’une vingtaine d’années affublée d’une perruque aux longs cheveux auburn. Elle portait un maillot de bain deux pièces fuchsia et au bout de ses longues jambes nues une paire de bottines blanche à lacets enserrait ses pieds. Elle se trémoussait autour d’une barre plantée à la verticale au milieu de la scène sur une musique émolliente.
On comptait une dizaine de tables mais trois seulement avaient des consommateurs. Un groupe de deux couples, moitié sur chaise moitié sur banquette de velours rouge sombre, un monsieur en costume bleu trois pièces et cravate jaune aux cheveux blancs luisants, occupé à gratter du papier sans jamais lever la tête sur le spectacle, et moi-même, assis droit sur ma chaise qui, pour la première fois de ma vie, regardais avec l’avidité de l’adolescence une stripteaseuse dégrafer libidineusement son soutien-gorge, le faire valser dans les airs et le projeter à l’arrière de la scène.
Quand, après quelques tourniquets autour de la barre métallique et prises de diverses poses lascives et bien étudiées, elle se retourna et laissa choir sa culotte nous montrant ses jolies fesses potelées. Je ne parvenais plus à avaler ma salive. Elle batailla un peu pour retirer le vêtement enchevêtré dans ses bottines, manquant perdre l’équilibre à plusieurs reprises, et se baissa si rapidement pour le ramasser que je n’eus le temps de rien voir, le ramena sur son pubis, le couvrant de cette maigre étoffe rose et se tourna vers nous en saluant et en reculant à petits pas jusque dans la pénombre du fond de scène où elle disparut.
J’étais comme un jeune enfant à qui l’on retire son jouet préféré. Déconcerté, frustré, envieux. Mais bien vite un violoniste en smoking noir entra en scène et distribua ses notes tsiganes lancinantes à notre petite assemblée. Le serveur en profita pour ravitailler les troupes. Les deux couples commandèrent une bouteille de champagne qui remplaça dans la minute celle qu’ils avaient vidée avec délectation. Le vieil homme leva ses yeux ornés de lunettes argentées, fines comme des aiguilles, et commanda à son tour une bouteille, une demie montra-t-il d’un geste calibré. Je sentais qu’il était l’heure pour moi de partir, si je ne voulais pas manger des pâtes jusqu’à la fin du mois. Je serais bien demeuré un peu, j’avais espoir de revoir le spectacle, car bien des choses m’avaient échappé. Je n’étais pas préparé et pas encore bien remis des libations de la veille. Le champagne et la gracieuse nudité de la fille m’avaient transporté sur un petit nuage, si haut, que la scène me fut lointaine. Elle m’était apparue éloignée, comme appartenant à un rêve. Et j’aurais revu le spectacle érotique avec plaisir, pourvu de plus de lucidité. Et transporté par plus d’émoi.
Mais le barman venait à moi, son grand plateau vide sous le bras et son sourire rapace scotché au visage. Comme je me disais, en me levant lentement de ma chaise, qu’il devait toucher un pourcentage sur les ventes, il se passa un événement inattendu. Son bras, en frôlant la table du vieux monsieur, accrocha une pile de feuillets, et, voulant les retenir de tomber mais encombré par son plateau, le serveur, plutôt grand et dégingandé ne fit qu’accélérer leur chute. Comme les feuilles mortes en automne quittent leurs branches, les feuilles griffonnées d’une fine écriture s’éparpillèrent à terre. Je me précipitai en ordonnant au serveur de me laisser faire. Effectivement, j’avais une certaine habitude de ce genre de désagrément, étant assez maladroit moi-même. J’avais repéré la disposition du tas de feuilles et la manière dont il était tombé et en reconstituai l’ordre pratiquement à l’identique. Le vieil homme en fut fort épaté. Il m’invita à partager sa bouteille et c’est ainsi que nous fîmes connaissance. Il s’appelait David Ackerman, vivait seul depuis le décès de sa femme et comptait quitter définitivement Paris pour venir s’installer ici. Il me posa quelques questions sur ma famille, mes études, mes goûts, et s’enquit de ce que je faisais seul en ce lieu. Cherchais-je à me déniaiser ?
J’expliquai, un peu penaud, comment j’étais entré par hasard dans ce cabaret, ne sachant vraiment ce que j’allais trouver, étant entendu que je venais dans ce genre de lieu pour la première fois.
Il réfuta ma version d’une parole. « Le hasard n’existe pas ».
Je lui donnai raison et rectifiai, « disons que je fus poussé par ma curiosité », admis-je.
Voilà qui le satisfaisait mieux. La curiosité, il allait m’en parler plus tard. Pour l’heure, il m’observait, sans rien dire, les mains jointes, comme en prière, plaquées à ses lèvres. Il opinait parfois, suivant un dialogue intérieur et souriait ou fronçait les yeux. Enfin, après un long temps de réflexion, ayant décidé de m’accorder sa confiance, compris-je, il me raconta par le menu son incroyable destinée.
Au préalable, il tint à m’avertir combien son histoire douloureuse me semblerait si incroyable, si fantastique que j’en viendrais à refuser de croire ce qui pourtant était pure vérité, à conclure que ses propos empreints de démence sénile étaient tromperies, mélange de faits réels et de délires, falsification, mystification, bref, qu’il était un menteur patenté, un affabulateur. Comme je me récriminais, il haussa les épaules et me certifia qu’il avait toujours essuyé ce genre de remarque à chacune de ses tentatives d’explication. Il me demanda quel âge je lui donnais. Aïe ! Question piège. Je détestais. Je répondis que je ne savais pas. Moins de soixante-dix, en tous les cas.
« J’ai 67 ans mon gars. Mais ce n’est pas le plus important. Ce que je voudrais te faire connaître, c’est que j’ai vécu deux vies ».
« Deux vies » ? Fis-je, pour montrer mon intérêt.
« Oui mon petit. Deux vies. Il y a longtemps, je suis venu ici, dans ce cabaret, tout comme toi, et j’ai observé cette demoiselle dans son numéro de stripteaseuse. Je suis revenu le lendemain, et le lendemain encore. J’ai fait déposer dans sa loge trois gros bouquets de roses rouges magnifiques. Et je l’ai demandée en mariage ». « Elle a accepté » ? ai-je demandé poliment.
« Pour sûr. À l’époque, j’étais plutôt bel homme ». « Vous êtes encore bien fringant », remarquai-je. Il me remercia d’un signe de la tête et enchaîna. Il me raconta qu’il avait vécu un fol amour avec Marie-Rose. Ils s’étaient établis à Senlis où il travaillait dans la recherche pour l’armée française sur un projet top secret. La jeune fille avait repris ses études. Ils partageaient leur temps entre l’amour et le travail. Rien d’autre. Une petite Zoé était née et quelques jours plus tard, il était parti en mission. Une mission dont il n’était jamais revenu.
Là, je ne comprenais plus rien. On avait vidé la fillette de champagne et commandé une champenoise. Il paya, me dit que l’argent ne comptait pas pour lui. Il en avait gagné beaucoup, dans les années cinquante et soixante. « Ulmer le Sage, cela vous dit quelque chose » ? Non, ça ne me disait rien du tout. « J’officiais à Paris, rue de la Tourelle. Je prédisais l’avenir. On venait me consulter du monde entier, des gens importants, des hommes influents. C’était assez facile pour moi. Je connaissais l’histoire pour l’avoir vécue de l’intérieur. La grande Histoire je parle ».
« D’accord, dis-je, mais reprenons, je m’emmêle un peu. Où êtes-vous allé en mission et pourquoi dites-vous n’être jamais revenu » ?
Il leva les bras d’un geste las. « Ah, c’est bien le nœud du problème ». Il se saisit de la flûte à champagne en tremblotant un peu, dégusta lentement le breuvage ambré et pétillant, puis joua, quand il eut terminé, à faire rouler le verre entre ses doigts sur la table nappée de blanc.
« Dans la base militaire de Senlis, nous mettions au point un véhicule particulier. Vous connaissez la hauteur, la longueur et la largeur. C’est notre géométrie terrestre conventionnelle. La quatrième mesure est le temps. Longtemps, l’homme n’est pas monté plus haut que la montagne, ou au faîte de l’arbre de sa prairie, jusqu’à ce qu’il construise des avions. Il est alors passé au-dessus de la couche nuageuse. Puis, il a franchi un cap supplémentaire en s’affranchissant de l’atmosphère. En juillet 1969, le premier humain a marché sur la lune. Et l’histoire continue, les découvertes se multiplient. Et nous, nous avions développé un véhicule nous permettant de parcourir le temps ».
J’ai sifflé ma flûte et me suis fait confirmer qu’il parlait bien d’une machine à remonter le temps. Le genre d’engin que tant d’auteurs de fictions s’amusent à faire fonctionner dans leurs œuvres imaginaires.
« Affirmatif ! », acquiesça-t-il. « Mais chut ». Il posa un doigt sur sa bouche et se rapprocha de moi. Hans Gerhardt et son frère Wolf, chercheurs en flux magnétiques et électromécaniciens surdoués avaient mis au point un système innovant et très complexe pour voyager dans l’espace-temps. Ça fonctionnait bien avec les animaux. « On avait équipé des pigeons avec de petites caméras. Ils ont survolé Paris en février 1888. Vous comprenez pourquoi cette date » ? Paniqué par la question, je répondis « heu... heu... ». « La tour Eiffel, mon ami. À cette date elle était en cours d’édification. C’était donc une preuve indéniable. Nos pigeons étaient allés et étaient revenus de l’année 1888. Ce sont ces images-là qui m’ont convaincu, des poutrelles d’acier hérissées vers le ciel sur une tour à moitié érigée ».
David Ackerman était pilote d’essai et s’était entraîné dur pour devenir astronaute. Sa condition physique exceptionnelle et un mental de fer lui avaient permis de triompher sur ses concurrents de toutes les épreuves, le haut état-major l’avait désigné comme le premier homme à se lancer dans le passé. Je demandais si on pouvait également aller dans le futur. Tant qu’on y était. Je commençais à comprendre pourquoi son histoire qu’il devait narrer à tous les pochards croisés sur sa route semblait si peu crédible. Il plaça à nouveau son doigt sur sa bouche pour me faire taire.
« On a décidé de m’envoyer en mission. Le chef des armées souhaitait vérifier quelque chose, sur quelqu’un. Mon rôle consistait à rapporter films et photos. Aucun contact physique. J’allais là-bas en tant qu’observateur. Là-bas, pour votre gouverne, c’est Berlin. Juillet 42 ».
« Oui oui oui mais, ça veut dire... ».
« Après mon petit, après les questions. N’embrouille pas tout ». Il se servit une longue flûte et remplit la mienne tout en conversant. « Dommage, tu es arrivé trop tard. Marie-Rose se montre trois fois dans la soirée, entre-temps Boris égraine ses mélodies mélancoliques. Il cesse à quatre heures, on a droit alors à de la musique enregistrée ».
« Vous venez souvent, demandai-je, voir les Marie-Rose » ? Ses yeux sautèrent par-dessus ses lunettes. « Mais il n’y en a qu’une ! Ma Marie-Rose, celle que j’ai épousée en juin 1976 et qui me donna une belle petite fille, que je n’aurai jamais ».
« Vous, vous voulez dire... est-ce que je comprends bien ? » Les pensées se carambolaient dans mon esprit. J’avais beau douter des paroles de cet homme, il m’envoûtait. Son ton posé, son aplomb, sa manière si précise d’expliquer les choses avec un luxe de détails donnait une réelle authenticité à son propos. Il mentait comme un arracheur de dents avec une sincérité déconcertante.
« Je sais, cela paraît incroyable, et pourtant, c’est la triste vérité. Je ne suis jamais revenu de Berlin. J’ai commis une terrible erreur et cela m’a condamné à vivre dans le passé. À 32 ans, ma vie a repris son cours en Allemagne nazie. Par la suite, fin 42, j’ai réussi à rejoindre Paris. J’ai vécu avec de faux papiers, tenté d’aider la résistance comme j’ai pu, avec les bribes de souvenirs sur ces événements qui me demeuraient en mémoire. On connaît les généralités sur la Grande guerre, mais les détails ? J’avais des connaissances en histoire assez vague pour tout dire. J’ai indiqué au Conseil National de la Résistance la date et le lieu du débarquement Américain. On ne m’a cru qu’à moitié, malgré l’aura grandissante d’Ulmer le Sage, le plus grand voyant de tous les temps. Mes prévisions se révélaient toujours exactes. J’ai convaincu Choltitz, le commandant de la place de Paris, d’accepter le cessez-le-feu et de surseoir à l’exécution de trois résistants envoyés par de Gaulle et arrêtés par la Gestapo. Oui, mon petit, les Allemands aussi venaient me consulter. J’étais dans mes petits souliers avec eux. Je ne pouvais pas leur annoncer que la guerre serait bientôt perdue pour la grande Allemagne. Où qu’Hitler allait se suicider dans son bunker en avril 45. Ce que j’avais révélé à Jean Moulin, ainsi que sa propre fin tragique en 43 qu’il a acceptée avec une rare abnégation. Cet homme plaçait le devoir au-dessus de tout ».
« À la fin de la guerre, je me suis marié, et j’ai vécu ma seconde vie, parce qu’il le fallait bien et que je n’avais aucune possibilité de regagner mon époque ».
On a terminé la bouteille sur ce constat. Richard Clayderman s’est mis au piano. Les couples, éméchés, tanguant, ont pris congé les uns des autres avec de grandes embrassades. On a repris une fillette. « Ça ferme dans une demi-heure », a dit David. À l’intérieur de ma tête un carillon bourdonnait. Pourtant, je voulais connaître la fin de son histoire. Je lui ai alors demandé ce qui avait cloché. Quelle erreur il avait commise qui fut fatale à son retour.
« À Berlin, j’ai tué Hans Zimmel. Trois balles de Luger dans le corps. Il prenait son dernier repas dans un joli bistrot sur la Potsdamer Platz. Je l’ai reconnu à des photographies bien souvent consultées quand j’étais gosse. C’était le salaud qui avait déporté le père et la mère de ma mère, sa sœur et ses deux frères. Aucun n’était revenu. Rachel, ma mère, ne devait son salut qu’à une angine de poitrine. Hospitalisée loin de la maison, dans une clinique Autrichienne, un parent l’a sortie et cachée dans sa ferme jusqu’à la fin de la guerre ».
« Je comprends, j’ai dit. Je peux comprendre votre désir de vengeance ».
« Oui, poursuivit-il d’un air distrait. Mais je l’ai payé au prix fort. Voyez-vous, si ce Hans Zimmel n’avait pas été assassiné ce jour-là, il aurait fui en Argentine, sous une fausse identité, se serait marié et aurait conçu des enfants. L’aîné se serait appelé Hans et son cadet Wolf. Ils auraient inventé un véhicule à parcourir le temps. J’en aurais été le premier conducteur. Hélas, rien de tout cela n’a eu lieu ». Ce sont les conclusions auxquelles je suis parvenu après des années de réflexion, en collant les maigres éléments en ma possession.
David s’est essuyé la bouche, a rassemblé ses documents et s’est levé. Il m’a serré la main, puis il m’a tiré vers lui et serré contre son cœur. « Je sais que vous me comprenez. Je vous remercie d’avoir eu la patience de m’écouter, a-t-il laissé échapper avant de se diriger vers la porte de sortie. Il avait laissé une liasse de billets sur la table, pourboire au serveur. J’aurais bien... mais le sourire carnassier était aux aguets. Je suis sorti à pas précipités, dans l’aube naissante, David s’éloignait dans la rue. J’ai couru pour le rattraper et l’accompagner à une station de taxis. Moi je rentrais à pied, autant pour me dégriser que pour réfléchir à cette histoire extraordinaire dont je n’arrivais pas, dans sa globalité, à considérer comme véridique. Et puis une idée m’est venue. « En venant au Paradis Rose, vous n’avez pas peur de vous rencontrer vous-même dans votre jeunesse » ? C’était idiot, c’était bien une idée de lecteur de SF. Il a souri. « Non, je vous l’ai dit, cette période n’a jamais existé. Sauf pour moi ». Il est monté dans la première voiture et m’a lancé un petit signe de la main avant de refermer la porte. Puis le taxi a démarré.
J’ai remonté le cours en sens inverse avec l’intention de prendre la direction de mon appartement, le taxi avait effectué un demi-tour et s’est arrêté près de moi. La vitre arrière s’est abaissée. « Je n’ai pas songé à vous préciser quelque chose, m’a dit David, je voulais raconter cette histoire à Marie-Rose, mais elle m’aurait pris pour un fou. Si vous la revoyez, promettez-moi de ne rien lui dire ».

J’ai passé la journée du lendemain, enfin, ce qui en restait car je n’ai mis le pied hors du lit qu’en début d’après-midi, à broger, comme on dit en dialecte stéphanois, à gamberger, à échafauder des plans. Mon honnêteté en a pris un coup. J’ai téléphoné à mon père pour me faire envoyer un mandat, prétextant avoir été cambriolé dans la nuit. Et à minuit précis, je poussai la porte du Paradis. Cette fois-ci, j’assistai aux trois séances et je trouvais Marie-Rose plus belle à chaque passage. Je m’imaginais qu’elle ne dansait que pour moi. Ce qui n’était pas loin d’être vrai puisque nous n’étions que deux en début de soirée, pour finir à six. Et je revins le lendemain encore. Plus ému, presque larmoyant, à chacune de ses prestations. Je ne cessais de me répéter qu’elle était une femme magnifique et que j’avais eu raison de faire déposer dans sa loge trois gros bouquets de magnifiques roses rouges.
Nous nous sommes mariés à la fin de l’année 77. Quel bonheur que ces premières années ! Mais la suite n’est pas mal non plus. 42 ans d’union à ce jour, je n’aurais jamais pensé, et le miracle de notre amour se poursuit.
Deux faits insolites m’ont ramené à l’étrange histoire de David Ackerman. Après notre mariage, Marie-Rose a entrepris des études en horticulture. J’ai poursuivi psycho jusqu’à l’obtention de mon diplôme, mais je n’ai jamais pratiqué. Privilégiant les fragrances florales au détriment de mes appétences pâtissières, je me suis associé à Marie-Rose pour créer une boutique de fleurs. Nous nous sommes agrandi au fil des années. Nous gérons deux magasins à présent. En juin 1981, quelques semaines après l’élection de François Mitterrand, Marie-Rose a mis au monde une petite fille. Elle tenait absolument à ce que nous l’appelions Zoé. Pour sa sortie de la clinique, elle m’a demandé de faire venir des lys blancs au magasin, devant lesquels nous nous sommes photographiés avec notre nourrisson. Cent lys blancs parfumés.
Je n’ai jamais revu David Ackerman, et, malgré de patientes recherches, jamais trouvé nulle trace d’Ulmer le Sage.
166

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Célestin

Marie Roy

À la période où débute ce récit, la plupart des hommes jeunes avaient été enrôlés, embarqués dans une guerre immonde, loin de chez eux, loin dans le nord, dans la boue et le froid... [+]