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Papy Jo

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Guy Pavailler

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Vers neuf heures, Joseph Milan remontait du centre, un sac à dos noir sanglé sur les épaules. Son visage buriné, creusé de rides profondes semblables à des crevasses, ruisselait de fines gouttes d’eau. Arrivé par le nord, poussé par les brises alternantes, un épais nuage venait d’éclater au-dessus du village. Il s’essuya le visage d’un revers de sa veste de coton, une veste hors mode, marron avec de larges bandes de tissu noires puis repoussa la capuche enveloppant sa tête, libérant une chevelure blanche touffue piquetée de poils gris.
Le nuage disparu instantanément du ciel, abandonnant la place à une magnifique clarté, telle qu’on la connaît dans cette région de moyenne montagne à l’approche de l’été météorologique à l’entrée du mois de juin. Sous les chaussures de marche aux semelles épaisses, le gravier crissa quand il pivota sur ses talons pour jeter, comme il aimait à le faire souvent, un long et profond regard sur les collines lointaines des Monts du Lyonnais. Il prit une profonde inspiration, laissa pénétrer en lui les odeurs, chaudes et humides, avec une délectation de gourmet. Il ressentit une émotion intense et tout son corps frémit. La sensation d’un bien-être total le submergeait, une vague de bonheur pénétrant par tous ses pores. L’idée de faire corps avec la vie, le lieu, la planète, l’univers dura quelques secondes seulement, puis il se sentit empli d’une énergie formidable.
Il reprit sa marche à un rythme lent et paisible, après avoir ajusté correctement son sac sur son dos. Madame Mitchell sortait précipitamment de son jardinet. Deux marches de ciment à descendre et elle se trouvait sur la rue. Le portillon métallique claqua dans son dos, une vibration sonore se répandit tandis qu’elle tombait pour ainsi dire sur Joseph. Le grand gaillard recula d’un pas. Son air affolé, visage défait, cheveux lâchés et sa précipitation l’inquiétèrent. Passée la surprise, il l’interpella.
— Vous semblez bien pressée, madame Mitchell.
— Oh ! Excusez-moi. Bonjour, Joseph.
Ici, dans cette impasse desservant huit maisons, tout le monde se connaissait, même si tout le monde ne s’appréciait pas. Le regard clair de la femme le troubla. Il semblait vouloir pénétrer ses pensées. Puis il se fixa sur sa moustache grisonnante où trois fines gouttes d’eau perlaient.
— Minou n’est pas revenu. Six jours à présent, dit-elle d’un air misérable. Je vais tout de même faire un tour au parc. Un homme de la mairie a signalé la présence d’un chat là-bas. Un roux, comme mon Minou.
— Il ne faut pas désespérer, c’est l’époque des chaleurs.
— Il est castré, s’agaça la femme. Bonne journée, lança-t-elle en précipitant son corps dans la descente asphaltée. Comme en écho, Joseph répondit bonne journée madame Mitchell, sa voix mourut dans le vide. Quand il se retourna, déjà elle atteignait le bas de l’impasse et virait sur la gauche en direction du parc Elsa Triolet.
Belle femme, pensa-t-il. Il l’avait toujours trouvée à son goût. Son joli visage, ses yeux verts magnifiques, son port de tête altier, sa taille élancée, sa poitrine ferme, tout chez elle le ravissait. Elle avait dépassé la cinquantaine, mais demeurait une belle femme. Si seulement elle n’était pas aussi folle ! Et si elle n’aimait pas autant les félins !
Il atteignit un portail de bois vernis, haut de deux mètres, qui constituait l’entrée de sa propriété et le poussa du pied. Le pêne ne s’enclenchait plus. Il passa par l’ouverture libérée et repoussa le panneau de bois d’un geste adroit du pied dans son dos. Au bruit entendu, il conclut que le portail était refermé. Il devrait régler ce problème du verrouillage rapidement, c’était une faiblesse terrible dans sa défense.
Il traversa la cour pavée et gagna le sous-sol de la maison par la porte du garage. Il n’avait plus de voiture. Il l’avait vendue. Plus nécessaire. Voilà cinq ans, Josette avait rejoint le cimetière où Joseph chaque dimanche allait déposer une fleur de saison à son souvenir. Les allers-retours à l’hôpital qui avaient rythmé leur vie les dernières années étaient devenus inutiles. Ses besoins, réduits, il pouvait les satisfaire avec ses deux jambes et son sac à dos à l’épicerie du village. Un bureau de poste fonctionnait quatre heures par jour, la pharmacie ne désemplissait pas, tandis que les petits commerces de service fleurissaient. Dernièrement, une fleuriste s’était installée. Ce dynamiste économique était réjouissant et pourvoyait largement aux besoins simples d’un individu comme lui.
Le sac de farine gagna le placard de bois blanc, auprès du lait en poudre et du sucre. Il vérifia son sac à pain. Il contenait un quart de boule encore moelleuse, largement suffisant pour midi. Joseph confectionnait lui-même l’aliment dans une machine à pain électrique. Tous les trois jours environ. Il en fabriquerait cet après-midi de manière à avoir du pain frais pour recevoir ses invités au dîner. Sa fille Ariane et son petit-fils Antoine venaient passer quelques jours chez lui. Il tira encore du sac une bouteille de limonade, des pailles colorées, une petite boîte de pâtée pour chat, du thon, des olives noires, de la sauce tomate et un demi-kilo de spaghetti. Il rangea méthodiquement les provisions, vérifia la poche avant du sac. Effectivement, il lui semblait bien aussi. Il en tira une boîte ronde de camembert au lait cru qu’il alla placer dans le garde-manger grillagé, auprès des rigottes achetées mercredi au marché des producteurs. Il remisa le sac à dos dans la vieille armoire lui servant de vestiaire, accrocha la veste à la patère, enfila une blouse bleue de contremaître, vestige de son ancienne fonction à l’usine, souillée de tâches et dit à voix haute en se parlant à lui-même : il est temps d’aller s’occuper des petits.

La propriété était vaste, très arborée, ceinte d’un haut mur nu. Sapin, cèdres bleus, cyprès, saule, chêne des marais, liquidambar, pommiers et pruniers attiraient de nombreuses variétés d’oiseaux pour lesquels Joseph s’était pris d’une affection sans bornes. Ils les observaient à la jumelle depuis la fenêtre de sa chambre des heures entières, rayonnant de bonheur, comme au spectacle. C’est qu’ils étaient incroyables, tous, queues rousses, moineaux, gros becs, mésanges, fauvettes, pinsons, merles, pies, tourterelles, chacun clamant ou pépiant son couplet, se chamaillant au point d’eau, se volant sous le nez la graine convoitée, une véritable bande d’enfants facétieux, braillards et querelleurs.
Un arrosoir au bout de chaque bras, Joseph se déplaça d’un point d’eau à l’autre. Il versait méthodiquement l’eau dans les abreuvoirs, peu profonds, disséminés un peu partout sur son terrain. Ce soir, il éprouverait de la joie à les regarder se baigner, lisser leurs plumes et se désaltérer une dernière fois avant d’aller se blottir dans les branchages drus pour la nuit. Ils pouvaient dormir en paix, Joseph veillait.

Tous les arbres de la propriété étaient entourés d’une ceinture d’arbre en fils métalliques pour empêcher les chats de grimper. Joseph les comparait à des envahisseurs. Ils étaient sa hantise. Son obsession. Ils étaient ses ennemis. Il s’était donné pour tâche de créer là, chez lui, un paradis pour les volatiles. Ces terribles prédateurs représentaient aujourd’hui le plus grand danger pour ces merveilleux êtres à plumes. En vingt ans, un tiers des oiseaux de France avaient disparu. Bien sûr, l’agrochimie en était en grande partie responsable, pour le reste, l’ennemi le plus redoutable demeurait le chat. Une famille sur cinq abrite un monstre, quand ce ne sont pas deux ou trois. On les laisse en liberté, parce qu’un chat a besoin de se dégourdir les pattes, de se divertir, c’est joueur un chat. Non, se disait Joseph en son for intérieur, dans un dialogue imaginaire, non madame, ce n’est pas un doux animal votre chaton, c’est un assassin en puissance. Il ne pouvait pas souffrir ces bêtes. Par devers lui, il les insultait, les traitait de tous les noms. Il était intraitable sur le sujet. Que pouvaient ces innocents oiseaux, pratiquement sans défenses, face à des bêtes aussi sournoises, cruelles, équipées de crocs et de griffes acérées ? Une armée de blindés, de conquérants surarmés lancés à l’assaut d’indigènes emplumés. Surréaliste ! Quand on lâchait un chat dans la nature, on laissait aller un fauve qui, dans sa furie de meurtre, obtiendrait cinq à six trophées sanglants avant le coucher du jour. Au printemps, lorsque les juvéniles quittaient le nid, c’était l’hécatombe. Peu réchappaient de l’hallali, et les parents courageux, tentant coûte que coûte de défendre leur couvée, ne vivaient pas longtemps non plus s’ils se montraient trop téméraires. D’année en année, Joseph l’avait constaté de ses propres yeux, et tous les ornithologues tiraient la sonnette d’alarme, la diminution progressait. Moins d’oiseaux. Moins d’espèces. Et toujours plus de chats.
Josette l’avait toujours soutenu dans sa cause pour la défense des plus faibles. En poursuivant son combat, il honorait aussi sa mémoire. En tous les cas, c’était sa conviction profonde. La présence de Josette était encore palpable. Sa voix, son image, ses idées. Tout était en lui et le guidait. D’une certaine manière, elle vivait en lui.
Les ceintures d’arbres étaient une bonne chose. Des remparts infranchissables. Imparables. Forteresses assiégées imprenables. Dispositif moyenâgeux, oui, mais ayant fait ses preuves. Il avait testé plus moderne, bof, les appareils à ultrasons n’avaient pas prouvé leur efficacité. Tout de même, il les laissait fonctionner, ils pouvaient dissuader un chat de temps à autre, car, malgré la hauteur des murs, il s’en trouvait toujours pour pénétrer dans son enceinte fortifiée. Il ne pouvait tout de même pas couvrir le mur de tessons de bouteilles ! Non, mais il avait bien mieux. Une bonne pâtée à la strychnine ! Radical !
Tout était question de dosage. Pour un chat, il fallait compter deux milligrammes de poison par kilo. Si le bougre était affamé, fini pour lui. En moins d’une heure, on le trouvait raide comme une bûche de bois. L’agonie n’était pas bien belle à voir, mais le spectacle de la mort n’est jamais confortable. Ensuite, Joseph glissait la dépouille dans un sac-poubelle noir. La nuit venue, il allait creuser un trou dans une bande de terre en friche, au fond du jardin, sous l’ombrelle d’un prunier. Il appelait cette parcelle le cimetière. Minou était le dernier à avoir rejoint pour l’éternité ses vingt et un compères.
De ses bras vigoureux, il tira une échelle de bois d’un bosquet vert couvert de baies rouges. Après l’avoir appuyée sur l’un des longs pieux soutenant l’estrade, il gravit prudemment les échelons et, une fois atteint le plateau, tira vers lui un récipient rond et peu épais qu’il vida de son eau par-dessus bord d’un geste rapide du poignet. Il le remplit de l’eau fraîche versée de l’arrosoir et gratta ici ou là les fientes desséchées parsemant l’installation à l’aide d’une spatule de maçon. Pour l’alimentation et le bien-être des oiseaux, outre le récipient d’eau destiné à l’abreuvage et aux bains, Joseph avait aménagé une sorte de cabane ouverte emplie de paille qu’il nommait la grange, et dans laquelle il glissait des graines de tournesol l’hiver venu, ainsi qu’une mangeoire suspendue à une potence en fer forgé. Sa plateforme de nourrissage mettait les petits oiseaux à l’abri des chats incapables d’escalader les pilotis. Mésanges bleues, fauvettes, pinsons, rouges-gorges l’épiaient de leur cachette. Tous savaient combien il était bon pour eux. Dans quelques minutes, ils viendraient s’informer de la température de l’eau du lieu. C’est qu’on aimait l’eau fraîche ! En prenant garde à ne pas manquer une marche, Joseph redescendit, l’air satisfait de la besogne accomplie.
Comme il se rendait à la cabane de rangement des accessoires de jardinage, la cloche d’entrée tinta. Joseph déposa l’arrosoir là où il se trouvait et alla ouvrir. Il pensait voir le facteur derrière la barrière et découvrit ses jeunes voisins, Léa et Martin. Le jeune homme, mince, barbu aux yeux ardents arborait un grand sourire. Il lui tendit la ponceuse prêtée par Joseph l’avant-veille.
— Grand merci Joseph, j’ai gagné un temps fou avec ça.
Joseph opina du chef.
— Je sais ce que c’est la rénove. Et vous Léa, vous aidez votre mari ?
Léa haussa les épaules.
— Martin s’occupe des gros travaux, moi je prépare le nid. Sa main caressa son ventre légèrement rebondi.
— Ah ! Ça se précise dirait-on. Ma fille aurait aimé en avoir un second, mais la brouille s’est installée dans son couple, alors… il laissa sa phrase en suspens. Pourquoi avait-il besoin de raconter ça. Il chercha un dernier mot à dire pour prendre congé. Apercevant Madame Mitchell, il la désigna du doigt.
— Elle remonte du parc où elle pensait trouver son chat.
— Elle le reverra jamais. Le voleur de chat a sévi une nouvelle fois, proféra Léa d’une petite voie cristalline.
— Le voleur ou la voleuse, souviens-toi chérie de cet épisode de Drôles de Dame qu’on a vu samedi. Tout le monde cherchait un homme et c’est une femme qui avait fait le coup.
— C’est vrai, admit Léa. Je me demande quel plaisir on peut trouver à voler des chats. C’est fou non ? Vous croyez qu’ils finissent à la casserole Joseph ?
Dans certains pays on les consomme, paraît-il, mais pas chez nous.
— C’est pour leur fourrure ou pour des expériences, on ne m’enlèvera pas ça de l’idée, assura Martin.
— La pauvre, fit Léa, en songeant à sa voisine.
— Ouais, c’est triste pour une femme de plus pouvoir caresser son minou, plaisanta Martin sur un ton badin en clignant de l’œil vers Joseph. La repartie malicieuse déclencha un fou rire chez les deux hommes.
— Oh ! Vous êtes bêtes, les gronda la jeune femme. Allez, viens toi, on a des choses à faire. Elle tira son mari par une manche et tous deux crièrent en s’éloignant, presque à l’unisson, à bientôt Joseph.
— À bientôt, à bientôt, marmonna ce dernier. Il referma la porte et se dit pour la cinquième fois de la journée. Faut que je pense à réparer ce portail.

Après avoir rangé son arrosoir, Joseph gagna sa cuisine d’été, au sous-sol de la maison. À cette époque de l’année, il vivait là, comme dans une location estivale. Il ne montait à l’étage que lorsqu’il laissait la chambre du bas aux invités. La chambrette, sobrement meublée, accueillait une table rectangulaire d’un joli bois noir, une chaise et un petit lit sous lequel on avait rangé un matelas. On pouvait dormir là à deux, voire trois personnes en ajoutant un autre matelas. Ariane aimait cette pièce calme, orientée ouest, où la lumière filtrait tard dans la matinée. Elle y dormait toujours bien.
Bien qu’il fût encore tôt, Joseph songea à préparer son déjeuner, une petite fringale commençait à le tenailler. Il s’était levé écœuré et s’était contenté d’un biscuit trempé dans un bol de café noir. Avant de s’atteler à la préparation de son repas, il tira d’un vieux bahut deux coupelles de porcelaine blanche, décapsula la boîte de pâtée pour chat, répartit la pâtée dans chacun des récipients, puis ouvrit délicatement une boîte en métal cylindrique dont l’étiquette affichait la formule chimique C21H22N2O2. Il en retira deux sachets pré-dosés contenant une fine poudre brune, les ouvrit d’un coup de ciseaux précis et fit couler la poudre sur la nourriture pour chats. Il mélangea le tout à la fourchette. Après quoi, il rinça proprement fourchette et ciseaux et les glissa dans le panier à couverts du lave-vaisselle. La cuisine d’été était parfaitement équipée. Elle était la réplique exacte de la cuisine située à l’étage. Équipement électrique identique, large plan de travail, appareils ménagers et gros électroménagers en parfait état de marche. L’ensemble avait peu servi. Josette avait débuté sa maladie peu de temps après l’aménagement. Ariane, qui, à un moment pensait s’installer là, n’y avait passé qu’un été. Elle avait rencontré son futur mari et ils s’étaient installés ensemble. Quand le fruit de leur rencontre pointa sa petite frimousse, ils déménagèrent à nouveau, s’éloignant davantage de la maison familiale.
La propriété regorgeait de coins où un chat pouvait aisément se dissimuler. Mais Joseph avait repéré deux endroits stratégiques, un jasmin d’hiver et un genêt à fleurs jaunes, tous deux très touffus. Cachettes idéales, lieux de villégiature privilégier des prédateurs. C’est là que seraient déposées les porcelaines. Miam-miam !
Il saisit entre deux doigts un stylo à bille et inscrivit sur un carnet à spirales les ingrédients de ses prochaines courses. Il prenait garde d’acheter seulement une boîte de pâtée par semaine, discrètement, à laquelle il mêlait sur le comptoir des boîtes de thon et des boîtes de terrine de tailles identiques. Il choisissait toujours d’être seul au passage en caisse pour éviter les regards indiscrets des commères. On n’était jamais trop prudent.
Le hurlement d’un avertisseur sonore le tira de son travail d’écriture. Il jeta un regard par la fenêtre donnant sur la cour et l’entrebâilla. Il perçut aussitôt un ronronnement de moteur. Une voiture était stationnée devant son portail. Avant même que Joseph eut le temps de réfléchir, la cloche de métal résonna et le portail s’ouvrit en grand sous la poussée d’une force d’abord invisible. Un garçonnet, haut comme trois pommes, jaillit dans la cour en s’écriant, papy Jo ! Papy Jo ! Joseph se précipita au-dehors.

Les bras tendus en l’air, Joseph interpella son petit-fils. Mais c’est mon petit Antoine ! Il s’accroupit et reçut l’enfant dans ses bras, comme un gardien de but interceptant la balle d’un penalty. Il vacilla et manqua tomber à la renverse. Ah ! Toujours aussi fougueux mon petit Antoine.
Ariane gara la voiture et en descendit en agitant le décolleté de sa robe vert pomme. Elle avait la mine rouge et des cheveux collaient à ses tempes. Elle retira ses lunettes de soleil pour embrasser son père.
— Vous avez fait bonne route ? Je ne vous attendais pas avant ce soir.
— Je t’ai laissé plusieurs messages papa, on est partis plus tôt, à cause de la grève, on avait peur des bouchons.
Joseph ne regardait jamais ses messages. Il n’avait pas pris cette habitude. Quand il avait besoin d’utiliser son portable, à coup sûr il était déchargé.
— Vous avez eu chaud, dit-il. Il le voyait à la mine écarlate de sa fille, ce n’était pas vraiment une question, plutôt une affirmation. Il se tenait debout, Antoine se pressait contre ses grandes jambes. Sa tête arrivait à hauteur des genoux du vieux bonhomme.
— La clim est en panne, s’exclama sa fille. Fichue voiture, elle a toujours un truc qui ne va pas.
— Je peux aller jouer ? Demanda le garçonnet à sa maman, tandis que son grand-père passait une main rugueuse dans sa soyeuse toison blonde. À peine eut-elle le temps de dire oui que le gamin courait vers la balançoire.
— Veux-tu boire quelque chose ? Proposa Joseph à sa fille.
— Non, merci, ça ira, j’ai ma thermos. Je préfère aller m’affaler quelques minutes sous le cèdre.
Un bel ensemble de jardin en bois exotique les attendait. Comme ils étaient arrivés à l’improviste, Joseph n’avait pas sorti les galettes de siège, mais les fauteuils demeuraient confortables, même nus. Ils devisèrent de choses et d’autres. La route, le travail, l’école. De temps à autre, Ariane versait de la thermos un liquide jaune clair dans le gobelet constitué par le bouchon de la bouteille isotherme.
Ta mère aussi adorait les tisanes, pensa-t-il dire à sa fille, mais il conserva cette pensée pour lui. Dans son dos, il entendait le grincement de la balançoire. Une brise légère adoucissait l’ardeur de Phébus, l’ombrage du cyprès tempérait la chaleur. Il écoutait parler sa fille, d’une oreille distraite, saisissant quelques mots à la volée. Il agréait du chef de temps à autre. Pour donner le change. Il se demandait ce qu’il allait préparer pour le repas, il n’avait pas prévu la venue prématurée de sa fille, quand son œil aguerri à la surveillance capta dans son champ de vision une tête grise affublée de deux oreilles pointues et d’une fine moustache en râteau.
— Que se passe-t-il papa ? Demanda, alarmée, sa fille. Elle aurait juré que son père venait d’apercevoir le diable en personne.
Pour Joseph, il s’agissait bien d’un diable. Son pire ennemi faufilait sa tête criminelle par le portail entrouvert et les observait, calmement, prenant son temps, retardant son entrée. Il jaugeait les êtres humains. Sa moustache frémissait. Il se demandait s’il pouvait tenter le coup.
Comment avait-il réussi à pousser ce portail pourtant pesant ? S’interrogeait Joseph. Il ne fallait jamais sous-estimer la force d’un adversaire.
Sans témoin, à l’insu de l’animal, il se serait dirigé vers les jardinières de géraniums et bégonias tubéreux, aurait posé la main dedans, recueilli dans sa paume trois ou quatre belles pierres blanches et, tout aussi discrètement, se serait approché du matou. Il aurait levé le nez dans la frondaison du cyprès. Se serait perdu dans sa contemplation, progressant pas à pas vers sa cible, avec l’air d’un innocent badaud. À un moment ou un autre, mal assuré mais contraint par sa nature à explorer le jardin, le chat aurait franchi le portail. Une fois entré, c’en était fini de lui. Une pierre l’atteindrait en pleine tête. Joseph était bon tireur. Une seconde l’achèverait. C’est comme cela qu’il avait eu son premier chat. Balthazar. Le chat du maçon. À l’époque, ses moyens de défense restaient rudimentaires. Sa stratégie n’était pas aussi affinée qu’aujourd’hui.
Clap ! clap ! Il claqua des mains pour effrayer la bête, tout en se levant et bondissant dans sa direction. Le Grisou, comme il le nommerait désormais puisqu’il ne connaissait pas son nom, s’enfuit sans demander son reste.
Joseph referma le portail, disparu quelques secondes à la vue de sa fille et revint un fardeau dans les bras. Contre la porte, il déposa un moellon gris, le cala du pied et se frotta les mains. Une bonne chose de faite, dit-il en revenant s’asseoir auprès de sa fille, je ne comprends pas pourquoi je n’y ai pas pensé plus tôt.
— Toujours en guerre contre les félins, papa ?
— Toujours. Les oiseaux ont peut-être des ailes, mais moi qui en suis dépourvu, je suis leur ange gardien. Tu ne peux pas savoir comme les piafs ont proliféré ces dernières années dans cet Éden. Ils sont si nombreux que je ne parviens plus à les compter.
Il se laissa aller sur le fauteuil et se détendit. Il sentit la main de sa fille se poser sur sa main parcheminée. Une douce chaleur en irradiait. La brise lui caressait le visage. Puis une pie bavarde criailla le faisant sursauter. Je n’entends plus la balançoire, dit-il à sa fille, tout en se retournant et cherchant le gamin des yeux.
— Il a dû rentrer prendre un bout de pain, il avait faim en arrivant. De toute façon, ce môme ne tient pas en place. Heureusement, son papy va s’occuper de lui deux jours durant, ça reposera sa maman.
— Pour sûr, fit le vieil homme.
Il se leva.
— J’ai du chocolat pour lui quelque part dans le placard.  Ensuite, il m’aidera à préparer le repas.
— Je veux bien, dit Ariane en bâillant, ce voyage m’a vidé.
Joseph traversa la cour et poussa la porte du garage. Ébloui par la luminosité extérieure, l’intérieur du sous-sol semblait sombre. Ses yeux s’habituèrent lentement et il progressa à pas menus jusqu’à la kitchenette. Là, il trouva le garçonnet, assis sur le plan de travail, une tartine de pain à la main. Le pourtour de sa bouche était maculé de trace de nourriture.
— L’est bon le pâté papy Jo, l’est bon !
Près de l’enfant, les deux coupelles de porcelaine blanche étaient vides.

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Bravo mon cher
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Fred Panassac · il y a
Horrible sur toute la ligne, mais si bien mené ! Les chats sont friands d’oiseaux mais en leur expliquant patiemment...
Par contre, dès que j’ai vu Antoine arriver, j’ai deviné la chute — mais comment faire autrement ? Mes voix ****

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Guy Pavailler · il y a
Bientôt en ligne: la Dernière Carte. Qui emportera je l'espère vos suffrages.
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Pascal Gos · il y a
je l'attends et la lirais
Peut-être aimerez-vous ma petite poésie en prose.
(https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rendez-vous-manque-16)

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Pascal Gos · il y a
Je vote pour votre texte qui m'a bien plus et que j'ai lu d'une traite.
Je vous suis désormais

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Chantal Noel · il y a
A mi parcours, j'ai senti venir la fin terrible, mais ce récit bien mené m'a tenue en haleine du début à la fin. Une bonne lecture. Mes voix.
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Guy Pavailler · il y a
D'accord avec vous.
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Diamantina Richard · il y a
Une nouvelle que j'ai pris énormément de plaisir à lire et un sujet qui interpelle. Comment à la fois protéger les oiseaux, ne pas faire de mal aux chats et faire attention quand on stocke des choses dangereuses pour les enfants...je crois que l'Homme a sa responsabilité dans ces trois cas...
Mes voix avec plaisir Guy et merci d'être repassé sur ma page.

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Guy Pavailler · il y a
Je peux vous rassurer, le petit est hors de danger. J'ai également deux chats, ils ne sortent qu'un soir sur deux, à la tombée de la nuit, quand les oiseaux sont en sécurité.
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Isabelle Lambin · il y a
Je suis entrée avec beaucoup d'aisance dans la vie et les pensées de Joseph. J'en suis venue à comprendre son point de vue car ce qu'il dit concernant les populations d'oiseaux et de chats est avéré. Même si j'aime les chats et en possède un, j'aime également les oiseaux et déplore leur disparition. J'étais heureuse cet été de voir voleter toute une famille de mésanges dans l'arbre au fond de mon jardin. Cela faisait des années que je n'en avais pas vu. Et ce ne sont pas les seules espèces qui sont en voix d'extinction, hélas. Comment Joseph, je nourris les oiseaux du coin et veille à ce que les oiseaux aient quitté le jardin avant de laisser mon chat sortir. Mais bien sûr, aussi attachant que soit Joseph, je ne peux cautionner ses actes, actes qu'il paie très cher...
Ce n'est qu'à la disparition du petit-fils que j'ai compris qu'un drame couvait. Espérons que papy Jo donne l'alerte rapidement et qu'Antoine s'en sorte !

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Jarrié · il y a
Très beau ressenti de la nature, votre histoire est bien menée et au fil des mots on pressentait le drame final . Chapeau !
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