Paradis? Perdu!

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Le charge-humain amena citoyenne monde 6, 35543 au-dessus du parfait carré que délimitait une lumière verte et au centre duquel le mot « accusé-e »était inscrit. La machine poussa en douceur un siège douillet sous les fesses de l’accusée et un système probablement hydraulique amorça une descente douce au terme de laquelle la jeune femme se retrouva assise confortablement et les pieds au sol.
Tout était conçu afin que les humains n’aient pas à produire le moindre effort, citoyenne
35543 monde 6, se sentit molle, molle comme la nourriture qu’on leur faisait ingurgiter ici.
Elle releva la tête à la fin d’observer le jury, des pantins songea-t-elle avec un sentiment qu’elle ne connaissait pas mais qui était du mépris. Ils n’étaient pas à craindre, ils n’étaient que la caution humaine du jugement qu’elle s’apprêtait à affronter, et croyez bien qu’ils étaient particulièrement ennuyés d’être là.
Ils étaient disparates, comme il convint qu’ils fussent. On n’avait pas été jusqu’à mobiliser les circuits intermondes souterrains pour garnir le balcon des jurés, on avait quand même mieux à ne pas faire, mais chacun représentait une forme de diversité. Des hommes, des femmes, des types européens, des types asiatiques, des types africains, des handicapés, des jeunes.
Pas de vieux dites- vous ?
Non, non, pas de vieux, ça ne se fait plus les vieux ! Mettez- vous à la page. Dans aucun des 7 mondes vous ne trouverez de ces horreurs tremblotantes, de la gélatine humaine, ridées et pour tout dire relativement malodorantes. On a éradiqué la vieillesse, on a de l’humanité tout de même sous le joug des machines.
Enfin le joug...Ce n’est pas tout à fait exact bien entendu.
Ingénieur 28 monde 6 le lui a bien expliqué, tout est pensé pour le mieux de l’humain.
Oui les machines contrôlent la vie humaine mais elles ont été programmées par eux, les de chair, de sang et d’émotions et elles n’ont qu’un but : les préserver. Préserver l’humain envers et contre tout, le protéger de lui-même s’il le faut, et, oh croyez- le !, il le faut !
Les 3 lois de la robotique, vous connaissez non ?
Dans les 7 mondes, les robots ont rarement forme humaine et jamais l’apparence humaine
Ils affectent toujours une posture modeste et une mine effacée, ils sont lits, sièges, cuisinières et sextoys, ils semblent inoffensifs.
Mais ils ne le sont pas.
Némésis apparait. Soudaine et théâtrale. 1
Némésis n’est pas une personne avec du sang dedans et des hormones et des nerfs bien sûr, car en ce cas elle serait faillible, trompée par ses sens ou ses impulsions électriques qu’on appelle émotions. Némésis est une esquisse de visage, très stylisée vraiment, les créateurs ne se sont pas cassé la tête àpixéliser la sienne ! Deux points pour les yeux, deux traits pour les sourcils, un mouvement pour la bouche et hop ! Etre réaliste n’est pas ce qu’on lui demande n’est- ce pas ?
Ce faciès de Pac Man ne la rend que plus impressionnante, on sait en la voyant apparaître que nul sentiment n’éveillera sa sensibilité. Son sens de la justice repose sur des algorithmes qui raisonnent en termes de bénéfice/perte ou plus exactement productivité/consommation d’un être humain.
« Citoyenne35543 Monde 6!
L’accusée lève vers l’Intelligence des yeux terrifiés. Oui, on dit l’Intelligence tout court, artificielle n’est plus d’actualité. D’abord parce que l’intelligence n’est pas naturelle ou artificielle, elle est rationnelle point barre ! Et puis, plus n’est besoin d’utiliser l’adjectif infâmant qui rabaissait la machine sous l’homme car d’intelligence l’homme n’en a plus besoin. Donc intelligence ne peut plus qualifier qu’une machine.
Dont acte.
L’accusée donc, présentement à l’état de gelée vacillante pousse un petit couinement assez proche de celui d’un chaton naissant, ce qui dans monde 6 ne parle à personne étant donné que de chatons il n’y a plus.
Némésis est en capacité d’analyser les émotions des humains, aux signes non verbaux certes mais aussi grâce aux capteurs diligemment disposés sous leur peau et qui l’informent en temps réel de leur taux d’adrénaline, de sérotonine, de leur tension, de la descente éventuelle des matières fécales dans le sphincter. Elle a connaissance de la moindre de vos bulles de gaz et elle adapte son discours à l’effet qu’elle veut produire.
Présentement elle a pour objectif de couvrir de honte citoyenne35543 monde 6, et par l’exemple ainsi produit de convaincre tous les témoins de l’abomination de son comportement afin qu’ils ne se sentent pas des velléités de le reproduire. Némésis ne se soucie pas que le comportement des humains soit moral ou non, elle n’en a cure, son boulot à elle voyez-vous c’est de maintenir l’équilibre. L’homéostasie. Et par son effarant dérèglement, citoyenne35543 monde 6 a mis en péril l’édifice soigneusement harmonisé. Elle a créé du chaos et aussi infime soit- il... enfin vous savez ce qu’on dit du battement d’aile du papillon...
Elle doit rentrer dans le moule. 2
« Les chefs d’accusation sont graves, susurre la machine. Cette voix douce c’est pire que tout.
Les jurés, soucieux de repartir au plus vite dans la vacuité de leur existence opinent vigoureusement du chef, ils connaissent leur rôle sur le bout des puces.
Instinctivement l’accusée se lève, aussitôt rappelée à l’ordre par la voix empathique et terrifiante de la machine :
« Veuillez éviter toute dépense énergétique superflue citoyenne 35543 monde 6.
L’interpellée se rassoit.
« Je vous donne lecture de ce qui vous est reproché.
« Comme si je ne le savais pas, pense, par devers elle, la prévenue.
« Vous éprouvez de la colère, analyse impavide l’écran, l’image de Némésis fronce les sourcils, c’est déconcertant car vous devriez éprouver de la gêne, de la honte et une grande volonté de vous amender.
« Putain c’est vrai que ces salopards m’ont réimplanté ces foutus mouchards ! se rappelle la jeune femme.
« Vous éprouvez de la colère, commente encore l’écran visage, et un désir de destruction
« Je sais ce que j’éprouve ! hurle l’accusée.
« Elever la voix est inutile, nous comprenons très bien vos propos.
« Alors allez- y, balancez vos accusations qu’on en finisse.
« Fort bien. Pour plus de réalisme, l’Intelligence émet un petit raclement de gorge. Hum hum ! Citoyenne 35543 monde 6 le jour 32798 des mondes vous avez demandé à sortir visiter le non-monde. Est-ce exact ?
« Vous le savez très bien, maugrée l’inculpée.
Les jurés arrondissent leurs bouches et agitent leurs éventails un peu trop frénétiquement si l’on en juge par le « tsstss » de Némésis qui les réprimande pour cette dépense énergétique incongrue.
Sortir dans le non-monde n’est pas en soi une chose interdite, on peut en faire la demande, l’autorisation prend du temps certes, mais du temps dans les mondes, on en a n’est- ce pas ? Parfois certains humains, rares de plus en plus, émettaient le désir d’y aller. Et la machine ne voyait pas pourquoi les en empêcher. Le non- monde n’était plus guère contaminé, un humain sorti ne consommait plus l’énergie des mondes et étrangement en ramenait davantage lorsqu’il était de retour. Il produisait plus de co2 dans son sommeil et c’était pain béni, si on ose dire, pour la machine qui y puisait de quoi produire, électricité, jeux, simulateurs, nourriture etc...Tout est carbone, n’est- ce pas ?
Des humains vivaient dans le non- monde, si ! si ! On vous adjure de nous croire ! 3
Mais laids !
Ouh là là !
Et puis malades avec ça ! Tannés, ridés, obligés de travailler ! Oui ! On vous le jure ! La machine les a vus ! Oh ils ne sont pas nombreux vous imaginez bien ! Crasseux, contaminés. Ils n’ont pas de puces médicales donc pas de soins immédiats, ils portent des vêtements faits avec des plantes ou des bêtes ! Des bêtes oui ! Certaines ont 4 pattes et d’autres 8 ! Ce serait des animaux petits, poilus et pourvus d’un liquide si agressif qu’il pourrait tuer un humain. Enfin c’est ce qu’on raconte.
Et savez- vous le plus beau ? Les femmes fabriquent leurs enfants avec leurs corps ! L’enfant y grossit sous leur peau comme une pustule et elles éclatent pour les mettre au monde !
Qui pourrait avoir envie d’une telle vie ?
On ne peut évidemment songer à les intégrer à la civilisation. Ils sont trop attardés, ce qui n’est pas étonnant quand on considère leurs conditions de vie, ils n’ont pas d’Intelligence, plus rien. Tout perdu.
Leur existence est incohérente, irrationnelle et énergétiquement discutable. Mais ils ne sont pas agressifs, à peine quelques- uns ont-ils disparu en fumée en essayant de pénétrer monde 1 et puis ils se sont calmés.
Le crime de Citoyenne35543 monde 6 n’était donc pas juste d’être sortie de monde 6.
Némésis entreprit de le lui rappeler
« Citoyenne34453 monde 6, vous avez été élaborée en monde 2 d’un ovule de Citoyenne 17893monde 2, actuellement connu-e sous le nom de citoyen 17893 monde 1, et du sperme de citoyen 23 981 monde 2, actuellement connu sous le nom de citoyen 23 981 monde 1,
Vous avez été conçue citoyenne de type indienne c’est bien cela ?
L’accusée ne répond pas, ce n’est pas vraiment une question de toute manière.
Némésis poursuit :
«  Après vos années de devenir adulte vous êtes passée en monde 3 sous le type femme blanche, est- ce toujours exact ?
La citoyenne interpellée continue de non répondre.
Pas perturbée pour un sou, la machine poursuit :
« Dans le monde 4 vous avez été admise pour vos 20 révolutions solaires sous le type femme asiatique handicapée...Vous aviez choisi la surdité, ceci est-il conforme à vos souvenirs ?
« Dans le monde 5 vous avez été femme métisse en bonne santé pour la durée conforme de 20 révolutions solaires.
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«  Arrivée dans le monde 6, vous avez souhaité sortir dans le non- monde avant votre changement d’état ?
Seule l’inflexion de la machine montre qu’il s’agit d’une question, elle a compris que son interlocutrice humaine ne lui répondrait pas. C’est assez inutile de toute manière.
« Mais vous n’êtes pas revenue !
Le jury secoue la tête avec compassion pour cette folie.
« Et quand nous vous avons enfin récupérée, vous avez refusé de subir votre changement d’état prévu en monde 6...Vous avez refusé de devenir un homme !
L’accusation, terrible, a claqué dans le silence outré des jurés, eux-mêmes ayant déjà –c’est normal, non ?- traversé moult états humains sans même penser qu’il pouvait en être autrement.
« Quel est votre problème avec le fait d’être un homme citoyenne ?
La jeune femme baisse la tête, comment expliquer cela à une machine ?
« Avez-vous peur ? Ce n’est pas plus douloureux que de changer de couleur de peau ou de devenir sourde, le temps où l’on incisait la chair des humains est révolu.
Le jury frémit incrédule
« Oui poursuit l’Intelligence, c’est ainsi que pratiquent encore les malheureux habitants –de plus en plus rares fort heureusement- du non monde, ils taillent les chairs sous prétexte de guérir, ces primitifs ! Eux surement pour vous transformer en homme vous couperaient les seins et vous coudraient la vulve !
Les jurés horrifiés envoient tous des doses massives de stress à la machine qui ne voit pas ce qui peut les effrayer à ce point-là.
« Mais nous, nous allons juste reprogrammer votre génome, extraire le chromosome x pour le remplacer par le Y, c’est tout bête.
« Je n’ai pas peur, dit enfin l’accusée un peu haletante, je ne VEUX PAS être un homme c’est tout !
« OH !!! S’époumone le jury, car c’est là un bien hérétique propos.
« Vous croyez vous, vocifère la machine afin de rendre son propos porteur-elle a dans ses algorithmes la fréquence et le ton de parole des anciens prêcheurs télévisuels évangéliques, efficace et hypnotique à souhait-vous croyez-vous si particulière ? Si attachée à votre fascinante personne que vous ne puissiez changer de sexe ?
« Quel égoïsme !
« Quelle suffisance !
« Quelle folie ! 5
Commente, plein de reproches, le jury effaré.
« Pensez-vous que les hommes soient inférieurs ? Moins bien que des personnes équipées d’ovaires et d’œstrogènes ? Moins dignes de vivre ? Que leurs activités sont moins intéressantes ?
« Non, mais...
« Ignorez-vous qu’en tant qu’homme vous aurez accès aux stades de foot ? Aux simulateurs de véhicules ? Aux vêtements bleus ? Aux simulateurs de combats ?
« Je pourrais aussi bien y accéder en tant que femme, tente l’accusée.
« Stupide !
« Ridicule !
« Odieux !
Tempête outrée du jury.
« Nous devons, je pense, propose Némésis, rappeler à notre citoyenne égarée les bienfaits de l’organisation des 7 mondes.
Les jurés opinent obséquieusement face à l’indifférence de la machine.
« Chaque citoyen–ne- devra changer de couleur de peau au cours de ses vies
« Pas de racisme, scande le jury
« Chaque citoyen-ne- devra éprouver une vie diminuée par le handicap.
« Pas d’eugénisme, pas de mépris, respect de la différence.
« Chaque citoyen-ne- changera de sexe toutes les 5 vies et pourra bénéficier des avantages dévolus à chaque genre.
«Pas de sexisme, pas d’abus sexuels, égalité parfaite
« Chaque citoyen-ne- une fois adulte sera maintenu à l’âge de 20 ans
«  Pas de vieillissement, pas de mort, pas de religion
« Chaque citoyen donnera le CO2 produit dans son sommeil pour produite l’énergie équivalente à son existence
« Pas de travail, pas d’effort, pas d’argent, pas de vol.
« Chaque citoyen-ne- sera dotée d’une puce médicale qui enverra aux injecteurs une demande immédiate en cas de détection d’une anomalie de santé.
« Pas de souffrance, pas de maladies.
« Chaque citoyen-ne- accèdera de manière illimitée à la société de loisirs virtuels
« Pas d’ennui, pas de jalousie.
« Chaque citoyen-ne- pourra être doté d’un ou plusieurs robots de satisfaction sexuelle du sexe de son choix 6
« Pas de viols, pas d’échanges de fluides corporels, pas de maladies honteuses, pas de grossesses, pas de surpopulation
Récitèrent encore les jurés, accompagnant chacune de leur partition de force grimaces de dégoût pour les abominations évoquées.
Citoyenne 35543 monde 6 avait écouté la litanie en se balançant un peu d’avant en arrière comme elle l’avait vu faire à des enfants dans le non-monde, c’était apaisant, elle le comprenait à présent.
« Mais, tenta-t-elle, dans le non-monde une femme reste une femme.
Un des jurés se mit à vomir. Aussitôt, de l’apparemment mur sortit un injecteur qui lui administra une dose précise d’antiémétique.
De l’apparemment sol jaillirent discrètes et infaillibles des serpillères dont le contenu essoré serait capitalisé en énergie et transformé en une heure de saut à l’élastique virtuel ou en tomate, on ne pouvait jamais savoir ou le besoin allait l’appeler.
« Voyez citoyenne35 543 monde 6 le trouble que vous jetez en ces pauvres âmes !
« Mais c’est vrai, insista la coupable, on ne change ni de couleur, ni d’apparence, ni de sexe, on est ce qu’on est et pour toujours.
« Cessez citoyenne! Voulez-vous rendre malades ces malheureux ?
«  Natacha !
« Comment ? Pour une fois il sembla que la machine bredouillât, elle n’avait pas ce mot dans son lexique. Veuillez répéter.
« Natacha c’est mon nom dans le non- monde ! Tout le monde à un nom pas un numéro, un nom ! Il vous désigne, il fait de vous quelqu’un d’unique...Juste quelqu’un
Elle ne trouve plus ses mots, elle sent un liquide chaud s’insérer dans son épaule, un injecteur a dû sortir de l’apparemment plafond et lui envoyer un calmant. Dans les profondeurs du fauteuil capiteux sa tête s’embrume.
Le sable lui remonte au cœur. Le sable, le chaud, le vent, tout ça tourbillonne terrible dans sa mémoire...
Pas maintenant, pas maintenant....Si elle le renifle, la machine va peut-être lui ôter sa mémoire, la douceur des souvenirs, ou plutôt leur âpreté. Non, qu’elle ne me prenne pas ça, pas mes souvenirs.
Alors si, se rappeler.
Se remémorer maintenant, urgemment.
Ce qui avait motivé son désir de sortir elle ne s’en souvenait plus, c’avait été une impulsion, une entropie du cerveau si on veut. 7
Le non-monde n’était pas à proprement parler un mystère, les mondes étant dotés d’espace de visualisation, appelés fenêtres, ou l’on pouvait, comme pour s’encanailler, observer les tourbillons de poussière et le vol des boules de lichen. Parfois, mais c’était rare, on apercevait un ou deux humains égarés le front bas sous la puissance des tempêtes, courbés et suants, peinant pour trouver de l’eau ou, qui sait, de la nourriture. C’était un bien infamant spectacle pour la race humaine croyez-le ! Et pourtant, elle qui ne s’appelait pas encore Natacha, avait la curiosité de ces hommes et de ces femmes sales et pliés par la nécessité de conquérir leur survie.
Et puis, oui, admettons-le, la possibilité –euh l’obligation- de devenir homme ne lui plaisait pas. Elle n’aurait pu dire pourquoi. Déjà elle avait trouvé ridicule de choisir un handicap, non pas qu’elle eut du mépris ou du rejet pour les formes de vies moins performantes mais en réalité elle ne trouvait aucune logique à cette option car il existait des lunettes voyantes pour les aveugles qui accédant au cerveau lui diffusait une information visuelle parfaite, des implants auditifs pour les sourds, des exos squelettes sensitifs pour les handicapés moteurs, etc...
En outre vous étiez prioritaires sur tous les jeux virtuels.
Tout cela n’avait pas de sens à son avis, mais le problème de son avis c’est qu’elle était la seule à le partager.
Elle avait donc choisi la surdité, comme on opte pour une pomme plutôt qu’une poire, mais le moment venu d’entrer dans ses vies d’homme l’acceptation n’avait plus été envisageable.
Son corps même rejetait ce possible, il se révoltait. La puce médicale en avait informé l’Intelligence et celle-ci en vertu des statistiques contenues en elle-même, car elle était son Alpha et son Oméga, estima que lui autoriser une sortie en non-monde la convaincrait qu’il valait mieux être dotée d’un pénis et d’une prostate que de devoir –quelle horreur- travailler pour, à peine, survivre. N’allez pas croire que la future Natacha était un cas isolé, 1,9% de la population des mondes éprouvait, à un moment ou à un autre, ce genre d’élan irrationnel pour l’inconnu ou disons le connu étrange. On les laissait aller et ils revenaient dociles comme des robots cuisiniers, écorchés par le vent et le sable, brûlés par les UV, épuisés par la marche voire par le travail pour les plus audacieux qui avaient prolongé l’expérience jusqu’à entrer en contact avec la sous race humaine laborieuse et maladive qui s’acharnait à subsister dans l’hostile.
Mais elle n’était pas revenue.
Il y avait là un mystère que l’Intelligence ne pouvait entendre. Ses données lui indiquait que parfois un atavisme qui pouvait traverser jusqu’à 7 générations perdurait dans la moelle 8
de ces indociles humains issus de quelque idéaliste politique ou hystérique féministe voire de ces anciens religieux humanistes, enfin de la lie de l’ancienne société humaine. Pour peu qu’une élaboration malheureuse ait croisé ces marqueurs que l’Intelligence ne savait pas lire dans un génome et paf ! On avait un rebelle.
Vite calmé par le non-monde.
Mais elle non, donc.
Après avoir franchi les 8 sas de sécurité, elle avait enfin mis un pied dans cet espace immense et terrifiant qui avait été le territoire des Hommes. Enfin un pied c’est beaucoup dire, le soulier invulnérable de sa combinaison serait plus exact.
Immédiatement la sensation avait été perturbante, l’atmosphère autour de vous vous poussait ! De droite, de gauche, et ce n’était pas comme dans les jeux, on ne pouvait l’arrêter. L’atmosphère incontrôlée semblait posséder une volonté propre.
C’était amusant.
Elle trouvait.
Elle avait avancé, ballotée et sentant, même à travers sa combinaison la chaleur intense de l’air et les gifles du sable. La course des balles de lichen lui parut passionnante, non pas que ce fût d’une grande beauté loin de là, c’était terne par rapport aux jeux virtuels dont elle avait été abreuvée, mais c’était imprévisible. Ce non-monde ne s’adaptait pas à ses désirs, et là ou d’autres, terrifiés, déjà renonçaient et appuyaient sur le bip de retour, elle ressentit dans le creux du dos des pétillements qui lui parurent agréables.
Elle avança.
On ne voyait pas bien loin avec ces tourbillons beiges et jaunes permanents, ce monde était monochrome pour l’essentiel, et son bruit – elle aimait les bruits depuis sa vie de citoyenne handicapée- était monocorde et sifflant.
Elle avança encore.
Et tomba.
L’apparemment sol du non-monde était un vrai sol, on y trouvait des aspérités et des bosses, des pierres et des nids de poule –enfin des nids de serpents plutôt parce que les poules il n’en restait plus guère- . A ce stade, seuls les plus téméraires des visiteurs poursuivaient leurs investigations et pour tout dire leur folie. Elle fut de ceux-là.
Elle se releva et persista à avancer dans cette morne purée parfois trouée de lumière jaune et d’un silence bref. C’était idiot mais à chaque pas qu’elle faisait il lui paraissait plus idiot encore de revenir en arrière. Elle voulait rencontrer quelque chose, elle ne savait pas quoi, mais avancer lui était aussi nécessaire que respirer. Malgré sa combinaison 9
homéostatique elle avait chaud, et froid à la fois, quand un injecteur lui piqua doucement l’épaule elle comprit que ces températures émanaient d’elle. Alors folle si le mot est assez fort, elle entreprit de défaire cette protection envahissante et émergea nue de son cocon mièvre, offerte aux cristaux volants et à leur acide morsure.
Lorsqu’elle revint à elle, des visages burinés, griffés, tannés, se penchaient sur elle avec perplexité. Elle eut peur car ils dégageaient une odeur pour le moins forte et ils n’avaient pas de signal émotion au-dessus de la tête.
« Eh bien fillette, dit un homme, à ce qu’elle pouvait en juger car les femmes s’en distinguaient à peine ne portant pas de masques virtuels outrageusement fardés, on a pris un coup de folie ?
Sa voix était....prurigineuse...oui, elle lui grattait les oreilles...et le rire des autres lui découvrit des dents, mais des dents....couleur sable si vous voyez ? Et parfois entre deux un trou.
Son cœur se souleva, elle vomit, sa puce médicale s’emballa mais aucun injecteur n’était à proximité, donc elle continua à vomir.
C’aurait dû la faire fuir, mais elle s’essuya la bouche avec défi et dit «  donnez-moi une lame !
Elle entreprit de s’extirper la puce médicale mais le premier millimètre d’entame la replongea dans les pommes. D’où elle émergea avec au bras une douleur abominable, les sous- humains avaient terminé pendant son absence ce qu’elle avait commencé.
Sur le visage de l’accusée, les larmes se mirent à couler.
« Vous avez honte ? Interrogea Némésis qui avait du mal à interpréter cette émotion.
« Non, brava Natacha en défiant ses pixels du regard.
Ensuite, eh bien elle avait partagé la vie du non-monde, elle avait vu, oh bien des choses ! Elle avait appris à voir dans le monotone apparent qui l’entourait, chaque détail, chaque variation du vent, du quartz, elle avait aimé le chaos. Les sous-humains lui avaient montré les montagnes, oh bien sûr avec la poussière permanente on n’en voyait pas le sommet mais certains disaient qu’il fallait des jours entiers pour l’atteindre et qu’il y faisait froid. Elle avait appris à chercher l’eau, à manger le peu qui pousse, le peu qu’on chasse. Des animaux elle n’en avait vu que dans les jeux et là ils avaient une volonté propre.
Celle de leur échapper généralement.
Elle avait aimé le rauque des rafales sur sa peau, le goût salé de l’air, le relief sous les pieds, la surprise de chaque jour bis, les plantes au vert passé et à la fade saveur.
Elle avait aimé avoir un nom, être une personne.
Mais plus que tout elle avait aimé l’homme qui lui avait fait aimer être une femme. 10
Son corps à lui dans elle, lui dur, elle souple, lui dedans, elle autour, à sentir ses mouvements, son imprévu, les os de son bassin heurtant les siens. Son regard de désir, vrai.
Elle avait dû attendre ses mains calleuses, attendre....c’était un plaisir indescriptible, attendre...Il mettait son odeur en elle, ses frottements, sa langue et son humidité, sa force. Elle ne voulait plus qu’être une femme.
Voilà ça s’était passé comme ça.
Et puis un jour qu’elle cherchait des scorpions de sable, les robots observateurs du monde 6 l’avaient retrouvée. Ils n’avaient pas de mauvaises intentions, ils avaient juste identifié une citoyenne monde 6 en fort mauvais état et appliquaient la loi de sauvegarde des humains qui leur commandait de porter secours à tout citoyen en danger. Comme elle s’agitait et se débattait ils en conclurent dans leur logique de robots qu’elle était en grand péril et l’absence de puce ne leur permettait pas de comprendre ses intentions réelles.
Elle fut ramenée en monde 6.
Et refusa de devenir homme.
« Citoyenne35543 monde 6 vous avez introduit le chaos, en avez-vous pris conscience ? Renoncez-vous à vous opposer à votre changement d’état ?
« Non.
La voix était ferme, Némésis ne s’y trompa point et enchaîna ainsi que la procédure le stipulait.
«  A quelle peine demandez-vous à être condamnée ?
«  Némésis, plaida l’accusée avec malgré elle de la supplication dans la voix, ce qui, soyons clairs, ne pouvait émouvoir la machine, laissez-moi rejoindre le non-monde. Je ne produirais plus d’énergie pour le monde mais je n’en consommerai plus non plus. Vous garderez l’homéostasie.
« Mes calculs montrent que vous créez plus d’énergie que vous n’en consommez et votre exemple pourrait avoir des conséquences sur les choix des autres citoyens, l’entropie ne peut être acceptée. D’autant que, comme vous ne l’ignorez pas, nous bâtissons actuellement monde 8 afin d’accroître la population humaine ainsi que la Loi des espèces l’exige.
« Mais je pourrais avoir des enfants dans le non-monde et accroître l’espèce, tenta Natacha
«  Des humains sans contrôle ne sont pas vraiment des humains, coupa la machine, fatalement ils se détruisent !
« Alors laissez-moi aller vers la destruction, que vous importe ? J’ai vu dehors les panneaux solaires et les éoliennes géantes, de l’énergie vous en avez pour créer monde 8, pas besoin de moi. 11
« Votre cerveau, observa Némésis, est conçu pour le loisir et le plaisir, pourquoi n’y cédez-vous pas ?
La prévenue savait qu’elle ne pourrait faire entendre ses arguments, elle abandonna la partie.
« Alors Némésis, je demande la mort.
Des jurés s’évanouirent sans que les injecteurs n’y puissent mais.
Imperturbable l’Intelligence poursuivit :
« Le grand inconnu ? Seriez- vous encore imbibée des fadaises de vos ancêtres qui croyaient à je ne sais quel monde immatériel après la disparition de leur enveloppe charnelle ?
« Qui sait, murmura Natacha.

Ingénieur 28 monde 6 avance à pas mesurés le long du apparemment couloir blanc, il tient les mains dans son dos et en perçoit la moiteur, il sait que la machine la perçoit aussi, il se contraint à quelques respirations longues et calmes.
Dans la grande apparemment pièce plongée dans une obscurité savamment verdie (le vert apaise) il contemple le corps immobile de citoyenne 35543 monde 6 son corps de femme, elle l’a gardé.
Il tourne le regard vers un écran au -dessus de lui.
« Elle se croit vraiment morte ?
« Oui, fait la voix neutre de l’Intelligence, elle pense avoir reçu une injection létale et être au paradis.
« Pourquoi ne pas l’avoir laissée mourir ?
« D’après mes calculs le recyclage de son corps en engrais aurait été trop coûteux car elle a contracté des bactéries dans le non-monde et ses fibres sont endurcies, en outre les citoyens sortis dans le non-monde produisent, on ne sait pourquoi, plus d’énergie que les autres.
Et puis c’est plus humain de préserver une vie, non ?
« Elle n’a pourtant pas l’air heureux, observe ingénieur 28 monde 6.
« Son univers paradisiaque a été cependant créé avec toutes les données que nous possédons sur elle, ses jeux, ses posts, ses échanges, ses films...elle ne pouvait espérer mieux.
Ingénieur 28 monde 6 réprime un tremblement, sous son apparemment blouse blanche il sent une perle de sueur glacer sa colonne vertébrale.
« Vous êtes malade ? S’inquiète la Machine.
«  Je réfléchis, s’excuse-t-il en se mordant la lèvre.
« Ce n’est jamais très bon pour vous humains, professe la machine sentencieuse.
12
« Certes.
L’ingénieur observe une dernière fois le corps nerveux piqueté de tuyaux flexibles, le visage crispé aux lèvres bleuies et encore craquelées de sable.
Lentement, il quitte l’apparemment couloir et se dirige, l’air de rien, vers une fenêtre.
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