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Papy Rolling Stones

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Noël Sem

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Pourquoi on a aimé ?

C’est un portrait pittoresque – d’un papy d’une autre époque ! – que dresse ici l’auteur. Il nous plonge sans difficulté dans ...

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Papy s'appelait Jean-Antoine Garrigou. Il était né au printemps 1909 en Aveyron, et avait passé toute sa vie dans ce département. Il évitait cependant d'utiliser ce nom d'Aveyron, et préférait dire « je suis du Rouergue ». Il n'imaginait même pas une existence possible dans une autre contrée, fût-elle aussi proche et comparable que le Cantal ou la Lozère (s'il peut lire ces mots, là où il est maintenant, il doit prendre une de ses colères mémorables contre cette comparaison absolument inepte).

Sa seule infidélité à cette terre rouge qui le vit naître fut sa période de service militaire qu'il effectua à Toulouse, autant dire à l'étranger. Cette parenthèse fut cependant adoucie par le fait que les Aveyronnais se regroupaient et restaient entre eux pendant les longs mois passés sous l'uniforme. On pouvait ainsi continuer à parler en rouergat, et améliorer son ordinaire en partageant les nombreux colis de saucisse sèche, de tome de Laguiole et de fouace que les familles ne manquaient pas d'envoyer régulièrement à leurs chers exilés.
Physiquement, Papy avait tout d'une carte postale ancienne sur la vie de nos régions : pas très grand, râblé, presque basané, une partie de son visage buriné dissimulée derrière une énorme moustache grise, les joues éternellement hérissées de poils drus qui nous piquaient horriblement quand nous l'embrassions, la tête toujours surmontée d'une casquette aplatie et cartonnée par les années et l'absence de tout nettoyage. Sauf le dimanche, où il sortait sa casquette presque neuve pour aller à la messe. Il la quittait en entrant dans la chapelle et c'était alors le seul moment pour apercevoir le sommet de son crâne tout blanc et brillant, qui nous faisait penser à un énorme ver de hanneton.
Pour que le cliché soit bien complet, il exerçait au village la profession de maréchal ferrant et forgeron. Les photos de famille en noir et blanc, prises par ma grand-mère dans la forge, sont ainsi de véritables œuvres d'art rural, comme seule la technique argentique était capable de produire.
Mais ce que les photos ne peuvent pas rendre, c'est la façon de parler de Papy Garrigou.

Tout d'abord, il avait un tic de langage. Quelle que soit la question qu'on lui posait, il commençait toujours sa réponse par « tranquillise-toi ». C'était une sorte de formule introductive à laquelle nous étions habitués, mais qui surprenait ceux qui ne le connaissaient pas. À la fois à cause du tutoiement systématique et aussi parce que chaque question ne trahissait pas forcément une inquiétude, fort heureusement.
« Monsieur Garrigou, combien je vous dois pour la soudure de ma bêche ?
— Tranquillise-toi. Ça te fera 10 francs tout rond. »
« Qu'est-ce que je vous sers ?
— Tranquillise-toi. Donne moi une gentiane. »
Avec le recul, je pense que ce moment lui donnait aussi un petit répit pour préparer sa réponse.
Sa deuxième particularité était de rouler les r comme jamais je n'ai entendu quiconque le faire ! On avait l'impression, en plus de son accent chantant, que les mots comportaient bien davantage de r que ceux utilisés par le commun des mortels. Il se présentait donc comme « marrréchal-ferrrant dans le Rrouerrgue ». Dans sa bouche, les r roulaient comme des cailloux dans un torrent. C'est ainsi qu'avec mon cousin, nous l'appelions entre nous Papy Rolling Stones.
Nous avons bien essayé plusieurs fois de lui faire chanter une chanson des Stones pour nous amuser, mais sans succès. Il disait « je ne peux pas prrononcer cet anglaissse ». Il avait beaucoup de mal avec les s ou les x à la fin des mots. Il ne pouvait pas s'empêcher de les prononcer. « Gens » devenait « gense », « eux » était transformé en « euxsses ».
Un cheval lui avait donné un mauvais coup de fer à la jambe gauche juste avant la guerre de 1939, ce qui lui avait valu une claudication assez importante et une dispense de mobilisation pour aller faire la guerre loin de son Rouergue. Depuis cet épisode, il était devenu très prudent et méfiant dans son métier et nous mettait régulièrement en garde contre cet animal fourbe.
Il avait épousée ma grand-mère, Amélie, une citadine de Rodez, dès son retour de Toulouse. Mamy Lili n'a jamais travaillé de toute sa vie, poursuivant ainsi la tradition familiale. La seule différence, c'est que toute sa famille était constituée de petits bourgeois et de commerçants aisés. Alors que l'activité de Papy ne rapportait pas beaucoup d'argent. Mais tout ce qu'il gagnait était pour elle. Il voulait qu'elle s'offre de jolies robes et tout ce qu'une femme peut désirer. Hélas, elle était loin de pouvoir satisfaire toutes ses envies, d'autant qu'il lui fallait bien retrancher de quoi nourrir et habiller ses deux filles, ma mère et ma tante.
Quand la plus jeune des deux eut atteint l'âge de se marier, Mamy Lili décida de changer de vie. Elle abandonna Papy à sa forge et ses canassons, et se mit en ménage avec le quincaillier du village, qui gagnait bien sa vie et l'attendait en soupirant depuis une vingtaine d'années. Outre la quincaillerie, Oncle Jacques vendait aussi toutes sortes d'articles de trousseau, et même des blouses et des robes venues spécialement de Paris.

Les commentaires allèrent bon train autour d'eux, mais elle ne se laissa pas impressionner et mena sa vie comme elle l'entendait. Pour l'époque, dans un village de mille-cinq-cents habitants, c'était tout-à-fait extraordinaire. Devenue sinon riche, au moins aisée, elle ne sortait jamais sans revêtir ses plus belles toilettes et ne passait pas inaperçue au milieu des veuves en noir qui arpentaient le marché le matin en courbant la tête.

Pour nous, ses petits enfants parisiens, cette séparation était une aubaine. Nous avions deux maisons pour passer nos vacances d'été.
Une belle bâtisse avec de grandes chambres et une bonne pour faire nos lits et nos repas. Une maisonnette coincée entre la forge fumante et l'enclos malodorant des chevaux, avec une seule chambre pour mon cousin et moi, et des repas sommaires. « Tranquillisez-vous les garrrçons. On va bien trouver quelque chose » (Ah oui. Il utilisait quand même le pluriel pour tranquilliser plusieurs personnes en même temps).
D'un côté un magasin rempli de milliers d'articles différents avec, en plus de la quincaillerie, de la vaisselle et des ustensiles de cuisine, des objets souvenirs de la région, et des robes multicolores en vitrine. De l'autre la magie des étincelles de la forge quand Papy préparait une pièce à grands coups réguliers de ses marteaux de toutes les formes.
D'une part des histoires captivantes lues par Mamy ou Oncle Jacques, piochées dans des livres de contes régionaux. D'autre part, des histoires peut-être vraies racontées par Papy Rolling Stones avec son accent inimitable. Il avait l'air de les vivre en direct et nous restions suspendus à ses lèvres jusqu'à la chute. Il était toujours question de batailles, de duels entre amoureux de la même femme, d'interventions divines ou sataniques. Nos préférées. Toutes étaient violentes et finissaient mal. Dès le dernier mot prononcé, Papy partait se coucher sans même nous souhaiter une bonne nuit.

Sa préférée se déroulait sur le chemin de pèlerinage vers Saint Jacques de Compostelle. Satan était jaloux de voir autant de dévotion chez ces centaines de marcheurs de toutes nationalités, infatigables, oubliant leurs ampoules, les intempéries ou le soleil implacable, les chiens qui les avaient agressés, les conditions d'hébergement déplorables... Il était aussi excédé par leur façon de se saluer avec un air benêt quand ils se rencontraient, leurs conversations insipides les soirs lors des veillées qui se terminaient par une prière. Sans parler de leur détestable habitude de s'extasier sur la moindre croix romane avec un christ aux traits mongoloïdes, grossièrement figuré dans la pierre par un sculpteur à peine amateur : « Ah ! quelle poésie et quelle émotion dans cet art naïf... »
Il décida donc d'intervenir pour gâcher un peu toute cette mièvrerie exaspérante. Déguisé lui-même en pèlerin, il fit halte à Conques où la ferveur autour de l'Abbaye Sainte-Foy l’écœura au plus haut point. Le soir venu, il rejoignit un hébergement collectif et se mêla aux autres pèlerins de toutes nationalités. Après avoir fait semblant de participer à la dernière prière (heureusement que personne ne pouvait entendre ce qu'il disait réellement !), il prit une des six places disponibles dans un grenier plein de toiles d'araignées et de courants d'air. Lorsque tout le monde fut endormi dans un détestable concert de ronflements, il se glissa hors de son sac de couchage et, à la seule lumière de la lune à travers l'unique lucarne, entreprit d'égorger les quatre hommes et la femme qui partageaient son dortoir. Papy ne nous épargnait aucun détail dans sa narration, nous garantissant une nuit pleine de cauchemars. Mais nous aimions tellement avoir peur. Nous étions malgré tout rassurés de rester ensembles dans la même chambre.
Il mimait les gestes d'égorgement, et les ombres que la lampe de chevet créait sur son visage lui donnaient un air diabolique. Il imitait aussi chaque bruit, pour davantage de réalisme. Nous entendions la lame du couteau pénétrer dans les chairs, le sang gargouiller dans la gorge et s'échapper à grands jets réguliers de la carotide déchirée. Le paroxysme était atteint quand Satan plongeait son couteau dans la poitrine de la femme pour arracher son cœur encore battant. Il nous semblait entendre ses derniers soubresauts désespérés. Le pèlerin assassin ne fut évidemment jamais retrouvé, pas plus que le cœur manquant. Papy en tirait la morale que nous ne devions pas nous fier à l'air gentillet de tous ces pèlerins qui inondaient la région dès le printemps venu. Le Diable était peut-être encore parmi eux, avec un cœur sanguinolent dans son sac à dos.
Bien entendu, à notre retour de vacances, nous taisions soigneusement les terribles histoires de Papy auprès de nos parents. Nous n'aurions peut-être pas dû.

Quand Papy Rolling Stones atteignit l'âge de soixante-dix ans, il perdit soudainement la raison. De façon totalement inexplicable, il perdit aussi son accent. Ne gardant que son habitude de commencer à parler en disant « tranquillise-toi », il se mit à hurler les paroles de « Sympathy for the Devil », sans rajouter le moindre esss ni rouler le moindre r. On aurait dit qu'une autre personne s'était emparée de son corps. Un passage surtout revenait en boucle : « Pleased to meet you, hope you guess my name, but what's puzzling you is the nature of my game* ».
Les villageois, ne comprenant pas l'anglais, ne s'inquiétèrent pas outre mesure. Après tout, il n'était pas rare de voir des personnes changer de comportement avec l'âge, et le père Garrigou n'avait-il pas toujours été un peu original ? Alors l'entendre chanter à tue-tête dans sa forge n'avait rien de bien alarmant. Croyait-on.

Un soir que l'orage grondait et que les éclairs illuminaient le Lot paresseux, Papy quitta la forge avec un marteau à boules à la main. Il se rendit tout droit au magasin d'Oncle Jacques. Quand il arriva, l'oncle faisait la fermeture en accrochant sur sa vitrine un panneau « fermé jusqu'au 18 août ». Dès le lendemain, Mamy Lili et lui devaient à leur tour entamer leur chemin pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils en rêvaient depuis tant d'années en écoutant les récits émerveillés des pèlerins qu'ils hébergeaient régulièrement. Oncle Jacques le fit entrer avant de fermer l'entrée aux éventuels derniers clients derrière lui. La petite clochette suspendue qui avertissait de l'ouverture et de la fermeture de la porte eut à peine retenti, que Papy lui asséna un grand coup de son marteau, qui lui fracassa le crâne en faisant un poc sinistre. Pour faire bonne mesure, un deuxième coup bien ajusté lui enfonça le front presque jusqu'à l'oreille.
Papy resta un moment hébété et ne fut tiré de sa stupeur que par les hurlements de Mamy Lili à l'étage. Elle était au téléphone avec les gendarmes, mais la terreur l'empêchait de leur donner des explications cohérentes. Elle ne pouvait que crier son appel au secours.
Papy Rolling Stones monta lentement l'escalier en chantant « I can't get no satisfaction, cause I try and I try and I try ». Sous sa grosse moustache, sa bouche avait pris la si célèbre forme de celle de Mick Jaegger. Mamy Lili ne pouvait détacher ses yeux de cette horreur, tout en continuant à hurler. Le premier coup la fit taire instantanément en lui arrachant le nez. Tandis que le sang inondait sa jolie robe bleue, le second coup lui décrocha la mâchoire. Le troisième s'enfonça profondément entre ses deux yeux. Les sept suivants transformèrent sa tête en une immonde bouillie de cervelle et d'os.
Les gendarmes arrivèrent enfin et enfoncèrent la porte, ce qui fit à nouveau tinter gaiement la petite cloche. Papy Rolling Stones, écumant et couvert de sang, se rua vers eux du haut de l'escalier en brandissant son marteau. Le jeune sous officier en face de lui n'eut d'autre choix que de l'abattre de deux balles en pleine poitrine.

Même après toutes ces années, Papy n'avait jamais vraiment pardonné à Mamy Lili sa trahison. On supposa donc que la démence n'avait fait qu'exacerber son ressentiment envers elle et l'avait poussé à commettre cet assassinat abominable.

Mais nous, encore aujourd'hui, pensons que notre Papy n'est en rien responsable de ces événements.
Satan est toujours bien présent dans le Rouergue. Il déteste les pèlerins, et il aime les Stones. Nous aussi.

__

Enchanté de vous connaître, j'espère que vous devinez mon nom, mais ce qui vous intrigue c'est comprendre en quoi consiste mon jeu.

PRIX

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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
Un petit pélerinage à Conques, et Papy sera absous, post-mortem ! Bravo Sem §
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Cétacé · il y a
Applaudissements! Bravo, bravo, bravo. Ah! combien j'aurais aimé rencontrer votre Papy Rolling Stones. Je l'adore! Un vote tardif et admiratif Cé.
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Mandy Rukwa · il y a
Bravo !
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Noël Sem · il y a
Merci mandy
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Mandy Rukwa · il y a
c'est mérité...j'ai lu et re relu !
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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle histoire bien narrée j'ai beaucoup aimé découvrir une telle plume short à bien fait de vous recommander j'aime. Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Noël Sem · il y a
Merci. Je cours découvrir votre texte
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jc jr · il y a
J'ai aimé " Jean-Remy du Nord " et je découvre ce village aveyronnais avec Antoine Garrigou, emblématique, qui prend vie sous votre plume et sert de fil rouge à toute votre histoire. J'ai tout aimé chez lui, son aspect brut, son caractère,les histoires, qu'il raconte, jusqu'à sa démence et cette fin tragique. Merci et une invite à découvrir " l'essentiel "...
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Francis Sapin · il y a
Comment construisez vous un tel récit ? Avec quelques notes et une écriture à l'instinct ? Ou bien grâce à une structure ciselée et un fignolage de chaque formule, chaque mot ? Merci à vous.
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Noël Sem · il y a
D'abord l'instinct, l'imagination, l'appel à quelques figures (mon cousin de l'Aveyron commence ses phrases par "tranquillise toi", mais c'est son seul point commun avec Papy rolling Stones). Puis un retravail du texte pour essayer de le rendre plus fluide, enlever les scories, les maladresses, les incohérences.
Bonne journée

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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup
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Gerard Hicés · il y a
Belle histoire, Noels !
Bravo.

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Polotol · il y a
Je détestes te les stones, calmes toi! A+
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Mandy Rukwa · il y a
de quoi se méfier d'un monsieur qui commence par "tranquillise-toi.. " ! très bon texte mais...du sang ou la la !
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