Par-delà l’horizon

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Il était une fois, une terre lointaine balayée par les vents glacés. Sous ces vents glacés s’étendait une île rocheuse. Sur cette île rocheuse se dressait un village de pêcheurs. Dans ce village de pêcheurs trônait une maisonnette en bois. Et dans cette maisonnette en bois vivait Steigvalda. Steigvalda était une grande femme viking. Elle avait l’habitude de laisser ses longs cheveux flotter dans la brise, cela lui rappelait que la liberté est la plus belle chose au monde. Ce sentiment était encore plus fort lorsqu’elle voguait sur les contours de l’île rocheuse de Slevka à bord de son petit bateau à rames. Courageuse et battante, elle avait avec un coeur gros comme ça. Au moins aussi gros que ses cheveux étaient longs ! Steigvalda avait un rêve. Elle rêvait d’aller au-delà l’horizon bleu qu’elle apercevait depuis sa fenêtre. Elle était persuadée qu’il y avait là-bas une solution pour tous les habitants de Slevka. En effet la vie quotidienne à Slevka devenait de plus en plus difficile. Les vents se réchauffaient année après année, faisant fondre les glaciers et perturbant les courants marins. Les poissons migraient alors vers d'autres fonds plus accueillants et les pêcheurs de Slevka revenaient souvent bredouille. Mais le plus gros danger étaient la montée des eaux qui menaçait de recouvrir l’île. C’était imminent, la grande prêtresse Audryn l’avait vu en rêve.

Un matin, notre belle et généreuse Steigvalda écrivit une lettre au Roi de Slevka pour lui expliquer son projet d’exploration et lui demander de l’aide. Elle avait besoin d’un navire et d’un équipage. Il n'était pas aisé de le convaincre car elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait bien pouvoir trouver là-bas, ni combien de temps cela prendrait. Mais elle en était sûre, l’avenir brillait plus fort par-delà l'horizon bleu.

Et un jour, victoire ! Après moultes échanges et pirouettes argumentaires, elle reçut un ordre de mission orné du sceau royal. Oui, elle allait pouvoir partir en expédition ! Certes pas avec les moyens demandés... Elle n’obtint qu’une petite coque en bois de chêne surmontée d’une voile carrée (même pas enduite de graisse de phoque pour la protéger) et... zéro équipage. Mais ce qui comptait c’était l’intention, la mise en mouvement. Le reste viendrait ensuite avec les premières preuves de succès.

C’est ainsi qu’un beau matin glacé du jour de Freya (le vendredi scandinave), Steigvalda embarqua sur son bateau et, les cheveux dans le vent bien entendu, s’éloigna des contours bien connus et si souvent parcourus de l’île de Slevka pour mettre le cap sur l'horizon bleu. Navigatrice hors pair, Steigvalda se laisserait guider par les étoiles et par son sens inné de l’orientation. Sa mère disait toujours qu’elle avait le pied marin et qu’elle ne perdait jamais le Nord. Sa boussole, elle l’avait en elle et elle guidait chacune de ses actions.

Pendant des semaines, elle vogua sereinement en direction de l’horizon, bien au-delà des zones de pêches de son village. Pendant des semaines elle observa, apprit et expérimenta tout un tas de choses. De l'ingénierie à la géographie en passant par l’astronomie et même la gastronomie, Steigvalda découvrit des techniques innovantes de navigation par mauvais temps, des espèces originales de poissons qu’elle dégustait dans des plats qu’elle inventait, de nouvelles constellations, elle dénicha même des îlots inhabités sur lesquels elle se reposait parfois. Toutes ces découvertes, elle les consignait dans un carnet pour le Roi. Dessins, chiffres, descriptions, hypothèses, inventions, tout y était relaté avec une précision et un sens du détail dignes des plus grands scientifiques. Et oui Steigvalda était une véritable tête chercheuse ! Elle avait toujours été avide de comprendre le fonctionnement des choses. Petite, elle s’amusait à démonter les objets pour les remonter ensuite, sous le regard amusé de ses parents.

Pendant son périple, elle fit la connaissance de Kaarl, une baleine à bosse. Kaarl migrait lui aussi vers des eaux plus accueillantes. En somme ils avaient le même but, ce qui confortait Steivgalda dans ses choix. Elle n’était pas si seule finalement ! Kaarl n’était jamais très loin et il avait le don de la rassurer et de la faire rire avec son accent joyeux. Il y avait aussi Guémail, une mouette rieuse barbue, la messagère du Roi, qui assurait le transport du courrier entre le bateau et le château. Guémail était une mouette plutôt sympathique avec qui Steigvalda prenait plaisir à discuter. Parfois même elle lui confiait ses doutes et ses états d’âmes. Mais si Guémail écoutait et comprenait Steigvalda (et parfois partageait son point de vue), elle n’en restait pas moins au service du Roi avant tout. Guémail apportait régulièrement des missives royales qui ralentissaient l’exploration de Steigvalda : “Pourriez-vous peindre une toile d’un coucher de soleil au-delà de l’horizon ? C’est pour décorer la salle de réunion des Anciens”, “Pouvez-vous me fabriquer une guirlande de poissons exotiques séchés ? C’est pour organiser une dégustation lors de la prochaine fête du village”, “J’aimerais un spécimen de crabe rose à queue mouchetée, c’est pour enrichir la collection de notre musée d’histoire naturelle”. C’était rarement des bonnes nouvelles. Et si, à chaque fois Steigvalda arrivait à contenter le Roi tout en poursuivant son expédition, elle le vivait très mal. Ces “bâtons dans les proues” la désespéraient. A chaque fois, elle perdait un peu de sa force et de son énergie. Décidément le Roi n’avait rien compris. Il vivait dans une illusion, dans un monde très matérialiste, il ne voyait pas plus loin que le bout de son nez. Alors que du nez, elle en avait elle ! Elle aurait pu s’y fier les yeux fermés. Mais aujourd'hui, elle n’avait plus confiance. Ni en son roi, ni même en Guémail, ce lâche qui appliquait bêtement les consignes sans jamais rien remettre en cause. Et plus beaucoup en elle-même.

La dernière missive du Roi l’acheva presque : “J’ai besoin de votre bateau pour l’arrivée des convives du mariage de ma fille. Je vous ordonne de revenir. Votre mission sera donc écourtée, à moins que vous ne trouviez un mécène pour financer une nouvelle expédition”. Non là vraiment, c’en était trop. On lui savonnait la planche. Pourquoi ? Pourquoi elle ? Pourquoi devrait-elle trouver un mécène ? Etait-ce vraiment son rôle ? Son rôle à elle était de naviguer, d’avancer, d’explorer ! Son dessein était tellement plus vaste qu’un simple tableau ou qu’une guirlande de poissons. Elle rêvait d’éclairer son peuple, de les sauver de la montée des eaux en les emmenant vers de nouvelles terres. Elle rêvait d’un bateau magnifique et rapide pour avancer vite et sereinement. Avec un tableau de bord en noyer qui lui donnerait des informations sur la position des étoiles et les conditions météo. Avec un mât pour prendre de la hauteur. Bref des moyens à la hauteur de la cause pour laquelle elle se battait. Elle rêvait de justice.

Steigvalda se sentait comme prisonnière d’un grand Kraken, une créature fantastique dotée de tentacules immenses. Comme lorsque sa grand-mère lui avait raconté que cette pieuvre géante saisissait la coque des navires pour les faire chavirer, puis couler. Oui, elle était au bord de la noyade. Elle s’en remit à Kaarl qui l’aidait à sa manière en lui ouvrant de nouvelles perspectives, mais qui au final n’avait pas assez de pouvoir pour changer les choses.

Ce soir-là, après avoir beaucoup pleuré, elle s’endormit, épuisée, sur le pont avant de son bateau. La grande prêtresse Audryn, descendante d’Odin, dieu des Scandinaves, lui apparut alors. Audryn avait la faculté de quitter son corps, parfois sous une forme animale, pour voyager là où elle le désirait. Cette nuit-là, c’est Steigvalda qu’elle rejoignit, sous la forme d’un magnifique cheval. Audryn se posa sur le pont du bateau et leva la tête vers le ciel étoilé. Des volutes de fumée se mirent à tournoyer et lorsqu’elles se dissipèrent, un escalier apparut. Il était haut, très haut, tellement haut qu’on n’en voyait pas la fin. Steigvalda posa le pied sur la première marche, puis sur la deuxième, et celle d’après et ainsi de suite. Plus elle montait, plus son champ de vision s’élargissait. Elle voyait désormais l’horizon se courber. “La Terre serait-elle ronde ?” se demanda-t-elle. Elle continua de grimper jusqu’au grand mât qui prolongeait la dernière marche. Soudain elle aperçut l'île de Slavka. Et sur l’île, elle vit le château du Roi. Il était facilement identifiable avec ses tours crénelées cernées de douves. Qu’il était petit ! Tellement petit qu’elle pouvait l’écraser avec la pointe de son petit doigt. Cette pensée la fit bien rire ! Son regard se porta tout autour, et elle aperçut d’autres terres. Des grandes, des petites, certaines qui se touchaient presque, des rondes, des biscornues. Certaines illuminées, d’autres plongées dans le noir. Et alors, elle sut. Elle sut qu’elle avait raison depuis le début. Elle sut qu’il y avait bien quelque chose par-delà l’horizon bleu. Il y avait bien un avenir pour le peuple de Slavka, et il n’était pas à Slavka. Cette pensée la rendit folle de joie.

Elle redescendit en courant les marches de l’escalier et dit à Audryn : “J’ai vu. Mais que faire avec les requêtes du Roi ?” Audryn poussa du bout de son sabot une épée et lui dit : “Steigvalda, femme de liberté, tu es libre de dire oui ou de dire non. Mais lorsque tu dis oui à quelque chose, tu dis non à une part de toi-même... Prends cette épée et défais les tentacules qui te tiennent prisonnières. Alors seulement tu pourras avancer.” Et Audryn repartit, aussi simplement qu’elle était venue (mais sans fumée cette fois-ci). Hébétée, Steigvalda resta là un long moment, sans trop savoir si elle avait rêvé ou si Audryn lui était vraiment apparue. Mais l’épée était bien là. Alors elle se leva d’un bond et rédigea un court message au Roi qu’elle remit ensuite à Guémail. Puis elle se saisit de son épée et déchira la toile ornée du coucher de soleil, défit la guirlande de poissons séchés qui prenait toute la place sur le pont et découpa le crabe en deux, avant d’en jeter la carcasse dans le fond des mers. Délestée de l’inutile, elle se sentait plus légère. Une douce mais puissante brise commença alors à souffler et lui fit prendre de la vitesse, beaucoup de vitesse. Tellement de vitesse que ses cheveux dansaient enfin de nouveau.

Après quelques journées de navigation, guidée par les étoiles du Nord (celles du ciel et celle qu’elle avait dans le coeur), elle aperçut au loin une lumière vacillante. Un phare !

Au même moment, le Roi lisait la dernière lettre acheminée par Guémail : “Mon Roi, je garde le bateau car je suis sur le point de trouver une solution pour notre peuple. Il y a bien un avenir là-bas. Les habitants de Slavka vont vous adorer et votre règne laissera une trace indélébile pour les générations futures”. Steigvalda avait compris ce qu’au fond le Roi voulait : être aimé par son peuple. D’ailleurs, il ne lui envoya plus jamais Guémail et attendait impatiemment son retour.

Steigvalda avait raison, il y avait bien de la lumière au-delà de l’île de Slavka. C’est l’avenir de tout un peuple qui s’éclairait.
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